EMSAV – De tous les serviteurs de la Bretagne — de tous ceux qui consacrèrent à la Bretagne chaque minute de leur vie et surent encore. tout simplement mourir pour elle — Fransez DEBAUVAIS restera parmi les meilleurs, et sur la tapisserie parfois terne de notre histoire. La figure de cet humble enfant du peuple breton se détachera toujours dans un rayonnement extraordinairement pur : car si d’autres eurent peut-être plus de talent ou plus de chance que lui, peu eurent autant d’abnégation et aussi loin le sacrifice d’eux-mêmes. Et c’est cela que, parmi les héros de notre nation, Fransez Debauvais restera, aussi longtemps qu•il y aura des Bretons en Bretagne. l’un des plus grands.
On a parfois reproché au mouvement breton d’avoir été enfanté par une romantique en mal de renouvellement. Frafisez Debauvais, fondateur et président du Parti National Breton, était un fils du peuple. Il était né à Rennes, le 31 janvier 1903. dans la populaire et populeuse rue Saint-Malo, la rue Haute comme il aimait à dire dans son parler vieux-Rennais, rue des marchandes de galettes et de gros pâté, où la langue avait, et a toujours, son inimitable accent et son incomparable saveur. Son père, très simple, était préparateur en pharmacie, chez un qui, à vrai dire, passait une grande part de son temps à versifier, et dont il n’est pas exclu que les bretonnes compositions aient pu influencer le jeune Debauvais, tant il vrai que les voies du Seigneur sont multiples et mystérieuses. Sa mère déballait, c’est-à-dire qu’elle vendait tissus et dentelles sur les places publiques, et Debauvais, qui très tôt quitta l’école, fit avec elle les marchés de la région, jusqu’à Janzé et Châteaugiron.
Qu’est-ce qui attira Debauvais à la Bretagne ? L’école ? La rue d’Ech n était ni meilleure ni pire qu’une autre, mais ce n’est assurément pas là qu’on prêchait le nationalisme. Les lectures ? Il est certain que les romans de Paul Féval eurent sur lui beaucoup d’influence, mais est-ce assez décider d’une vie ? Peut-être tout simplement cet atavisme qui faisait dire, quelque trente ans plus tard, à O. Mordrel, s’adressant au Tribunal de Rennes, qu’il y aura chez nous des rebelles tant qu’il y aura des landes et des pommiers — et aussi sans doute ce commerce quotidien et intime avec le petit peuple de la rue de Brest ou de la rue Saint-Mab, et des campagnes argileuses du pays rennais.
C’est, paradoxalement, en pleine Grande Guerre, en pleine gloire de la Marne et de Verdun, à une époque où la presse et la chaire étaient au quotidien service d’un français exacerbé, que Fransez Debauvais, solitaire et isolé de tout groupuscule breton, trouva le chemin de la Bretagne et se mit à rêver qu’un jour pourrait lui être rendue cette indépendance dont on lui avait depuis longtemps caché qu’elle eut été sienne. De temps à autre il osait livrer à ses camarades le secret de ses pensées : ceux-ci écarquillant les yeux sans comprendre. Sans comprendre ? Qui sait ? plus d’une fois que, du fond de ces venelles rennaises ou les langes des gosses séchaient sur une ficelie tendue au-dessus d’un toit, d’une fenêtre à l’autre, venus vers Breiz Atao ses militants les plus ardents et les plus décidés.
En avril 1916 c’est le soulèvement irlandais. La presse — il faut relire les journaux — se déchaine contre « ces traitres à la solde de l’Allemagne » qui osent frapper dans le dos, etc., etc.. Mais Dehauvais n’est pas de ceux qui se laissent mener, même par le quotidien d’information du matin : c’est un meneur. Et, à la nuit tombante, il s’en va placarder sur les murs de la capitale endormie son cri de patriote breton : « Vive l’Irlande », protestation que les gens sages trouveront d’une ridicule inefficacité — d’une ridicule inefficience, pour utiliser un terme à la mode — mais protestation qui, symboliquement, l’unité du monde celtique et la primauté, pour la Celtie, de ses problèmes, et montrait, et allait montrer. une fois de plus, que le sang des martyrs n’est jamais versé en vain.

Vingt ans plus tard. lui-même rappelait —dans Breiz Atao (12 mai 1936) : “C’était pendant la guerre. Mes sentiments de Breton séparatiste étaient à rude épreuve. Dans mon âme d’enfant, je sentais que la Bretagne était en train de perdre une grande occasion. J’attendais de l’lrlande un geste que mon pays ne savait faire. Sans réfléchir je sentais que l’lrlande, elle, ne manquerait pas l’occasion. Je guettais dans les journaux la moindre nouvelle la concernant. Un jour je lus qu’un bateau allemand — c’était l’Aud — avait éte depisté par les Anglais. C’était trois avant jour avant Pâques. Alors je fus certain que l’Irlande allait se soulever. Je le dis à mon père qui n’y attacha aucune importance. Mais moi, chaque jour, j’attends la nouvelle du soulèvement. Ce jour vint. Le Mardi de Pâques les journaux apprirent au monde qu’une révolte avait éclaté à Dublin. J’étais heureux. J’aurais voulu pouvoir crier ma fraternité pur les Irlandais et avec eux. La guerre, elle n’était plus à Reims ou à Arras, mais à Dublin. »
« Manifester mes sentiments ! J’écrivis alors sur quelques papiers blancs, avec une petite machine écrire d enfant, ces mots : VIVE L’IRLANDE, que je collai ensuite sur un mur de la ville. Quelques jours après, le rêve était brisé, les insurgés battus, mais il y avait au moins un jeune Breton qui avait compris la leçon. Les cloches de l’armistice tendirent à la Bretagne ceux de ses fils qui n’étaient pas tombés entre I’Yser et Belfort. Ils rentraient dans un pays — au point de vue breton — totalement vide. Le premier Parti National, créé en 1911, avait disparu. Les journaux, les revues d’inspiration plus ou moins nationalistes s’étaient tus, presque tous. Il ne restait pratiquement rien. C’était le désert. Et c’est au milieu de ce désert que le 17 septembre 1918, dans cette vieille ville entêtée de Rennes, une poignée de jeunes garçons en culotte courte relèvent le gant et reprennent le combat en fondant le Groupe Régionaliste Breton dont lob de Roincé