Jean-Marie Le Pen, volonté, esprit et qualités d’un chef breton (Éditorial)

Il était le Breton le plus connu et le plus marquant de la France de l’après-guerre et, paradoxalement, un homme absent de la vie bretonne. Jean-Marie Le Pen a mené une vie en France, et même pour la France, et il s’apprête à présent à une mort d’éternité dans la terre de Bretagne, à Drinded-Karnag (Trinité-sur-Mer), où il est né en 1928. Cette absence a fait de Jean-Marie Le Pen une ombre portée sur une Bretagne qui l’a vu pour de loin, presque en étranger, au fil des soubresauts de la vie politique française.

Et pourtant son nom, qui tonne comme un coup de canon, Le Pen, Ar Pen, le chef, rappelait à tous les Bretons que le principal tribun de France était un homme de leur peuple, aussi lointain fût-il d’eux. Hormis les sections les plus politisées de la gauche française, il n’y avait pas d’animosité personnelle à l’encontre de Jean-Marie Le Pen en Bretagne pour laquelle il restait un personnage inaccessible.

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Comme beaucoup de Bretons, fils de cap-hornier, Jean-Marie Le Pen est né face à l’océan, ce qui, indubitablement, l’a placé devant l’immensité des grands espaces et la possibilité du voyage. Dans la Bretagne archaïque et traversée par la tension de la terre et de la mer, cette possibilité, dans l’entre-deux-guerres, passait invariablement par la flotte de guerre française, fil d’acier reliant les parts d’un empire mondial allant de Brest jusqu’au Tonkin. Ces navires, dont la modernité tranchait avec les conditions sommaires des Bretons du littoral, fascinent le jeune Breton et lui suggèrent que, contrairement à l’Amérique, l’avenir est à l’Est. En France.

Le Pen veut une possibilité à sa mesure et se tourne vers cet empire français toujours en manque d’hommes. À regarder de plus près pourtant, Le Pen est une figure tragique. Espérant entrer dans une épopée glorieuse, l’épopée française, elle se dérobe sans cesse sous ses pieds. Son parcours accompagne celui de la grande défaite de la France comme puissance mondiale. La défaite de 1940 d’abord, la déconfiture coloniale ensuite. Quand il se porte volontaire en 1953 pour combattre en Indochine, il est trop tard : le dernier avion partant pour Dien Bien Phu part peu avant son arrivée à l’aéroport.

Se réengageant en 1957 pour participer à la guerre d’Algérie, il n’y reste que quelques mois. Alors que De Gaulle s’apprête à liquider l’empire colonial, Le Pen affirme : « Si demain l’Algérie devient indépendante, alors je soutiendrais l’indépendance de la Bretagne ». Il n’en fera rien, bien sûr, mais exprime la conscience d’un délitement général. Il soutient l’OAS dans une futile tentative d’enrayer la désintégration d’un empire d’un autre temps avant d’admettre l’inéluctable.

Réduites à ses frontières continentales, la France n’est plus alors qu’un théâtre d’affrontement domestique où Le Pen devient un pont entre les anciens défenseurs de l’empire et une nouvelle opposition découlant directement des retombées de l’entreprise coloniale : l’immigration du tiers-monde, notamment d’Algérie. Là aussi, malgré un intense engagement face à la déchéance qu’il dénonce sans cesse, 40 ans d’engagement n’empêcheront pas le bouleversement démographique de se déployer. La destinée a voulu que les qualités bretonnes de l’homme Le Pen le placent à la tête du nationalisme français au moment où la nation française elle-même entamait son irréversible dissolution.

Le Pen n’en demeure pas moins un conquérant breton qui a atteint son but personnel et réorganisé la politique française autour de lui et de son nom, un paradoxe dans une France qui a entrepris d’éradiquer la nationalité et la langue bretonne. À l’échec de son entreprise politique quant à ses buts se cumulait donc le succès individuel d’un aventurier avec sa volonté et sa bonne étoile pour unique boussole.

