Principes d’un nationalisme positif

Avant de traiter de nationalisme, il importe de bien définir ce que l’on entend par ce terme. Il existe un Parti Nationaliste Français… Salazar et Franco sont des nationalistes, tout comme il y a un courant nationaliste aux Iles Faeroe, à Cuba, en Algérie ou à Formose. Entre le nationalisme français et le nationalisme breton, cependant, entre le franquisme et le nationalisme féringien, il n’y a aucune commune mesure. Les premiers se manifestent, à l’extérieur, par un impérialisme plus ou moins avoué, à l’intérieur, par un autoritarisme plus ou moins masqué par la subordination de l’individu à l’État-Nation. Les seconds ne sont que la naturelle et saine réaction de défense d’un peuple acculé à combattre pour sa vie même. Les uns sont réactionnaires : ils visent à établir, ou à maintenir, des relations de servage d’homme à État. Les autres, au contraire, s’inscrivent dans le sens de l’histoire : ils sont facteurs de progrès et de liberté.

On peut évidemment regretter qu’à une époque où la propagande donne aux mots une valeur quasi-magique, où triomphe le fétichisme du verbe, on dût gratifier deux concepts si totalements différents d’une même étiquette. Mais le moyen de l’éviter ? Et, après tout, notre argumentation fait appel à l’intelligence de l’homme et nous lui faisons confiance. Il ne faut pas bien longtemps à un interlocuteur doté d’un Q. I. normal pour comprendre que l’idée de Bretagne-Nation ne met pas, et ne mettra jamais, en péril la liberté de la Guinée, par exemple, ou de qui que ce soit d’autre. Alors qu’on ne peut dire du nationalisme français qu’il regarde avec beaucoup de bienveillance les réalisations de M. Sekou Touré (révolutionnaire guinéen antifrançais, ndlr).

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Je vous entends bien dire que le mouvement nationaliste français ne représente qu’une minorité infime de la population française, en fait pas aussi minime que l’on semble le croire après tout. Il n’est, malheureusement, de pire nationaliste que celui qui s’ignore. Qui songe, parmi les libéraux français, à protester, par exemple, contre le non-enseignement du breton ? Bon, bon, je vous entends encore : le breton n’est qu’un magma de patois et il n’existe pas de « personnalité bretonne » ! Mais prenons le cas de la « personnalité algérienne », dont l’existence a été officiellement reconnue par les plus hautes autorités françaises. Eh bien, qui, parmi les libéraux, songe à protester contre l’enseignement exclusivement français donné à des milliers d’enfants exclusivement arabophones? Pas même le plus libéral des libéraux ; il va de « soi » que la langue française a toujours été la langue véhiculaire de la liberté et le nombre d’écoles françaises créées en Algérie, le nombre de petits Algériens scolarisés sera donné par tous comme une preuve de la bienfaisante influence civilisatrice de la France: la croyance en un messianisme français qu’il soit du type « fille aînée de l’Eglise » ou du type « patrie des Droits de l’Homme » – relève du fétichisme le plus primitif et n’en est que plus dangereuse : car elle ne s’arrête malheureusement pas à Déroulède ni au clairon qui sonne la charge quand l’air est pur et la route large.

Après avoir constaté que le nationalisme existe en France, tout comme il existe en Angleterre ou en Russie, nous n’en serons que plus à l’aise pour discuter de l’existence en Bretagne du sentiment national et d’un mouvement national breton : nul n’aura ainsi l’impression de se trouver devant une manifestation curieuse de l’irréductibilité celte comme le druidisme ou l’écriture ogamique. Le nationalisme en Bretagne est un sentiment parfaitement sain, parfaitement normal fait c’est plutôt son absence qui sortirait de la norme.

S’il est facilement explosif et généralement susceptible, que l’on veuille bien l’en excuser : la faute en est à ses voisins. Je n’ai point ordinairement conscience de mes deux pieds: ils marchent, font leur travail, sans que j’y songe guère. Mais qu’un voisin particulièrement lourd me pose le talon sur le pied droit, eh bien, mon pied droit s’imposera immédiatement à mon attention. Je ne penserais plus qu’à mon pied droit. Je réagirais en fonction de mon pied droit, et uniquement en fonction de lui. Avec le nationalisme c’est la même chose. Du jour où nous aurons un Etat, nous deviendrons tout aussi policés que les plus policés de nos voisins. Et qu’on ne s’imagine point nous toucher en nous taxant de ridicule. Il y a longtemps que Koestler l’a écrit : « Un peuple qui lutte pour la liberté ne peut pas se permettre d’avoir le sens du ridicule ! ».