assure la présidence. Et c’est janvier de l’année suivante que parait le premier numéro d’un périodique dont le titre, tout un programme, deviendra vite un cri de ralliement : Breiz Atao ! (Bretagne toujours ! C’est Morvan Marchal qui fait marcher le journal. Autour de lui se freffent de jeunes talents : de Roincé, déjà nommé, Mordrel. Bricler. Desc’hard, Basset, Drezen, Monot et bien d’autres étudiants comme eux : le mouvement breton de l’époque moderne est lancé. Il eût, certes, des débuts modestes : le capital initial montait à 7 francs 50 (Congrès du P.A.B.. Rennes 1929). Mais le vrai capital n’était d’argent : il était d’idées. d’abnégation, de patriotisme et d’enthousiasme. Dès la fin de l’année (décembre 1919), une section de jeunes — de plus jeunes devrait-on dire — Unvaniez Yaouankiz Vreizh, est formée, et l’un de ses membres, qui devait devenir plus tard célèbre sous le nom de (Jeanne Coroller) Danio et tomber pour la Bretagne au champ d’honneur, met en chantier une Histoire de Bretagne, qu’illustrera Jeanne Malivel et qui sera le bréviaire du patriotisme de toute une génération. Et de Rennes, la vieille citadelle haute-bretonne, s’élève en faveur de la langue nationale une protestation qui ne faiblira jamais. En douze mois c’est vraiment du beau travail qui a été fait et le bon Tiercelin, dans sa poétique Hermine de Bretagne, ne manque pas de signaler à ses lecteurs – en termes tort sympathiques – l’existence du G. R. B. : “Bien qu’il n’ait tenu de Congrès, écrit Tiercelin, il me parait juste de signaler le Groupe Régtonaliste Breton, parce que cette organisation fera parler d’elle un jour. Dès maintenant les grandes lignes de sa propagande sont tracées : conserver à la Bretagne sa nationalité en intensifiant chez les Bretons le sentiment national ; intensifier ce sentiment par une propagande à la fois sur la Langue, le Costume et l’ Histoire ; retourner au génie celtique. seul compatible avec notre nationalité.
Tiercelin, en terminant, mettait ces jeunes gens en garde contre les outrances. II n’en avait pas besoin. Ils n’étaient partis au combat amour de la bagarre ou scandaliser le bourgeois. Ils étaient régionalistes — politiquement du moins — et voulaient, espéraient obtenir de la France ce qu’il fallait de liberté pour que la Bretagne ne meure pas. Donner à la nationalité bretonne, disait B. A. dans son no 3, “son plein développement, décentraliser, sera le plus sûr d’éviter que la Bretagne devienne pour notre chère patrie française une Irlande et une Vendée.” Si leur action prit une autre tournure, ce n’est pas eux qu’il faut incriminer, car il faut nécessairement être deux à vouloir pour s’entendre. Mais bientôt ces termes de “Breiz Digabestr”, de “Bretagne Libre”,qui donnaient aux gentils poètes de l’équipe de Tiercelin de bien agréables rimes, allaient devenir pour ces jeunes hommes devant lesquels l’avenir s’ouvrait des raisons de vivre – et de mourir !
C’est en janvier 1920 que Debauvais publie son premier article : dix-sept ans, il commençait jeune. Mais déjà. dans ces premières lignes. on voit pindre l’homme : « Les Bretons ddvent entreprendre la sauvegarde de leur patrimoine national une lutte ou tout intérêt particulier devra disparaitre devant Vintérèt général, celui de la Patrie Bretonne De telles paroles sont aisées à dix-sept ans. Ce qua est plus dilti- Cile est d’y rester toujours fidèle. Jusqu’à sa mort. et méme dans sa mort. Debauvais ne faillit pas. Sil les avait lues. je suis sûr qu’il aurait mis en exergue à son premter article les beaux vers de Fiac’ha dans le vieux récit irlandais :
Et il appela les hommes du pays de Ros. Et il leur dit :
— Faites encore votre devoir.
— Nous ne pouvons faire plus.
Et il leur dit : -— Crachez dans la paume de ma main. Ce qu’ils firent. Et leur salive était telle. que la moitié était de sang.
Alors il leur dit : Vous n’avez pas fait votre devoir car votre salive n’est pas toute entière de sang.
Ce Haut-Breton. qui apprendra vite la langue nationale — déjà on se réunit à quelques amis dans un grenier de la rue Saint-Malo apprendre les rudiments de la langue dans le vieux bouquin, si souvent réédité, de Fransez Vallée — n’oublie pas qu’il est fils du Pays Rennais. “Vous avez la langue, nous avons l’histoire !” dira plus tard, s’adressant aux Bas-Bretons, Olier Mordrel, dans une de ces formules concises dont il avait le secret. Et si Debauvais insiste sur l’unité profonde et vivante de la Bretagne, il demande qu’on ne soit pas obnubilé par la Basse-Bretagne, dont les calvaires et les costumes conduisent vite au folklorisme, et il pousse un cri d’alarme en faveur des paysans aux vestes de toile noire qui, déshérités et oubliés, n’en continuent pas moins, sur les Marches, à se montrer toujours Bretons ! Dévouement total à l’idéal national, intégration du génie politique haut-breton dans le mouvement de renaissance, voilà les deux points principaux de la première contribution de Debauvais à l’organe du nationalisme militant : quarante ans plus tard, ils sont toujours d’actualité.
Dès ce moment, Debauvais fait figure de chef et, en 1920, ses amis l’élisent président de la section de Rennes de l’U. Y. V. Ce garçon, tout frais émoulu de l’école primaire, a su s’imposer aux étudiants et intellectuels qui forment le gros des troupes de Breiz Atao : il a le sens de l’organisation et une volonté de fer. « Avant la guerre, écrit-il en mai 1920, les nationalistes bretons ont vécu trop souvent dans le rêve et ils se sont hypnotisés la plus grande partie du temps sur des mots. Ce n’est pas en criant “Bretagne debout, mort aux Francs” que l’on refera de notre patrie une nation celtique, mais en ayant sur la masse une action rationnelle, méthodique, continue, pour faire du mouvement breton le mouvement de tout un peuple, un mouvement national. Sous l’impulsion de Debauvais, le mouvement breton cessera d’être « l’apanage de vieux messieurs bien rangés » : directement. au champ ou au bistro, il ira, militant, au peuple.

