Nationalisme libérateur et résistance linguistique

Il y a, dans le nationalisme libérateur, bien autre chose qu’une résistance provoquée par des désavantages matériels. S’il ne s’agissait que de l’amélioration du sort matériel, il n’y aurait pas de nationalisme linguistique du tout; car, dans ce cas, la voie la plus facile et la plus courte pour améliorer ce sort serait que tous ceux qui possèdent assez d’énergie pour ne pas s’en contenter, utilisent cette énergie à troquer leur langue maternelle contre la langue de leurs maîtres, comme le font les immigrants non-anglais aux Etats-Unis, quand ils veulent s’américaniser afin de ne pas rester en arrière dans la chasse au dollar. Il est impossible de comprendre la lutte linguistique du nationalisme libérateur, dans quelque pays que ce soit, sans tenir compte de facteurs bien plus profonds et d’une tout autre nature…

Quand les classes dominantes d’un peuple se servent d’une langue étrangère comme moyen d’oppression, non seulement elles font obstacle au relèvement collectif et individuel de ce peuple dans le sens purement matériel, mais encore elles le blessent dans son estime pour lui-même. A cela, il n’y a que deux issues : ou bien l’abrutissement complet, ou bien la résistance.

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Ce n’est pas par hasard que chez l’homme, l’humiliation de la langue maternelle provoque la même réaction que le mépris de sa race. Comme il s’agit ici de ce qui, de par la naissance, forme une partie même de sa personnalité, avant même qu’il ne devienne conscient de cette personnalité, chaque tentative d’imprimer, sur sa langue, de quelque façon que ce soit, une estampille d’infériorité lui apparaîtra comme une diminution de sa dignité personnelle.

Il n’est pas difficile de voir pourquoi, dans le nationalisme libérateur, la langue joue un rôle décisif. La raison en est tout simplement que le nationalisme autoritaire, contre lequel se dresse le nationalisme libérateur, se sert de la langue de la nation dominatrice… comme de son principal moyen d’autorité ou d’oppression. Dans tous les cas, le privilège d’une nation dominatrice est le privilège d’une langue dominatrice, et, de ce fait, il n’existe pas de moyen d’oppression plus efficace que ce moyen de domination intellectuelle. Car un peuple qui est gouverné, instruit et commandé dans une langue qui lui est étrangère, est comme un homme qui n’a que ses mains pour se défendre contre un adversaire armé.

Il n’existe pas de pire forme d’oppression… de même qu’il n’existe pas de pire forme de domination militaire ou bureaucratique que quand celle-ci se sert d’une langue étrangère. Ainsi, elle exclut les dominés de l’accès aux moyens de l’ascension individuelle de l’échelle sociale, car, sans la connaissance du français, il est presque impossible de devenir employé, agent de police ou caporal; et, ainsi, on les exclut, en outre, de l’accès aux armes intellectuelles sans lesquelles, dans une démocratie, l’ascension collective des couches inférieures du peuple ne saurait se réaliser.

(Editions Henri DE MAN, « Nationalisme et socialisme », L’Eglantine », Paris-Bruxelles 1932)

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By La rédaction

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