Au 15e siècle, le duché de Bretagne est l’héritier du royaume, puis du comté de Bretagne dont les frontières sont reconnues et quasiment inchangées depuis Erispoë. En 1364, elle sort, exsangue, d’une guerre civile qui opposa pendant près de 25 ans la maison de Blois-Penthièvre, aidée par l’ennemi français, à celle des Montfort, puissamment soutenue par l’allié anglais.
Depuis les traités de Guérande de 1365 et 1381, Jean IV est un duc puissant, largement dégagé de la menace française. Lui et ses successeurs n’auront de cesse de défendre l’indépendance de la Bretagne. Jean IV put dès 1366 compter sur les revenus d’un impôt nouveau, le fouage, initialement destiné à soutenir l’effort militaire. La guerre devenue quasi permanente, au moins aux frontières du duché, l’impôt le devint aussi, donnant ainsi aux Montfort les finances nécessaires autorisant une politique que leurs prédécesseurs n’auraient jamais pu suivre.
Mais le fait nouveau, plus encore, est l’adhésion progressive de la population à l’idée de « Nation ». Le duc, bien vite, particulièrement pour les plus humbles, incarna cette Nation bretonne, comme les événements de 1420 ou la levée de l’armée devant lever le siège de Nantes en 1487 le démontrent.
La réputation des soldats bretons

La guerre de Succession et ses combats furent abondamment narrés, et les chroniqueurs du temps, à commencer par le Français Froissart, n’ont cessé de rendre hommage au combattant breton. Auréolé par maint faits d’armes épiques dont le fameux combat des Trente (1351), on le fait volontiers vivre dans le souvenir des chevaliers de la table Ronde.
Quand Louis XI eut à choisir, dans sa retraite vers Paris, en 1465, entre affronter l’armée bourguignonne du Charolais, ou la bretonne, pourtant moins nombreuse, ne privilégia-t-il pas la route de Montlhéry à celle d’Etampes.
Le système de la compagnie

La guerre de Cent Ans et surtout, à l’échelle de la Bretagne, la guerre de Succession eut également pour effet de « corrompre » le système de recrutement féodal de l’ost breton. Convoquer le ban et l’arrière ban devint, dans une guerre qui durait et où deux prétendants s‘affirmaient duc, complètement inadapté. Montfort dut s’appuyer le plus souvent sur des compagnies, soldées, à l’image des armées levées par les rois d’Angleterre.
Dans ce contexte, les nobles s’illustrèrent souvent, constituant sous leur bannière des compagnies dont la fidélité est potentiellement changeante. Il eut été difficile, dans le cadre d’une guerre civile et surtout après celle-ci, de s’appuyer sur une noblesse politiquement déchirée, et bien souvent déloyale vis-à-vis du monarque breton.
Le passage d’une armée reposant presque exclusivement sur la convocation du ban féodal à une armée recrutée largement en son sein, mais soldée et organisée en compagnie ne sera rendu possible qu’avec l’accroissement des revenues du duc, notamment grâce à la généralisation du fouage à partir de1364, impôt direct normalement dû uniquement en cas de guerre, mais qui fut finalement reconduit d’année en année. A compter de la guerre de Succession, donc, le système de la compagnie prévalut. D’abord quand la nécessité s’en faisait sentir, puis d’une manière plus régulière.
Il est à ce titre intéressant de constater que dans un mandement datant de 1419, le duché pourtant en paix, Pierre de Mauléon, alors trésorier de Bretagne, dénombre 43 capitaines, à la tête d’autant de compagnies constituées. Celles-ci ne constituent pas une armée permanente, mais les capitaines qui y sont mentionnés se doivent, en cas de danger, de se présenter leur compagnie sous leurs ordres.
Ces compagnies conservent sans doute un caractère féodal, la plupart des capitaines étant des vassaux directs ou indirects du duc, et sans doute leurs hommes en grande partie issus de la petite noblesse. Cependant, d’un système purement féodal, on s‘éloigne, puisque ces compagnies seront, en cas de guerre, soldées, ne répondant donc pas à un devoir féodal, et qu’elles sont confiées à des capitaines choisis par le duc en fonction de leur fidélité au duc plutôt qu’en fonction de leur hiérarchie dans la pyramide féodale bretonne.
Une armée de 5000 soldats professionnels

