Les propos de l’éditorialiste français Jean-Michel Aphatie selon qui « La France a fait des centaines d’Oradour-sur-Glane en Algérie » ont déclenché une virulente polémique qui marque l’incapacité de la société française à s’appliquer ce qu’elle utilise contre l’Allemagne depuis 1945 : une mémoire officielle politisée.
Oradour, un mythe résistantialiste
Tout d’abord, il faut revenir sur l’affaire d’Oradour-sur-Glane. Contrairement à d’autres pays d’Europe, la présence allemande en France a été ordonnée et n’a pas donné lieu à des campagnes de destruction à grande échelle de la part de la Wehrmacht. La cause ? La très faible résistance française, à peine 250,000 membres sur toute la durée de la guerre pour 25,000 morts. Un bilan qui contraste par exemple avec la Grèce où un Grec sur sept est mort durant le conflit.
La victimisation officielle est immédiatement devenue une arme du gouvernement provisoire gaullo-communiste en mal de légitimité politique dans un pays qui soutenait massivement le Maréchal Philippe Pétain. Dramatiser l’occupation allemande, c’est pouvoir accuser ses ennemis politiques de collusion avec des criminels et plus aisément les neutraliser. Les exactions éparses qui sont citées par la propagande de l’époque sont toujours liées à des opérations de contre-guérilla de l’armée allemande, généralement dans le but de retrouver les membres des bandes armées du Parti communiste qui, à cette époque, voulaient établir une république bolchevique en France avec l’aide de l’Armée rouge qui s’enfonçait au centre de l’Europe. Si de telles exactions sont tragiques, elles sont restées marginales et n’ont jamais pris un caractère systématique.
Faute de tueries de masse, Oradour-sur-Glane va être citée abondamment. Aujourd’hui la thèse officielle est mise à mal par des auteurs révisionnistes qui, à l’instar de l’auteur Vincent Reynouard, invoquent, sur la base de constats scientifiques réalisés dans l’église d’Oradour, mais aussi de témoignages et de découvertes nouvelles, une explosion sous le toit de l’église, probablement d’un dépôt de munitions clandestin du maquis communiste local. En plus de tuer les femmes et les enfants gardés dans l’église, cette explosion aurait précipité l’ordre de procéder à l’exécution des hommes retenus prisonniers dans les granges de la commune. L’armée allemande menait alors des recherches pour retrouver des officiers kidnappés par les communistes et redoutait une attaque imminente des maquisards, raison pour laquelle ils avaient arrêté les hommes du village en âge de porter les armes.
Bancale et vivement dénoncée en Alsace, l’affaire a discrètement mené après-guerre à la libération des soldats alsaciens de la Division Das Reich poursuivis pour leur participation à l’opération. Rappelons qu’à la même époque et jusqu’à la chute de l’URSS, le Parti communiste pratiquait la désinformation systématique et n’hésitait pas à accuser les Allemands d’être responsables de l’exécution des 25,000 officiers polonais à Katyn.
Réparations allemandes oui, réparations à l’Algérie non
La version officielle d’Oradour-sur-Glane a permis à l’État français de justifier une véritable politique de culpabilisation de l’Allemagne après la guerre, de justifier son occupation du pays et d’exiger des réparations. La France a ainsi exigé et obtenu le vol d’une part importante de l’industrie allemande située dans la partie occidentale de l’Allemagne, l’exploitation des ressources de charbon de la Sarre jusqu’en 1955, d’importants montants en liquide, ainsi que la réduction en esclavage de près de 750,000 soldats allemands prisonniers en France dont au moins 25,000 ont été tués en détention, un chiffre probablement sous-évalué.
En toute cohérence, l’occupation de l’Algérie et la défaite de la France après la guerre libération (1954-1962) auraient dû entraîner une politique de réparations matérielles. Les faits sont édifiants :
- Dès 1830, la prise de l’Algérie s’est accompagnée de massacres et de destructions massives. Par exemple, les « enfumades » – comme celle de la tribu des Ouled Riah en 1845, où des centaines de personnes ont été asphyxiées dans des grottes par l’armée française sous les ordres du général Bugeaud – sont des actes documentés. Ces pratiques visaient à terroriser et soumettre la population.