11 rue Saint-Malo, à Rennes, où Fransez Debauvais installe le premier siège de Breiz Atao en janvier 1921
En janvier 1921, Debauvais devient administrateur de B. A., dont les bureaux s’installent au 11 de la rue Saint-Malo, domicile de ses parents. En juillet, Morvan Marchal démissionne, et Debauvais devient également rédacteur en chef. Il inaugure sa prise de possession par un article cinglant sur Duguesclin, que le maréchal Foch, appelé à Rennes par l’Association Bretonne, venait justement célébrer : les papillons qui couvrirent les murs de la ville à cette occasion mirent quelque peu en question l’unanimité (supposée) des Bretons sur la valeur du Connétable. Breiz Atao a alors pris comme sous-titre “La Nation Bretonne”. A sa tête il a un comité de rédaction où Debauvais et Mordrel jouent vite un rôle déterminant. Si les bases historiques du nationalisme breton sont continuellement soulignées, l’équipe dirigeante prend vite conscience de l’importance du fait économique et grâce à Debauvais, à Bricler, à Tassel et à quelques autres, B. A. pourra faire un inventaire des richesses bretonnes, faire apparaitre les possibilités du pays, et justifier économiquement le nationalisme. Enfin, au point de vue culturel. B. A. s’adjoignait la collaboration de Fransez Vallée qui, lui aussi, restera toujours incorruptible. Bref, en peu de temps B. A. s’est imposé comme l’organe le plus valable du mouvement breton et a réussi à faire l’union de toutes les bonnes volontés : ses dirigeants peuvent donc, en 1922. afficher un réel optimisme : “Notre principal souci a été de rendre B.A. plus propre à pénétrer les Bretons instruits que vie notre propagande. Seules certaines idées préconçues, certains préjugés, basés sur l’erreur ou l’ignorance nous séparent deux : nous avons entrepris de les abattre en plaçant la question bretonne sur le terrain des faits. Nos idées ont gagné en clarté et en force de pénétration. Nous avons également entrepris de situer notre mouvement par rapport aux mouvements mondiaux qui l’intéressent afin d’en faire mieux saisir le sens et la portée. Par ailleurs, afin de permettre la diffusion de B. A. autrement que par la volonté de nos lecteurs, nous avons poursuivi notre effort d’organisation administrative et de propagande. La revue a été mise en vente dans un grand nombre de villes bretonnes, en même temps qu’ont été exposées des affiches. Nous avons développé le service de propagande qui, tous les mois, envoie méthodiquement des centaines de numéros-spécimen dans les quatre coins de la Bretagne. Enfin nous avons commencé l’organisation de centres de diffusion là ou l’idée nationale compte des amis dévoués. Les résultats sont sensibles. Depuis juin dernier le nombre de nos abonnés a doublé, notre tirage a plus que triplé, nos dépenses et nos recettes ont augmenté de 400%.”
Au cours de l’année, Marchal revient à la direction de B. A. et, son influence et celle de Mordrel, le journal se transforme, cessant en fait d’être journal devenir revue. C’est le renouveau de l’interceltisme : on veut s’inspirer de la pensée des Celtes, retourner aux sources de la pureté primitive (ne pas oublier que les Sketla Segobrani paraissent en 1923) surtout renouer avec tous les nationalistes celtes. Marchal et Mordrel voyagent en Irlande, Meavenn ira bientôt y faire un séjour prolongé, Millardet s’y établir, on noue des relations avec l’Écosse et surtout, en mars 1923, Bricler fait un mémorable voyage au Pays de Galles et jette les bases d’une collaboration étroite et confiante avec les patriotes gallois qui, notons-le bien, n’ont pas encore créé de Parti National, et auxquels Breiz Atao va permettre de faire connaitre leur point de vue. B. A. devient donc alors une revue d’études interceltique, avec des articles en gallois et en anglais. C’était une évolution en un soi intéressante et loin d’être dénuée d’intérêt pratique (comme on le réalisera aux jours sombres de 44-45). mais aussi, à un autre de vue, dangereuse : car B. A. cessait d’être une publication populaire et consacrait un assez grand nombre de ses pages à des langues inconnues des trois quarts de ses lecteurs, alors qu’il y avait un besoin urgent de propager le nationalisme dans les masses laborieuses de Bretagne. On s’en rendit vite compte et la direction décida alors de faire deux éditions. L’une spécialement consacrée aux questions celtiques. Mais les finances réduites d’un jeune journal ne pouvaient supporter longtemps pareil effort. Dès la fin de 1923 la caisse se trouve dangereusement vide et il faudra bien délaisser l’édition interceltique. Néanmoins, un mouvement était lancé et les relations entre la Bretagne et la Celtie ne cessèrent plus dès lors : l’interceltisme s’était affirmé comme un élément de base du nationalisme breton et son importance, nous l’avons dit, est loin d’être toujours restée théorique.