La compagnie d’alors pèse, encore, par le nombre d’hommes d’armes qui la compose. A titre d’exemples, lors du complot des Penthièvre, en 1420, furent lever un grand nombres de compagnies. Les 15 compagnies réunies par l’amiral de Bretagne Jean de Penhouët regroupant les forces des pays de Rennes, Fougères et Montfort, comptent, selon d’Argentré, 468 hommes d’armes, 59 arbalétriers et 255 archers. Si on suit le raisonnement de La Borderie qui part du principe qu’il faut attribuer un page et un coutilier à chaque homme d’armes, on obtient donc une force de 1733 hommes, et donc une compagnie regroupant en moyenne 100 à 120 hommes. D’où La Borderie pense pouvoir conclure que les forces pouvant être alignée par le duc dans le cadre de ces compagnies pouvaient s’élever à environ 5000 hommes.
Leurs effectifs semblent pour autant très variables. Durant la même année, on compte par exemple présentes dans l’armée du Poitou:
– Cie de Jehan Guimar (140 hommes d’armes, 73 archers, 15 arbalétriers)
– Cie de Jehan de Neuville (85 hommes d’armes, 38 archers, 5 arbalétriers)
– Cie d’Henry de Penmarc’h (60 hommes d’armes, 28 archers, 6 arbalétriers)
– Cie de Jacques de Dinan (300 hommes d’armes, 160 archers, 47 arbalétriers)
– Cie de Jacques Bonenfant (100 hommes d’armes, 50 archers).
Quand la guerre éclatera en 1432 contre le Duc d‘Alençon, et qu’on convoque l’ost pour aller assiéger Pouancé. Ces « contingents retenus » compteront alors 6000 hommes, dont:
– Cie du vicomte de Rohan (561 hommes d’armes, 320 archers)
– Cie du comte de Laval (216 hommes d’armes, 58 archers)
– Cie du maréchal de Bretagne (247 hommes d’armes, 180 archers)
Leur composition variait grandement, mais outre la prédominance des hommes d’armes (dans un rapport allant de 3 pour 2 à 2 pour 1), il est notable de constater (quand les montres font le distinguo)que dès cette époque, les Bretons privilégient l’arc à l’arbalète.
Peut-être faut-il voir, embryon de compagnies, les maisons des grands feudataires, ayant pour les plus éminents des gardes personnelles. C’est le cas des Laval, des Rieux, ou encore des vicomtes de Rohan, dont l’hôtel particulier convoqué par un représentant du duc à Josselin en 1477 se compose de 8 hommes d’armes, 8 pages, 8 coustilliers, 20 archers, et 5 vougiers, tous montés.
Les volontaires étrangers

On voit, enfin, à côtés de ses compagnies des bandes étrangères. C’est par exemple le cas d’une compagnie d’Ecossais regroupant 20 hommes d’armes et 100 archers employés par Jean V en 1432. Mais contrairement à ce qui se fit durant la guerre de Succession, ce phénomène est maintenant anecdotique: la Bretagne « exporte », en ce début du XVe, siècle infiniment plus de soldats qu’elle n’en « importe ».
Il n’en reste pas moins qu’en cas d’urgence, ce système de compagnie trouve ses limites et en conséquence, à plusieurs occasions, tout comme en août 1449, le ban et l’arrière ban furent convoqués. Et ces « professionnels » de la guerre se virent rejoints par de très nombreux auxiliaires, nobles répondant à l’appel du duc par fidélité (notamment en Basse Bretagne) et, plus encore, surtout associées lors d’actions locales, milices paroissiales, nouvellement créées.
La création des archers libres (18,000 hommes)