Je sais que des Bretons ont de plus ou moins bonne foi succombé au fransquillonisme et trouvé des tas de bonnes raisons de n’accorder à la Bretagne qu’une inutile sentimentalité qu’aurait la Bretagne à leur offrir, face à une civilisation française tellement supérieure, tellement plus brillante, etc…. etc… ? C’est à partir d’un raisonnement semblable que des gens se décident parfois à s’occuper de la jolie femme du voisin plutôt que de la leur. La chose se fait, évidemment, mais donnera-t-on ces exégètes en exemple ? Que voulez-vous,
nous sommes nés en Bretagne. Dans le grand combat qui se livre journellement pour la civilisation, c’est de la Bretagne que nous avons à rendre compte, et non point de Pampelune.

Etant simplement Breton, je ne paraphraserai point ce digne homme qui, à un Anglais en mal de politesse venant lui déclarer : « Si je n’étais point né Anglais, Monsieur, j’aurais voulu naître Français », répondit avec beaucoup d’assurance et peu de componction: « Et moi, Monsieur, si je n’étais né Français, j’aurais voulu l’être » je ne paraphraserai donc point cet homme, dis-je n’étant que Breton, j’en serais taxé de nationalisme étroit, racisme, et que sais-je ! Mais voilà, nous sommes nés Bretons. Et c’est sur ce champ de bataille qui est nôtre, la Bretagne, que nous devons mener le combat du progrès et de la liberté.

Car nous luttons, avant tout, pour notre dignité dignité de la personne humaine en Bretagne.

On nous atteint dans notre dignité d’hommes lorsqu’on nous refuse l’enseignement de notre langue. On a dégradé des générations de Bretons par l’emploi du « symbole », par la mise en œuvre de méthodes coercitives pour l’extirpation de leur langue, par l’indécente raillerie qui accueille, ici et là, le bretonnant, par le refus d’accorder à sa langue le respect et les droits qui lui sont dus. On a appris au Breton à avoir honte de lui-même. On a détruit en lui le sentiment d’être, tel qu’il est, et parce qu’il est tel, un élément valable de la communauté humaine. En lui on a dégradé l’homme. Nous voulons lui rendre cette dignité en lui rendant l’usage officiel de sa langue.

On nous atteint dans notre dignité d’hommes lorsqu’on nous enlève notre histoire. Et, qu’on le veuille ou non, avant 1512, l’histoire de la France n’était pas notre histoire, sinon par le
fait que nous eûmes trop souvent à partager avec elle le même champ de bataille; et depuis, eh bien, notre rôle n’a-t-il pas été de fournir l’éternel rebelle? « Est-ce de l’histoire nationale pour un Breton, » écrivait Augustin Thierry, dans sa Lettre sur l’Histoire de France, « que la biographie des descendants de Clovis et de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l’époque de la première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à peuple ». L’histoire qu’on nous enseigne n’est pas notre histoire : ce n’est pas Charles le Chauve qui est nôtre, mais Nominoe, son vainqueur.

On nous atteint dans notre dignité d’hommes lorsque, par le jeu des lois économiques, on oblige 30.000 d’entre nous, chaque année, à émigrer – donnant ainsi à nos frères qui doivent quitter la Bretagne à la recherche du pain quotidien, l’impression qu’ils sont de trop dans leur pays, qu’ils sont inutiles, qu’ils sont un intolérable surplus humain. Le fait qu’il y ait actuellement à Paris environ autant de Bretons qu’il y en a dans le département du Finistère, sinon plus, montre assez jusqu’à quel point le processus de débretonnisation de la
Bretagne par la contrainte économique a été poussé. On nous atteint enfin dans notre dignité d’hommes lorsqu’on nous soumet, chaque heure du jour et chaque jour de la vie, à une débauche de propagande pudiquement baptisée de bien d’autres noms: information, par exemple d’autre but que de npus rendre différents de ce que nous sommes, et de ce que nous devons être. Nous assistons désarmés, ou presque, à ce viol quotidien de notre conscience nationale puisqu’il nous manque la seule organisation qui serait – je veux dire un gouvernement capable d’y mettre un terme breton.