Sur les débuts héroïque de Breiz Atao et la courageuse jeunesse de Debauvais, il nous faut donner la parole à Olier Mordrel et reproduire le beau texte qu’il a consacré à son ami, en novembre 1938 :
Les débuts de Breiz Atao furent modestes et pendant bien des années notre existence resta précaire. De 1919 à 1921. le bureau du “canard” et celui de l’Union de la “Jeunesse Bretonne” qui ne faisaient qu’un étaient représentés pû un modeste cahier reposant sur une table et par un sous-main ou se trouvaient les lettres à entête. A partir de 1921, nous eûmes « notre » local dont nous devions la modicité du loyer à la complaisance d’un vieil ami de mon père, feu M. Lemonnier, qui tenait pharmacie au 11 de la rue Saint-Malo. Je n’oublierai ni la rue ni le numéro. Quand Debauvais me fit les honneurs de la pièce, située dans l’arrière-cour, immédiatement au-dessus du logement de ses parents, et que meublaient quelques “impedimentas” administratifs rudimentaires, je fus pris d’une manière de vertige. Le rêve se matérialisait. Fanch allait et venait, toujours simple, cordial, m’exposant ses projets d’aménagements. Il mit à acheter notre première machine à écrire la même somme d’ardeur concentrée et d’obstination que le général Joffre à gagner la bataille de la Marne. II n’était pas peu fier de son acquisition. Toute ma vie je me rappellerai cette vieille Oliver grinçante où, lui et moi, nous fimes nos premières armes de dactylographes amateurs. Elle me reste aussi chère que le bureau mansardé du 11 de la rue Saint-Malo, aspecté sur un jardinet bruissant d’oiseaux, où, petit soldat en permission tantôt régulière, tantôt irrégulière, je fignolais laborieusement mes articles, tandis que Fanch faisait les comptes ou répondait aux lettres.…De temps en temps, nous étions assistés par un camarade dévoué, un Bricler, un Théo, un Eliès. un Drezen et d’autres qui depuis ont parfors pris d’autres routes. Le plus souvent nous étions tous les deux, nous faisions alors ce qu’il y avait à faire, en commençant par le ménage. Et il y avait beaucoup à faire. Surprendrai-je quelqu’un en disant que tous étions totalement inconnus ? Vers l’été 1921, notre récapitulation avait révélé quelque 250 abonnés à la revue (mensuelle) dont près de 200 de n’étaient pas à jour ! Aussi nous lancions-nous dans une propagande aussi effrénée que le permettaient nos moyens. Dans notre juvénile impatience, nous aurions voulu conquérir d’un seul coup toute la Bretagne. Le soir, sous la lampe à pétrole, nous établissions des listes et faisions des bandes, encore des bandes et toujours des bandes. Et quand nous mettions le paquet dans la boite aux lettres, nous étions remplis de satisfaction en pensant qu’on faisait enfin quelque chose. Debauvais encore plus souvent restait seul. C’est alors qu’il nous étonnait. Qu’on s’imagine ce gamin de dix-sept ou dix-huit ans, rentrant le soir chez lui, après une dure journée de labeur, il expédiait son souper et, à l’heure où ses camarades allaient se promener, il montait, solitaire, dans le petit bureau pour y écrire des adresses pendant la moitié de la nuit. Cette vie était celle de tous les jours et elle dura des années.Quand Debauvais émigra au n° 86 de la rue Saint-Malo, commença pour lui la période la plus dure et peut-être la plus méritante de son existence. Son père étant décédé, il fallut bien vivre. Sa mère se mit avec lui à vendre des dentelles sur les marchés. Parti à la gare, souvent avant le jour, avec les colis de marchandise, il arrivait à Vitré, à Montfort, à Dinan, à Redon, où toute la journée s’écoulait à travailler debout sans un instant de répit. Et puis c’était le retour avec l’encombrant matériel. Souvent j’allais le prendre à la gare. Nous remontions vers la rue Saint-Malo, au pas de charge et tout en marchant, je presque dire en courant, je le mettais au fait des nouvelles et des évènements du bureau, bien entendu. Arrivés chez lui, sa mère nous faisait le souper ou des galettes. Fanch, en ce temps-là, était très féru de naturisme, de régimes alimentaireset de théories d’organisation domestique… Tout en mangeant, Deb, lisait ou plutôt dévorait. On aurait dit qu’il voulait se venger de sa journée perdue. La dernière bouchée expédiée : “Au travail !”.“N’es-tu pas fatigué ?” lui demandais-je parfois. Alors il riait de son rire silencieux et saluait sa mère d’un bref : “A tout à l’heure”. Cela voulait dire minuit ou deux ou trois heures du matin. Là, Deb, faisait simplement deux journées de travail, une pendant le jour pour gagner sa vie, l’autre pendant la nuit pour le service de la patrie bretonne. Il n’y avait alors ni dactylo, ni secrétaire, ni duplicateur.Ces soirs-là, il m’offrait la moitié de son lit. Hélas, lui, le pauvre garçon n’y restait pas longtemps. Impitoyable le réveil-matin nous crevait le tympan, à peine, semble-t-il, avions-nous fermé les yeux ; Deb, sans une parole de récrimination, sautait à terre et allumait la lampe ; elle éclairait par en dessous son visage bouffi de fatigue. Il était cinq ou six heures du matin, parfois quatre heures et demie, car les trains des marchés partaient de bonne heure, et le cycle infernal reprenait. Il arrivait que nous ne couchions pas du tout. Nous vivions alors dans un tel état d’exaltation que nous perdions facilement l’idée du sommeil. Et quand, allant prendre l’air à l’aube, nous croisions une bande d’étudiants éméchés qui avaient passé la nuit à boire, leurs cris nous arrachaient douloureusement à notre songe éveillé. Nous nous demandions comment il était possible de vivre ainsi, lors que Breiz Atao existait !Déjà à cette époque ses amis mettaient en garde Deb, qui avait une santé de fer, contre les fatigues qu’il s’imposait. Il le savait aussi, mais il riait et marchait quand même. Il a su ce que cela lui a coûté depuis. Mais s’il avait pensé à sa propre vie, s’il s’était ménagé, B. A. aurait-il franchi le cap des années 22-24 ? Je ne le crois pas… Je n’ignore pas qu’il n’aime guère parler de cette époque difficile, qu’il me permette cependant de le faire pour lui, car c’est la plus glorieuse. Je n’ai qu’à y songer pour qu’une insurmontable émotion m’envahisse.« De là mon admiration pour cet homme qui a donné à la Bretagne, en chevalier, le plus précieux des biens : sa santé. Nous n’avions pas un budget d’un millier de francs par mois et déjà on nous accusait d’être à la solde de l’Allemagne. La revue se développait régulièrement, notre effort portait ses fruits, mais nous manquions surtout d’argent. Ce n’était pas de l’administration que faisait Deb, mais de la corde raide. Il était extraordinaire de ressources et de sang-froid. Des hommes de quarante ans n’auraient pas tenu mieux que lui. On n’en sut jamais rien. mais que de fois, devant un tiroir vide, des factures empilées sur la table, fatigués, abandonnés de tous, nous nous regardions tristement les yeux dans les yeux. Au fond de nous, montait la question : “On continue ?”. Mais nous la refoulions dans notre gorge – “Naturellement” -répondaient le regard durci et les lèvres serrées de Deb. Et nous arrivions quand même à “passer”. Je crois que c’est cela qui fait le Chef. Quand tout s’écroule, quand tout le monde se défile et que la partie semble perdue, celui qui occupe le terrain le dernier et qui dit : moi je reste et je continue, celui-là est le chef. Deb l’a été…
Deb l’a été, chaque fois que l’existence de B. A. fut en jeu. En mars 1924. Debauvais part à la caserne : deux longues années à distraire du service de la Bretagne. Mais deux années, aussi, dont Debauvais, infatigable, saura tirer profit : il étudiera l’économie politique, l’histoire de Bretagne, l’histoire de Rennes (dont il deviendra un très bon spécialiste et sur laquelle il projettera, vers la fin de sa vie, d’écrire un volume), il maitrisera enfin la langue bretonne. N ‘est-ce pas un signe des temps que cet enfant du Haut-Pays put arriver à écrire un breton parfaitement naturel et, plus tard, à en faire la langue quotidienne de son foyer ?
