Extrême-gauche : à Brest & Rennes, comment Mélenchon a infiltré le syndicat étudiant « Union Pirate »

Le 8 février 2023, des centaines de jeunes menés par le syndicat majoritaire à Rennes 2 Union pirate (UP), des JI, mais aussi des militants autonomes, ont envahi la salle de la Cité où devait se tenir un meeting de la Nupes, en marge du mouvement contre la réforme des retraites. Mathieu, participant au meeting, aurait pris à partie des membres des JI, selon ces derniers. Un prétexte selon certains. « Ce jour-là, les jeunes ont dit clairement qu’ils voulaient prendre les rênes », se rappelle Yves Juin, une figure historique du militantisme rennais.

Avec les jeunes, Mélenchon se voit comme un passeur

pin up pinup

Malgré leur âge, les jeunes Rennais ne sont pas nés de la dernière pluie. Durant des années, ils ont été biberonnés aux luttes sociales et aux combats syndicaux dans la couveuse de « Rennes la Rouge ». En moins de dix ans, le noyautage de l’Union pirate (UP) par les JI a accouché d’une alliance redoutable à l’instar de ce que l’Unef a été, pendant des décennies, pour l’aile gauche du PS. Cette force est devenue le moteur des mobilisations dans la capitale bretonne. Jusqu’à aboutir à l’élection de Marie Mesmeur, synthèse de ce combat syndical transposé sur le champ politique. Comment ce mouvement de jeunesse est-il parvenu à redistribuer les cartes au sein de la gauche locale ?

Dumbledore

Tout commence en 2015. LFI n’existe pas encore. Pendant que Mélenchon s’oppose à François Hollande au sein du Front de gauche, l’Unef, plombée par la social-démocratie du Corrézien, a un sérieux point de côté. Aux élections étudiantes, l’Armée de Dumbledore arrive en deuxième position (26 %), devant l’Unef (15 %). Sur un champ de bataille syndical déserté – taux de participation de 11 % en 2014 – les troupes de Poudlard débarquent avec leurs armes : un esprit potache et décalé, loin des narratifs des syndicats historiques.

Un trompe-l’œil selon Hugo Melchior. « Les tout premiers militants de l’AD étaient très politisés, très à gauche, sans être encartés dans leur majorité », relativise l’historien rennais, spécialiste des extrêmes gauches et des mouvements étudiants. « On nous a accusés de dépolitiser, alors que c‘est tout l’inverse, notre candidature décalée a remobilisé les électeurs, relevait, en 2015, Fabien Caillé, fondateur de l’AD dans Le Monde. Notre politique, on pouvait la lire entre les lignes ». Parmi les chevaux de bataille de l’AD, la lutte contre le projet de fusion avec Rennes 1.

À l’école de la loi Travail

C’est surtout lors du combat contre la loi Travail, en 2016, que l’AD affûte sa faucille et polit son marteau dans les cortèges de tête des manifs. Parallèlement, la même année, Mélenchon crée LFI. Ce mouvement est censé le propulser dans les rails de la présidentielle de 2017. Raté. « Méluche » finit troisième. Aux législatives de 2017, 17 députés FI entrent au Palais Bourbon. Dans une assemblée écrasée par les macronistes, le mouvement de l’ex-lambertiste devient la boussole des étudiants de gauche.

Dans la capitale bretonne, une section jeune de la FI s’organise autour de Fabien Caillé et Malou Duhamel, tous deux syndiqués à l’Alliance rebelle (ex-AD). Les débuts sont hasardeux. « Je me souviens d’une réunion où on était trois aux JI et on savait qu’il ne manquait personne », se remémore le suppléant de Marie Mesmeur.

Majorité absolue

En revanche, côté syndicat, l’Alliance rebelle étend son emprise et assume son engagement politique. Elle obtient la majorité absolue (51,3 %) aux élections étudiantes de Rennes 2 dans une liste « union de la gauche ». Une situation quasi monopolistique qui ne trouve pas de suites immédiates dans la rue. Excepté la lutte contre Parcoursup en 2018, la période 2017-2022 n’est pas très faste. À cette époque, l’agit-prop est monopolisée par les Gilets jaunes (GJ). Il y aura bien quelques tentatives de rapprochement. Mais la sauce ne prend pas entre les intellos des facs et les GJ de la « France périphérique ». Après l’épisode GJ, la crise sanitaire étouffe dans les masques FFP2 les dernières velléités de révolte. Pendant cette période de vaches maigres, l’organisation, devenue Union pirate en 2019, met en œuvre des mesures concrètes pour aider les étudiants (distribution de nourriture, lutte contre la précarité étudiante, budget participatif…).

