Au cœur du rione Campo Marzio, dans le Vicolo della Campana près de la via della Scrofa, se dresse l’église Saint-Yves-des-Bretons (Sant’Ivo dei Bretoni). Fondée en 1455 sur demande de l’État breton, elle incarne la présence d’une communauté bretonne active à Rome au milieu du XVe siècle.
La présence bretonne à Rome au XVe siècle
Dès le haut Moyen Âge, des Bretons se rendent à Rome en pèlerinage. Les troubles du Grand Schisme (1378-1417) et les guerres en Italie réduisent temporairement ces flux, mais au XVe siècle, avec la stabilisation de la papauté à Rome sous Nicolas V (1447-1455), les pèlerins, clercs, étudiants en droit canonique et marchands bretons reviennent en nombre. Comme d’autres nations (Espagnols, Français, Allemands, Anglais, etc.), les Bretons disposent de maisons hospitalières depuis le XIVe siècle, mais ils manquent encore d’une église propre. Saint Yves (Yves Hélory de Kermartin, 1253-1303, canonisé en 1347 sur demande du duc Arzhur II), avocat des pauvres originaire de Landreger (Tréguier), devient leur patron naturel. Sa renommée comme modèle de justice et de charité attire particulièrement les étudiants bretons en droit à Rome.
La communauté bretonne se concentre sur la rive gauche du Tibre, près du quartier des marbriers. Elle comprend des curiaux (clercs de la Curie pontificale), des pèlerins et des résidents temporaires. Des maisons hospitalières existent déjà, mais l’absence d’un sanctuaire dédié motive la demande d’une église nationale.
L’initiative du cardinal Alain de Coëtivy
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Tombe d’Alain de Coëtivy à Sainte-Praxède.
L’artisan principal de la fondation est Alain de Coëtivy (1407-1474), issu d’une noble famille du Léon (Plounéventer). Évêque de Kemper (Quimper), puis cardinal en 1448 et archevêque d’Avignon, il jouit d’une forte influence à la cour pontificale. Proche de Nicolas V, il contribue à l’élection d’Alphonse Borgia comme pape Calixte III en 1455.
Alain intervient en Bretagne comme légat pontifical sous Calixte III (1455-1458). Il préside la cérémonie de canonisation et d’élévation des reliques de saint Vincent Ferrier à Vannes en 1456 (saint très cher aux ducs, notamment Yann V qui l’avait fait venir en Bretagne). Il visite ensuite Rennes et pèlerine au Folgoët, haut lieu de la piété bretonne.
Dès le début des années 1450, Coëtivy obtient de Nicolas V la concession d’une ancienne église en ruine : Sant’Andrea de Mortariis (ou de Marmorariis), datant des VIIIe-IXe siècles et liée à la confrérie des marbriers romains. La bulle de Calixte III, Rationi congruit, datée du 20 avril 1455, confirme solennellement cette donation aux Bretons de la Curie. L’église change de vocable pour être dédiée à saint Yves. Elle est érigée en paroisse en 1456.
Les Bretons restaurent radicalement le bâtiment (nef, collatéraux, abside) et y ajoutent un hospice et un hôpital pour pèlerins et indigents bretons. La paroisse sert à la fois aux Bretons et à des paroissiens locaux (Italiens, Espagnols). Les curés sont souvent choisis parmi les ecclésiastiques bretons.
La confrérie et le fonctionnement quotidien

La duchesse Anne de Bretagne
En 1513, sur recommandation d’Anne de Bretagne (duchesse de Bretagne) et du cardinal breton Robert Guibé, le pape Léon X érige canoniquement la Confrérie de Saint-Yves-des-Bretons par la bulle Si populus Israeliticus. Gérée par deux procureurs bretons, elle administre l’église, l’hospice et les biens issus de dons et legs de Bretons. Des cardinaux bretons comme les Rohan ou Coëtivy lui-même contribuent financièrement.
L’église devient un centre de vie communautaire : messes (parfois avec des particularités locales), assistance aux malades, accueil des étudiants et pèlerins. Les armoiries à hermines et la vénération de saint Yves renforcent le sentiment d’appartenance. Coëtivy meurt à Rome en 1474 et est inhumé dans l’église Sainte-Praxède, non loin.
Après 1532

Saint Yves des Bretons
L’annexion illégale de la Bretagne par la France au terme du coup d’état de 1532 ne supprime pas immédiatement le caractère national de l’église. En 1582, Grégoire XIII réunit la confrérie à celle de Saint-Louis-des-Français, mais l’église conserve son identité. Le parlement de Bretagne intervient parfois pour défendre ses revenus. La paroisse fonctionne jusqu’en 1824.
Au XIXe siècle, l’édifice ancien souffre d’inondations du Tibre et de négligence. Démoli en 1875 lors de travaux urbains, il est reconstruit plus petit par Luca Carimini (style néo-Renaissance) vers 1890, sur un emplacement légèrement décalé. Des éléments anciens (dallage cosmatesque, colonnes, médaillon Della Robbia) sont réutilisés. Aujourd’hui, elle fait partie d’une structure française à Rome, gérés par la Fondation des Pieux Établissements, privant l’église Saint Yves des Bretons de sa dimension nationale première.
Olier Kerdrel
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