Le premier article en breton de F. Debauvais parut dans le n° 84-85 de Breiz Atao (Janvier 1926). C’est un éloge du journal populaire War-Zao, lancé par le courageux Loeiz Derrien, de Guingamp.
1926 : Debauvais est démobilisé, il lui faut trouver un emploi. Il quitte sa bonne vieille ville de Rennes et va travailler comme comptable à Guingamp. En décembre, l’administration du journal s’y transporte également, et malgré une santé déficiente, Debauvais se consacre plus que jamais à la propagande, édite une brochure rédigée durant son séjour à la caserne (L’intérêt breton et l’Avenir de la Bretagne), fait une nouvelle édition de la plaquette “Le Nationalisme breton : aperçu doctrinal” et surtout s’attèle à la réalisation du programme établi à son retour de caserne : transformation de la revue mensuelle Breiz Atao en journal bi-mensuel, transformation du groupe Unvaniezh Yaouankiz Vreizh en Parti Autonomiste Breton (le nom de Parti Nationaliste avait tout d’abord été mentionné) et préparation du premier congrès nationaliste.
C’est à Rosporden, les 10, 11 et 12 septembre 1927 que se tint ce premier Congrès qui restera célèbre, à juste titre, dans les annales du Mouvement. “Le Congrès de Rosporden s’avère comme un succès” pouvait écrire Marchal dans B. A. du 1er octobre. “Non comme un succès relatif comme nous pouvions sans témérité l’escompter, mais un succès tout court… Nos amis de tous âges, de toutes situations sociales, venus de tout le pays breton, certains au prix de sacrifices très lourds. Nous avons été à Rosporden nombreux. unis et forts. Aux séances de travail, aux meetings, à l’émouvant cortège du dimanche, derrière le grave drapeau rayé de noir et blanc. Ils étaient là, les gars de Breiz Atao. Hauts et Bas-Bretons, mêlés, vibrants d’enthousiasme, le cœur tendu par le même espoir. Ils étaient beaucoup : c’était toute une génération nouvelle, comme la Bretagne n’en a pas connu depuis des siècles, les hommes nouveaux d’un peuple en réveil.
A la séance du samedi matin, Morvan Marchal devait rappeler les débuts héroïques de Breiz Atao : un capital de 7 francs 50, une petite feuille de choux de quatre pages, cinquante abonnés, dix militants, un rédacteur en chef de dix-neuf ans qui, un an plus tard, s’adjoignit un administrateur de quinze ans. Et Mordrel ajoutait : “Quand les premiers adhérents de B. A. se donnèrent rendez-vous au Folgoët en septembre 1919, ils furent huit au rendez-vous, et encore ne parvinrent-ils pas à se retrouver dans la foule. A Kemper, en 1924, ils étaient trente-cinq”. Au Congrès de Rosporden, c’était plus d’une centaine de militants qui venaient affirmer la tradition irréductible de la Bretagne nationale, et des délégués flamands, alsaciens-lorrains corses, gallois, irlandais qui leur apportaient le témoignage de leur active sympathie.

Le cortège des congressistes nationalistes, rue nationale, Rosporden, 12 septembre 1927.

Rue nationale, Rosporden, avril 2022. L’histoire n’a pas encore dit de quelle nation la rue porte le nom.
C’est encore le même orateur, O. Mordrel, qui rendait hommage “au tout jeune homme penché sous une lampe fumeuse, qui écrit des bandes de journaux, répond à des lettres, fait des comptes. Il est deux heures du matin. Il ira se coucher tout à l’heure pour se relever à cinq heures. Toute la journée il travaillera dehors pour gagner sa vie… Et cela dure des années.”
Ce tout jeune homme — dont l’histoire. dit B. A., fit c’est monter les larmes aux yeux de plus d’un, c’est Fanch Debauvais qui va maintenant adresser la parole aux congressistes en tant qu’administrateur du journal. Il donne en pourcentage la progression du budget (1920 : 15.19 % ; 1921 : 12.76% : 1922: 37.55 % ; 1923:17% : 1924 : 23,94% ; 1925 : 25,94 % ; 1926 : 14,04%), il annonce l’émission d’un emprunt (150 actions de francs) pour assurer au Mouvement la base financière indispensable, et appelle tous militants à redoubler d’efforts diffuser le journal bi-rnensuel que le parti va imprimer. Le soir, les personnes assistent à un meeting enthousiaste présidé par Maitre Feillet, Yann Bricler et Yann Sohier, au cours duquel des saboteurs seront mis en fuite par un service d’ordre hâtivement constitué sous la direction du champion de lutte bretonne, Deyrolle, et à l’issue duquel une motion de confiance aux nationalistes sera votée, en présence d’observateurs envoyés par le Parti Démocrate, l’Action Française, la S.F.I.O. et les syndicats.

Dépôt de gerbe au pied du monument aux morts de Rosporden
Le lendemain, une gerbe sera déposée au monument aux morts en hommage aux Bretons victimes de la guerre et un banquet aura lieu sous la présidence de Fransez Vallée, avec la participation de tous les délégués des pays amis. Le Président De Valera s’était excusé, mais de nombreuses personnalités irlandaises, galloises, flamandes, alsaciennes et corses étaient présentes, et c’est au chant du Vlaamse Leeuw, du Soldier’s Song, de O. Strassburg et du Bro-Goz que le congrès se terminera.