La constitution d’une force ne dépendant pas de la noblesse dont la fiabilité doit encore être jugée aléatoire, était pour les ducs de Bretagne devenue une nécessité, doublé d’un atout : les Montfort ne l’ignoraient pas; ils étaient fort populaires auprès du peuple.
D’une part, par « ricochet », car Jean V, quand il crée les archers libres, voulut sans doute doter son duché d’une arme imitant celle des anciens frères d’armes qui servirent son père; l’archerie ayant prouvé si souvent son efficacité.
Le 20 mars 1425, une ordonnance ducale organise cette sorte de milice paroissiale, groupant les hommes âgés de 24 à 45 ans dispensés de fouage (donc « libres »), à raison d’un homme par groupe de 20 feux. Ils se doivent d’être assez bien équipés, à la charge des paroisses:
« Ceux qui sauront tirer à l’arc doivent être équipés d’un arc, d’un carquois, d’une capeline, de côtes de mailles, d’une hache ou d’un maillet de plomb. Ils doivent être protégés par un haubert, recouverts de brassards, de mailles ou d’autres protections pour les bras. Ceux qui ne sont pas archers doivent être armés d’un haubert et porter une capeline, des côtes de mailles, des haches ou des hallebardes. De plus, ils doivent avoir des boucliers de bois ou tout autre matériau approprié qu’ils pourront trouver, et les boucliers doivent être assez grands pour couvrir à la fois le haut et le bas du corps. »
Comme en Angleterre, le tir à l’arc était pratiqué assez communément en Bretagne. Ces hommes devaient s’exercer au tir les jours de fête, Jean V reprenant visiblement une précédente ordonnance :
« …Comme nous l’avons déjà interdit autrefois pour tous les jeux, sauf pour l’arc ou l’arbalète, nous l’interdisons à nouveau sous peine d’une amende de soixante sous, qui sera imposée, perçue et levée sur celui qui contreviendra à notre interdiction. Nous ordonnons à nos commissaires et aux juges des lieux de faire respecter et maintenir cette interdiction, et nous enjoignons aux juges de fixer et punir les contrevenants, ainsi qu’à nos procureurs de les poursuivre et de les tenir en procès en vue de l’amende susmentionnée. »
Archers et vougiers semblent avoir été localement encadrés par les nobles de leur paroisse, et regroupés sous les ordres d’un capitaine dans chacun des neuf évêchés bretons (dont-ils portent théoriquement le badge) en compagnies de 200 hommes.
Leur effectif, à l’échelle du duché est loin d’être négligeable puisqu’au total, ce système aurait permis de mobiliser 9 000 (estimation de La Borderie) à 18 000 (d’après Jones) archers libres. Jamais portant, semble-t-il, on ne les mobilisa tous ensemble, sinon peut-être en 1487 lors de la montre de Malestroit et, quelques mois plus tard, quand une armée de secours se leva pour libérer François II assiégé dans Nantes.
Leur valeur militaire était pour autant limitée, cette troupe manquant de cohésion, si bien que François II essaya d’en réorganiser tout ou partie en 1480 en mettant en place avec « les meilleurs, les plus puissants et les plus agiles » les Bons Corps.
Les francs archers bretons ont connu leurs succès en 1487, où leur enthousiasme contribua à obliger les Français à lever le siège de Nantes. Aussi, on peut rappeler que 1 700 d’entre eux (portant la croix de St Georges), en conjonction à 300 archers anglais et 400 lances d’ordonnance, au commencement de la bataille de St Aubin du Cormier, réussirent en une charge vigoureuse à faire reculer de 200 pas l’aile droite française composée de 5 à 6 000 mercenaires suisses… alors considérés comme l’élite des fantassins européens.
Les milices urbaines
Ces milices paroissiales ne sont pas à confondre avec les milices urbaines d’une soixantaine de villes bretonnes, dont les municipalités se devaient d’assurer le guet, et fournir la place en artillerie, et en hommes. Parmi celles-ci, Rennes et Nantes, de loin les deux plus importantes, alignaient chacune entre 800 et 1300 hommes, la seconde comptant même en ses rangs une compagnie de 80 haquebutiers.
Enfin, il est à noter que deux ordonnances concernèrent l’organisation des « gens de mer », en vue de la constitution d’une sorte de corps de gardes côte dont le rôle était de se prémunir contre les raids ennemis.
Fin de la première partie
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