C’est au point où le Breton s’insère dans la société qu’il se voit menacé. Notre conception d’une société saine est à l’opposé même du totalitarisme. Nous sommes anti-totalitaires. Pour le totalitariste, l’homme est au service d’un Etat : il doit tout lui sacrifier, à commencer par lui-même. C’est là la base des régimes de dictature que nous voyons tristement fleurir sur notre planète. Nous considérons que l’Etat doit être au service de la Nation, et non point la Nation au service de l’Etat.

Or, voyons un peu quel sort nous subissons. Le Peuple Breton s’est formé, au cours de quinze cent années d’histoire, en une harmonieuse société naturelle. Sa valeur est d’être lui- même. Mais cette société voit maintenant sa vie dépendre du bon-vouloir d’un gouvernement qui n’est pas son gouverne- ment à elle. Elle est incorporée, minoritairement, à un Etat qui garantit les droits, et concrétise les appétits, d’une société voisine, dont la tradition la plus nette est d’avoir été constam- ment hostile. Elle est au service de cet Etat. Elle sert, non pas son propre bien, mais le bien de l’Etat. Et toute sa vie est organisée dans le sens de l’enrichissement, de la grandeur et de l’exaltation de cet Etat qui est la personnification politique d’un autre peuple que le peuple breton. Le peuple breton est mis, sans pouvoir se défendre, au service d’intérêts étrangers c’est là l’essence même du totalitarisme.

Le peuple breton ne pourra se reconstituer en société harmonieuse, responsable de son bonheur et de son progrès, que lorsqu’il sera maître de ses propres affaires : que lorsqu’il élira un Parlement Breton, expression de souveraineté nationale et internationale: ainsi, et ainsi seulement le peuple breton pourra-t-il faire la preuve de son génie créateur et, en établissant de fructueuses relations avec les autres nations, collaborer efficacement au bonheur de l’humanité.

Il ne s’agit point, comme l’affirment nos adversaires, de s’enfermer dans un provincialisme désuet : mais bien, au con- traire, de rejeter le provincialisme parisien qui est le leur et qui paralyse nos forces vives. Il s’agira, au lieu de n’avoir de relations qu’avec Paris ou que par Paris, d’entrer directement en relation avec les divers centres de civilisation mondiale. Il s’agit d’ouvrir toutes grandes les fenêtres de la Bretagne aux alisées du monde.

La liberté politique entraîne la responsabilité économique. Là encore il ne s’agit pas de créer je ne sais quelle autarcie démodée. Mais, qu’on me suive bien : actuellement nous exportons tout sur Paris, au prix que Paris veut bien nous donner; et nous achetons tout à Paris, au prix que Paris choisit de nous vendre. La richesse de la Bretagne se trouve ainsi drainée vers des organismes pour lesquels les barrages de l’Afrique Noire et le Plan de Constantine passent, et passeront toujours, avant le bien-être du peuple breton. Nous ne demandons pas mieux que de continuer à expédier nos pommes de terre à Paris ; mais si la Grande-Bretagne nous offre un meilleur prix, pourquoi n’exporterions-nous pas là plutôt ? Nous ne demandons pas mieux que d’acheter des Dauphines, mais si nous pouvons avoir une Volkswagen ou une Volvo à meilleur prix ? Un Parlement Breton aura pour mission de disposer au mieux des richesses de la Bretagne je veux dire au mieux des intérêts des Bretons eux-mêmes.

On a bien souvent lancé l’objection de la Bretagne pauvre, sans ressources, sans avenir. Qui, depuis la dernière guerre, prend encore au sérieux cette objection ? Nous avons une grosse production agricole, une bonne flotte de pêche, une population courageuse, d’inépuisables réserves d’énergie dans nos marées et nos cours d’eau, du fer, de l’uranium. Que n’a pas fait le Danemark avec beaucoup moins de richesses naturelles ?

La Bretagne doit reprendre sa place au soleil. Et elle ne peut le faire qu’en redevenant un État. Ce changement province sous-développée en nation heureuse de vivre pourra que rendre service à tous au peuple breton évidemment, mais aussi à tous les autres. Dans la justice et la liberté, des relations amicales et cordiales lieront la Bretagne à tous ses voisins. Une évolution générale en ce sens assainira permettra seule l’atmosphère de l’Europe Occidentale et permettra enfin la construction de ce grand ensemble européen que nous souhaitons tous, établissant enfin entre les nations des relations qui, au siècle de l’atome, ne peuvent rester ce qu’elles étaient au siècle des diligences.

Ar Vro Gwirionez 

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By La rédaction

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