Le Congrès de Rosporden prouva indubitablement le sérieux et l’importance du mouvement national en Bretagne. Trois faits marquants semblent s’en dégager. C’est, tout d’abord, l’affirmation d’une communauté et d’une fraternité celtiques, par la présence de délégués représentatifs des pays celtes et leurs remarquables interventions. Le Congrès Celtique existant depuis longtemps, il fut sans doute jugé inutile de créer une organisation celtique à caractère politique (dont pourtant le besoin se faisait et se fait toujours sentir), mais une fois de plus était affirmée runité du monde celte. Le deuxième fait marquant fut la création du Comité Central des Minorités Nationales de France. C’était ou les autonomistes alsaciens-lorrains étaient soumis aux attaques du gouvernement centraliste de Paris, et B. A. s’était lancé à leur secours, tout comme à celui des patriotes catalans du procès Macia, en janvier. En date du 12 septembre, la solidarité des Bretons, Flamands, Alsaciens, Basques, Catalans, Corses et Occitans était proclamée par la création du Comité Central des minorités et par la déclaration signées de Mordrel et Marchal au nom du P. A. B., Paul Schall au nom du Hettmatbund alsacien et du Elsass-Lothringisch Autonomisten Partei, et Petru Rocca au nom du Partita Corsu Autonomtista. La présence de Frans Wielders était une garantie de la future adhésion des Flamands de France. Plus tard, le Comité éditera un bulletin, transformé ensuite en “Peuple et Frontières”, qui fut l’une des premières revues interdites par le gouvernement Daladier en 1939. Enfin, c•est à Rosporden que fut définitivement annoncée la création du Parti Autonomiste Breton, qui remplaça et élargit l’U. Y. V. présidée par Mordrel, et dont les Vice-président et secrétaire étaient Debauvais et Bricler. L’U. Y. V. ne subsiste plus que comme mouvement de jeunes et. en fait, disparut assez rapidement. Le P. A. B. se donnait une large base populaire et une intelligente organisation : à la tête du Parti, un Comité Directeur assisté d’un Conseil Politique ; à la tête du journal, un Comité de rédaction ; dans chaque section, un Cercle d’Etudes Celtiques dirigé par Gwalarn, un groupe féminin et un groupe de défense entrainé militairement et sportivement. Quant aux buts du Parti ils étaient ainsi définis : le P. A. B. réclame la Bretagne un gouvernement particulier doué de toute la souveraineté compatible avec le maintien de la Bretagne dans les frontières de l’Etat français ou, dans l’éventualité d’une Fédération européenne, avec la discipline fédéraliste.

Célestin Lainé en compagnie de congressistes, à l’ombre de la bannière nationale, Rosporden
Le Congrès de Rosporden avait consacré le Mouvement, tant sur le plan breton que sur le plan international. L’humble enfant du Pays de Rennes, F. Debauvais, pouvait se dire avec fierté qu’il en avait été le principal artisan, et que ni les privations, ni les sacrifices, ni les inévitables déceptions des années de jeunesse n’avaient été vains.
Dans son premier numéro de l’année 1935, Breiz Atao fait le point :
« Le soleil pâle de l’an nouveau se lève sur notre vieille terre bretonne. Encore une année de lutte qui s’achève pour allonger derrière nous tes annales de notre effort ! Les jeunes gens de 1919 sont devenus des hommes. Mais d’autres jeunes gens sont venus depuis, plus nombreux, plus instruits des choses de leur pays, et surtout mieux armés le détendre et le conduire. Ceux qui parlent da relèvement breton comme d’une tentative stérile et comme d’un « mouvement immobile » ferment volontairement les yeux sur les résultats prodigieux de nos seize années de travail. Rarement, on peut même dire jamais, aucun mouvement de réveil national n’a, comme le nôtre, en si peu de temps, réussi à modifier aussi profondément que nous l’avons fait l’âme peuple. Aucun n’a, en seize ans, bâti une doctrine politique d’affranchissement et jeté les bases d’une culture nationale, fixé une langue et donné naissance à une littérature renouvelée. Aucun, en quelques années, n’est passé des rêves imprécis des poètes aux dramatiques réalisations des sociétés secrètes. Ces considérations doivent nous remplir de fierté et de confiance. Ceux qui se plaignent de la prétendue maigreur des résultats obtenus ne se font aucune idée des choses. Voudraient-ils voir en 1935 des bataillons autonomistes défiler dans les rues, alors qu’en 1915 il n’existait peut-être pas dix Bretons assez conscients de leur personnalité nationale pour mettre en doute la légimité des services militaires qu’ils rendaient à ta France ? En réalité. le mouvement breton progresse aussi vite qu’il peut le faire sans danger. Déjà la distance qui sépare la jeune génération de celle qui, il y a trente ans, a mené de son mieux le bon combat, se met à ressembler à un fossé. La Bretagne, qui a besoin de tous ses fils, n’a aucun intérêt à ce que ce fossé s’élargisse. Pour que les anciens maintiennent le contact, pour que le peuple suive, il ne faut pas prétendre, en Bretagne, faire en vingt ans ce que les Flamands ont tait en cent ans et les Tchèques en deux cents ans. Le mouvement breton marche, et marche bien, un certain travail de classement des idées, des programmes et des personnalités s’est accompli depuis 1932. Nous arrivons à une sorte de stabilisation des groupes : nationalistes purs, fédéralistes, régionalistes, catholiques, laics, défenseurs de la langue en dehors de toute politique, releveurs des arts bretons, tous s’efforcent sur leur terrain particulier et avec leurs méthodes propres à atteindre les buts qu’ils se sont fixés. Nous avons ici assez conscience des intérêts supérieurs de la Bretagne. Nous nous sentons assez sûrs, assez torts pour envisager cet état de choses avec sérénité, et même nous en rejouir. Le relèvement de la Bretagne sera sans doute stimulé, conduit, pris en main par une minorité d’élites, capable et fanatisée. Mais il sera l’œuvre de tous les Bretons, de tous les bons Bretons, directement ou indirectement. Chacun de ceux qui sent dans sa poitrine un cœur breton, sans plus, fera sa pierre à l’édifice. Car, malgré nos divergences, nous sommes tous solidaires. Tous nous aimons ta Bretagne passionnément ; tous nous sommes prêts à lui sacrifier quelque chose. Et si. par malheur, l’aveuglement des passions partisanes nous taisait oublier que nous sommes les soldats d’une même cause, l’adversaire se chargerait bientôt de nous le rappeler. A ses yeux, il n’est ni régionalistes, ni fédéralistes, ni séparatistes, ni blancs, ni bleus, ni rouges, ni jeunes, ni vieux, il n’est que des sales caboches de Bretons qui ne veulent pas s’incliner… II n’est, comme le dit la voix populaire, que des “Breiz Atao !”.”