Le tournant de 2022

2022 marque un tournant. Mélenchon échoue encore au pied du podium à la présidentielle. Mais LFI quadruple ses effectifs à l’Assemblée nationale. Le mouvement recrute dans la société civile et casse les codes au Palais Bourbon. Les insoumis parlent de « conflictualisation », l’opposition de « bordélisation ». Le bordel, les étudiants le traduisent en « zbeul » dans la rue, à l’occasion du mouvement contre la réforme des retraites, en 2023. Un acte fondateur. « Beaucoup de jeunes se sont engagés à la FI pour la première fois à ce moment-là, analyse Nathan Guillemot, vice-président étudiant pour l’UP à Rennes 2. L’outil syndical a commencé à prendre plus de place. Il y a eu un vrai phénomène de rapprochement. »

Signe des liens entre le syndicat et le mouvement politique, la nomination, en 2022, de Fabien Caillé et Gwénolé Bourrée – des figures du syndicalisme étudiant rennais – aux postes de collaborateurs parlementaires de Louis Boyard. Un gros coup selon Yves Juin : « Quand tu gagnes un syndicat, c’est une pépinière pour construire ton organisation politique. » D’autant que le député de 24 ans est un peu la torpille lancée par Mélenchon pour aborder les facs. Si Hugo Melchior ne voit pas un « plan LFI » spécialement construit pour les universités, il estime que Mélenchon « demeure particulièrement attentif aux convulsions susceptibles de saisir les jeunesses scolarisées, notamment étudiantes. »

La FI a tout intérêt à pouvoir compter sur la disponibilité et les bons services des jeunes militants, notamment de l’Union pirate, qui lui sont très favorables politiquement. Avec les jeunes, Mélenchon se voit comme un passeur. Un rôle d’autant plus important qu’il réalise ses meilleurs scores chez les 18-24 ans.

Une mission pour Louis Boyard

S’assurer le contrôle des universités ? La mission revient à Louis Boyard, qui entame une tournée des facs. Le 25 janvier 2023, l’UP l’invite à Brest. Rebelote le 9 avril à Nantes. L’élu du Val-de-Marne devient aussi un habitué de Rennes 2. Symbole de la génération Z (pas celle de Zemmour), tenant d’une ligne radicale, le natif de Fontenay-le-Comte a présidé l’Union nationale lycéenne (UNL).

Il maîtrise les codes des luttes, des facs et de Tik Tok. C’est sur ce réseau social que ce proche de Marie Mesmeur lance son « blocus challenge » en mars 2023. Le principe ? Inciter les révolutionnaires en herbe à bloquer leur établissement. Durant la réforme des retraites, Boyard s’invite à Rennes 2 le 6 février. Le 7, l’université est bloquée. Le 8, c’est l’envahissement de la salle de la Cité, où se retrouvent mêlés JI, syndicalistes étudiants et militants ultra-radicaux, face aux élus rennais de la Nupes.

L’épisode témoigne d’un clivage au sein de la gauche locale. Il illustre aussi certaines liaisons dangereuses. « De toute façon, à chaque fois que Boyard vient à Rennes, il y a des faits sérieux qui se déroulent, déplore, fataliste, Jean-Paul Tual, militant du Parti de gauche et ex-candidat à la mairie. On se retrouve avec la Préfecture, la presse et les autonomes sur le dos. »

Que ces méthodes plaisent ou non, l’axe JI-UP fonctionne. En avril dernier, l’UP a raflé 63 % des suffrages aux élections étudiantes. Sur le terrain politique, l’élection, le 7 juillet, de Marie Mesmeur a aussi sonné comme une victoire de la jeunesse mélenchoniste. La jeune députée est, elle aussi, une syndicaliste chevronnée. Fondatrice de l’Union pirate à Brest, elle assure un lien organique entre la FI et l’Union étudiante, la principale fédé syndicale étudiante en France, qui se revendique comme l’héritière de l’Unef. Sa collaboratrice parlementaire, Axell Youinou, est également une figure du mouvement étudiant à Brest.

Lundi 10 juin, place de la Mairie. Après la dissolution surprise de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, la veille, des milliers de Rennais se réunissent contre l’extrême droite, arrivée en tête aux européennes. Parmi eux, Frédéric Mathieu. Malgré le spectre du RN au gouvernement, le député LFI sortant affiche un sourire, aux côtés de militants des Jeunes insoumis (JI). Sa réélection, à l’occasion des élections législatives anticipées dont le premier tour est prévu trois semaines plus tard, fait peu de doute. Sauf que tout ne va pas se dérouler comme prévu.

Le 16, la France Insoumise de Rennes publie un communiqué sur le réseau social X accusant le député de comportement « violent et toxique ». Dans la foulée de la commission électorale, elle intronise Marie Mesmeur comme candidate FI dans la circo. Deux jours plus tard, les « animateurs des groupes d’action certifiés de la France Insoumise des quartiers de Rennes » se fendent d’un autre communiqué. Eux défendent le sortant et dénoncent la rédaction de la missive précédente, « sans concertation ». Plusieurs sources au sein du mouvement indiquent que les JI auraient « volé » les codes des réseaux sociaux de LFI à Rennes pour faire passer leur message.

« On a utilisé les canaux de communication normaux pour produire un communiqué et exprimer la ligne de notre mouvement, portée au niveau national », se défend Malou Duhamel, responsable rennais des JI et suppléant de Marie Mesmeur, élue le 7 juillet à la place de Mathieu. Les JI ont-ils été les « porte-flingues » de l’état-major parisien pour éliminer l’ex-député du sud de Rennes ? C’est, en substance, ce qui se murmure chez certains militants. Ils dénoncent un « putsch » envers le sortant, sur fond de purge contre les frondeurs. La tempête menaçait depuis des mois.

Source : Le Télégramme

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By La rédaction

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