Pour l’Emsav, le rapport à un tel homme est aussi ambivalent que celui qu’il nourrit à l’égard de Duguesclin, Breton aux talents et à la bravoure remarquables qui porta aussi les armes contre la Bretagne, sans toutefois y mettre d’ardeur, voire en restreignant la force française contre elle. Une analyse superficielle, et même médiocre, voudrait réduire l’homme Le Pen au chef du nationalisme français dans son versant le plus intégral, donc le plus antagoniste aux intérêts, à la cause de la nation bretonne. Indiscutablement, longtemps la Bretagne laissa Le Pen indifférent. Là aussi, comme pour de nombreux Bretons, la Bretagne déclassée ne représentait pas un futur possible, mais une limite, une entrave. S’exprimait l’angoisse instinctive d’être privé d’une réussite qu’ils ne pouvaient envisager que dans le cadre français. Aujourd’hui, Paris n’est plus un aimant, mais un repoussoir que nombre de Bretons cherchent à fuir. La Bretagne redevient progressivement désirable.

Il y a aussi chez ceux des Bretons qui ont critiqué Le Pen plus que le rejet d’un homme, il y a celui d’un caractère. L’esprit rebelle, audacieux et brutal de ceux qui dominent et bouleversent. C’en était trop pour une société bretonne composée de notables frileux, sans imagination et subordonnés aux émois d’une gauche post-chrétienne bêlante. En somme, Le Pen était trop breton d’attitude pour cette Bretagne étouffée et étouffante devenue trop française. En réalité, la Bretagne d’après-guerre n’était pas à la mesure d’un homme d’une ampleur telle que celle de Le Pen. Il dérange parce qu’il dessine en creux les insuffisances de la Bretagne du 20e siècle, incapable de s’affirmer et d’être un champ de possibilités pour ses fils audacieux et aventuriers. C’est cet échec de la Bretagne à offrir à ses hommes entreprenants les moyens de leurs ambitions qui, à bien des égards, blessent ceux qui, contrairement à Le Pen, sont « restés » en Bretagne pour rien n’y entreprendre de décisif.

Un tel procès fait à l’homme Le Pen ne peut être juste, car il deviendrait alors celui de tous les Bretons qui, sans avenir, dans un pays rendu pauvre par l’encagement français, ont dû quitter le pays, souvent à regret, pour se donner un futur. À Paris, un million de Le Pen ont suivi à leur façon le même chemin.On peut et on doit regretter que la Bretagne nationale n’ait pas disposé d’un Le Pen pour porter avec la même énergie l’idée de la renaissance de notre nation, mais il ne faut pas dissocier les parcours individuels des situations historiques qui les ont vu naître.

Il y aurait pire : rejeter les qualités extraordinairement bretonnes de Le Pen que sont la volonté, le courage, la force, le sens de l’honneur, l’idéalisme, la loyauté. S’ajoute à cela un physique breton, une masse d’une densité granitique associée à un caractère identique : monolithe pensant avec le coeur et les tripes, contre vents et marées. Le Pen, en réalité, n’était français que de mots et d’intention. Tout, chez lui, est breton dans sa manière d’être, par ses emportements sanguins venus de la terre ancestrale, lourds et profonds, et qui tranche avec les manières précieuses et calculatrices des Français.

S’il fallait comparer Le Pen à un autre Breton, ce n’est pas Duguesclin qu’il faut citer, mais Jord Kadoudal, né à Brec’h, à 20 kilomètres de la maison natale de l’homme de la Trinité. Une adhésion viscérale, jusqu’à la naïveté, à l’ordre hérité de la tradition au beau milieu de l’effondrement d’un monde, une virilité combative, une ténacité, un idéal et une volonté. En ces temps périlleux, la nation bretonne regagnera sa place dans l’histoire quand elle saura trouver et mettre à son service les hommes d’une telle qualité pour la mener. Qu’il plaise à la Providence de donner à la Bretagne des chefs de cette trempe.

Ewen Broc’han

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By La rédaction

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