- Spoliation et déplacements : des millions d’hectares de terres ont été confisqués auxAlgériens pour les colons européens, entraînant des famines et une misère généralisée. Les populations indigènes ont été marginalisées et soumises à un régime discriminatoire (Code de l’indigénat).
- Massacres de civils : lors des révoltes contre la colonisation, comme à Sétif, Guelma et Kherrata en mai 1945, l’armée, la police et des milices coloniales ont tué entre 6 000 et 20 000 Algériens (les estimations varient) après des manifestations indépendantistes. Ces événements ont été une répression disproportionnée contre des civils, souvent désarmés.
- Torture systématique : l’armée française a largement utilisé la torture contre les combattants du FLN et les civils suspectés de les soutenir. Le général Paul Aussaresses a admis avoir torturé et exécuté sommairement des prisonniers, une pratique institutionnalisée lors de la bataille d’Alger (1957). Les méthodes incluaient électrocutions, noyades simulées et mutilations.
- Massacres de villages : des opérations de « ratissage » dans les campagnes ont entraîné des tueries indiscriminées. Par exemple, le massacre de Sakiet Sidi Youssef en 1958 (bombardement par l’aviation française d’un village frontalier tunisien, tuant des civils algériens) ou les représailles dans les Aurès et en Kabylie.
- Camps de regroupement : environ 2 millions d’Algériens, soit un tiers de la population rurale, ont été déplacés de force dans des camps surveillés par l’armée française pour couper le FLN de ses bases. Les conditions y étaient souvent inhumaines : malnutrition, maladies et mortalité élevée, notamment chez les enfants.
- Exécutions sommaires : des milliers de prisonniers ou suspects ont été exécutés sans procès, parfois jetés vivants d’hélicoptères (« crevettes Bigeard ») ou abandonnés en mer.
- Essais nucléaires : après 1962, mais dans la continuité coloniale, la France a effectué 17 essais nucléaires dans le Sahara (1960-1966), exposant des populations locales et des soldats à des radiations, avec des conséquences sanitaires graves encore visibles aujourd’hui.
Au total, au moins 250,000 Algériens ont trouvé la mort durant la guerre d’indépendance. Si le gouvernement algérien utilise ces faits pour alimenter une confrontation politique avec l’État français, la réalité historique demeure et l’attitude des responsables politiques français, notamment de droite ou d’extrême-droite, consiste à nier cette réalité, ou à glorifier la colonisation en la présentant comme un effort universellement bénéfique pour les Algériens.
L’hypocrisie française au pied du mur
Les réactions très vives que ces déclarations suscitent sont très peu liées aux faits historiques évoqués. La crise de l’immigration massive qui a entraîné la présence de très nombreux Algériens sur le territoire français est le terreau sur lequel ce négationnisme français se développe et aggrave les tensions déjà sous-jacentes avec l’Algérie.
Lorsque Michel Aphatie affirme implicitement que la colonisation française a été beaucoup plus violente que l’occupation allemande, c’est un constat historique objectif qui renvoie les Français à leur propre utilisation de la mémoire officielle pour se présenter en victimes de l’Allemagne nationale-socialiste, un mythe fondateur de la Quatrième et de la Cinquième Républiques. Si les Français aiment cultiver ce mythe grâce à des rites obligatoires (8 mai, 6 juin, etc.) et la convocation d’une mémoire officielle via de nombreux documentaires, musées, exercices d’embrigadement, ils ne sont pas prêts à admettre avoir joué le rôle de bourreau.
De deux choses l’une : soit la France accepte le principe de la mémoire officielle, avec son inévitable exercice de culpabilité propre au catéchisme qui l’accompagne habituellement, soit elle le récuse et abandonne les mythes de la démonologie antifasciste dont elle se sert pour délégitimer et réprimer les oppositions qu’elle rencontre, tant dans ses frontières actuelles qu’à l’extérieur. Mais tant qu’elle optera pour l’hypocrisie, jouant toute honte bue sur les deux tableaux de l’histoire, elle ne pourra pas se plaindre d’être convoquée à son tour au tribunal mémoriel pour répondre des actes commis dans les colonies qu’elle a brutalement soumises et souvent exploitées. L’arroseur arrosé ne s’en tirera plus à si bon compte.
Roparz Kernaleguen
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