La politique fondamentale du P. N. B. va rester la « politique irlandaise L’exemple du « premier peuple celte à avoir recouvré sa liberté ne pouvait manquer d’inspirer les patriotes des nations-sœurs et B. A. célèbre l’anniversaire de l’insurrection de 1916 avec autant de piété et de flamme que les vétérans qui défilent. à Dublin, devant le General Post Office pour les cérémonies du Lundi de Pâques. Le numéro spécial de B. A. du 12 mai 1935 (no 223). imprimé sur six pages et totalement consacré à l’exemple irlandais, contient, sous le titre Commandements de Pâques, un texte signé J. La B.. qui indique la voie que suivra, sans désemparer, le mouvement des années d’avant-guerre. Il doit être largement cité :
« Il faut, dès à présent, songer où peut nous mener Breiz Atao. Aucun peuple n’est parvenu à se débarrasser de la domination étrangère sans souffrances et sans morts. La valeur de la foi patriotique d un homme se mesure à sa volonté de sacrifice. Le mouvement breton a longtemps piétiné parce qu’il jamais eu recours aux actes de courage libérateurs. La semaine de Pâques 1916 a tait en Irlande la rupture morale nécessaire. Le mouvement breton a trop longtemps reculé devant les ruptures morales nécessaires. Que vaut donc notre cause ? Où sont nos procès, nos prisons, nos blessures ? De toutes les leçons dont nous avons besoin en Bretagne, les leçons de courage nous font le plus défaut. Le premier bonheur, pour un peuple, c’est la liberté nationale, elle vaut d’être payée. La peur ne mène a aucune victoire. L’idée de mourir pour la Bretagne doit nous être aussi familière qu’à d’autres celle de mourir pour la France, l’Italie ou l’Irlande, un certain état d’esprit doit naitre chez nous, très élevé, très pur, très ardent, très mystique. Nous nous lèverons pour détendre nos métiers et nos champs. Mais nous risquerons le principal dans une autre pensée. On offre sa vie par amour ou par orgueil. jamais par intérêt. Il nous est égal de passer pour des tous, des criminels auprés de rieux hommes lâches qui sous le couvert de l’Etat organisent er inutiles massacres de jeunes gens. Notre devoir est de préparer le peuple breton aux événements inévitables. Il n’y a ni une année, ni une heure à perdre, si nous ne voulons pas qu’un jour se renouvelle la honte de 1914. Les Irlandais, de 1916 à 1922, ont payé leur indépendance d’un millier de morts. Les Bretons ont payé avec deux cent quarante mille cadavres le renouvellement de leur bail de servitude. Qui sont les fous ? Qui sont les sages ? Et le peuple breton nous suivra parce que nous savons ce que nous voulons. On a dit asse: aux Bretons que leur pays se mettrait et que c’était dommage. Ils le savent très bien, jusque dans la dernière chaumière. C’est un plan d’action qui les intéresse, un but idéal n’est jamais qu’un beau rêve. Le sérieux du mouvement breton réside uniquement dans les possibilités de réalisation qu’il offre. Nous. nous avons tout pesé, tout examiné, nous offrons une voie, le peuple le sent bien. Les notions de droit et de justice ne sont que des clauses de style quand elles ne sont pas appuyées sur la force. Le peuple rit des « modérés » qui comptent sur la moralité des états pour obtenir justice. Notre seul argument valable est la force. Si nous ne pouvons disposer de la force, nous comptons pour rien. Si, disposant de la force, nous assurons notre adversaire que. quoiqu’il arrive, nous ne tirerons jamais un coup de fusil, c’est comme si nous lui disions ; ne cédez rien. vous ne courez aucun danger. Seule une préparation visible et réelle à l’action de force peut donner un poids à la menace que nous représentons. Seules, en tin de compte, les grenades et les balles ont fourni aux Irlandais l’état, c’est-à-dire le moyen de sauver leur langue et d’organiser leur vie nationale. Il ne s’agit pas de nous soulever demain, ou après-demain, mais de savoir clairement où nous allons. De ne pas nous tromper nous-mêmes. Il s’agit d’étre prêts et d’inspirer confiance au peuple, parce qu’il nous sentira prêts. Et nous triompherons. Nous triompherons parce que nous serons toujours les plus forts en Bretagne, tant qu’il n’y aura pas au moins 3,300,000 Français installés sur notre sol à côté des 3,300,000 Bretons. Nous triompherons. parce que nous avons retrouvé le sens de la mission héroïque de notre race. »
On ne peut être plus clair.
En Octobre. P. G. annonce dans B. A. qu’une section de Bagadoù-Stourm sera créée pendant l’hiver à Rennes, et le 29 décembre le journal fait connaitre que la section vient de faire sa première sortie d’entraînement dans la campagne rennaise.
Il est évident que l’action nationaliste ne pouvait manquer de mettre bien des personnes, officielles ou non, en émoi, une campagne de presse va bientôt être déclenchée contre B. A.. dont les deux principaux protagonistes seront les journaux rennais La Province et Les Nouvelles Rennaises. La Province, journal de droite dirigé par Delahaye, affiche des sympathies royalistes, tandis que Les Nouvelles Rennaises, dirigées par Etienne Nicol, sont laïques et républicaines, mais toutes deux se retrouvent côte à côte pour lutter contre les autonomistes. Il faut d’ailleurs dire que M. Delahaye ne se décida à passer à l’attaque que lorsque tous ses efforts pour embarquer les nationalistes dans la galère provincialiste de la Restauration eurent échoué : B. A. parlera même de ses premières attaques comme de la « fin d’une encombrante sympathie (17 février 1935)”. L’occasion. sinon la raison. de la campagne fut l’affaire du Monument. On sait que le 7 août 1932. Gwenn-ha-Du avait fait sauter le monument qui, dans la niche de l’Hôtel de Ville, prétendait célébrer l’ Union de la Bretagne à la France attentat dont Breiz Atao faisait célébrer, et continuera à faire célébrer, l’anniversaire par des feux de joie sur les sommets de Bretagne. Au début de 1935, à l’instigation, dit B. A., des services officiels, certains membres de la municipalité rennaise se mirent en tête de refaire un monument et firent attribuer une subvention de francs, pour études. à l’auteur du bronze détruit. Jean Boucher : Breiz Atao dit clairement ce qui allait se passer : « Peut-être (le monument) pourra-t-il étre inauguré. Peut-étre pourra-t-il demeurer quelque temps. mais nous savons que tout monument de l’union, fût-il gardé de jour et de nuit par une garde armée, sera détruit. Il est encore temps pour le Gouvernement français et pour la Municipalité de Rennes de ne pas transformer la place de l’Hôtel de Ville en camp retranché. »
Ce fut alors que La Province et Les Nouvelles Rennaises lancèrent une campagne qui ne devait cesser qu’avec l’interdiction de B. A.. et encore ! — campagne d’une violence inouïe qui ne reculait devant rien : La Province n’écrivait-elle pas que Breiz Atao aurait la pensée folle de rattacher la Bretagne l’Allemagne, comme la Sarre » (février 35). Car le trait distinctif de cette campagne fut bien qu’elle se refusa toujours à discuter honnêtement et sérieusement de la position nationaliste, mais n’eut d’autre but, ni d’autres moyens, que de représenter les nationalistes comme d’infâmes traitres vendus à une puissance étrangère. La sollicitude des services préfectoraux de M. Bodénan fait que la campagne s’étend et s’amplifie : Le Nouvelliste, le journal catholique imprimé à Rennes, y va de son petit couplet sur les agents de l’Allemagne (mars), puis les ténors de la “grande presse” s’en mêlent : Marianne, Le Miroir du Monde, Le Temps avec Wladimir d’Ormesson ; M. Bouilloux-Lafont, dans son journal Le Finistère, ne souffre d’ailleurs pas d’être en reste, pas plus que La Dépêche de Brest avec M. Dupouy. Les attaques sont d’une telle violence que Debauvais, répondant à un article de E. Nicol, peut déclarer (29 mars 35) qu’il ne s’agit rien moins que d’un “appel à l’assassinat”. Puis les services de police interviennent : en Octobre la vente de B. A. est interdite à Paris sur la voie publique et le journal, noté parmi les publications…pornographiques, est également interdit dans les bibliothèques des gares : les vendeurs de B. A. à la criée se voient menacés de sévices. Dans le 6e arrondissement. il y a même une interdiction de vente et d’exposition dans tous les dépôts de journaux. La gendarmerie, en Bretagne, intervient pour empêcher des réunions publiques et en décembre. au projet de loi contre les Ligues, on adjoint une phrase réprimant les « atteintes à l’intégrité du territoire national phrase qui n’est évidemment pas faite pour les ligues, quelles qu’elles soient ! En février 36, la vente, distribution, etc…. de B. A. sont interdites au Maroc par le Commandant des troupes françaises, le général d’armée Corap, auquel il fut évidemment plus facile de chasser un journal autonomiste des kiosques marocains que d’arrêter les Allemands à Sedan en 1940 : c’est en effet ce même général Corap qui fut relevé de son commandement en pleine bataille (15 mai 1940) et publiquement flétri par M. Paul Reynaud au Sénat (21 mai).
Rien ne peut blesser autant les leaders nationalistes que ces accusations de trahison qu’on leur jette au visage, eux dont toute la vie, dont toute la lutte au milieu d’une atroce pauvreté, sont inspirées par une loyauté sans défaillance, par le patriotisme le plus pur. Que des journalistes « alimentaires » les salissent ainsi, peut, au fond, leur chaut : ce qui leur fait mal c’est que des Bretons, de ces Bretons auxquels ils sacrifient leur vie, puissent, de bonne foi, penser d’eux qu’ils sont des traitres, et non pas les plus fidèles des hommes. Brython, inspiré par le calvaire de Roger Casement, aura. pour les drames qui viennent, un très beau poème ( 12 mai 1935) :

Roger Casement
LE FELON
Dédié à la mémoire de Roger Casement, héros de l’indépendance irlandaise, pendu comme traitre par les Anglais.
La mer en s’en allant
M’a laissé sur le sable.
Par devant moi, nuit,
Le vent,
Et les trous noirs des fusils.
Je suis le grand félon porté par les flots gris.
Je n’aurai ni mon heure, ni mon jour.
J’ai choisi de tomber comme un chien qu’on abat.
Mon corps dans les orties, les ronces, et soUs les mouches.
Après, un tas de sable jaune, avec une croix de bois sans nom.
Il n’y aura pas de fleurs, jamais.
Et ma mère ne viendra pas.
Mes pieds RUS sur le sable froid
Comme le ciment qui m’attend, derrière la grille,
Où de mes plaies tombera goutte goutte
Mon sang,
Quand je lirai ma joie
Dans Vaube rouge de mes yeux clos.
Seul, face au fer, j’ai lancé mon cri d’homme traqué.
Béte acculée.
J’ai des frères : ils ont chanté pour ne pas m’entendre
Et mis leur tête entre leurs mains.
Cherchez dans les taillis avec vos lanternes,
Battez les branches de vos fusils,
Tirez !
D’autres viendront, portés par les flots gris,
Et mettront leurs pieds nus sur le sable,
Pour tomber eux aussi.
Tout est fini.
Mon corps est allé à la terre.
On se donnera bien du mal pour en retrouver les débris,
Dans des tamis,
Plus tard, quand on viendra le chercher avec des drapeaux
Et des fanfares.
La gloire !
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