Quand les Droits de l’Homme et l’Assemblée Nationale font naufrage en Bretagne

La Bretagne, avec ses côtes ciselées, a toujours eu une relation singulière avec la République française. Ses eaux, ses vents et ses récifs semblent, par moments, se jouer des idéaux grandiloquents portés par les navires de guerre français aux noms évocateurs : Droits de l’Homme, Assemblée Nationale, mais aussi Liberté, Démocratie, République Française.

Le premier acte de cette comique tragédie maritime se joue en 1797, avec le Droits de l’Homme, un vaisseau de ligne de 74 canons, fleuron de la flotte révolutionnaire. Incarnant les idéaux universalistes de 1789, il s’élance dans l’expédition d’Irlande, une ambitieuse tentative de soutenir une rébellion contre la couronne britannique. Commandé par le capitaine Raymond de Lacrosse, le navire transporte plus de 1 300 hommes, marins et soldats, animés par l’espoir d’exporter la Révolution. Mais la Bretagne, fidèle à sa réputation de gardienne intraitable, a d’autres plans. Le 13 janvier 1797, après un combat acharné contre les frégates britanniques HMS Indefatigable et HMS Amazon, une tempête d’hiver s’abat sur la flotte française dispersée. Poussé par des vents hurlants, le Droits de l’Homme s’échoue sur un banc de sable dans la baie d’Audierne, près de Plozévet. Les vagues impitoyables engloutissent entre 400 et 600 âmes, tandis que les survivants, transis, sont secourus ou capturés par les Britanniques.

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Plozevet

Quelques années plus tôt, en 1795, une autre incarnation des idéaux républicains, la corvette Assemblée Nationale, connaît un sort tout aussi désastreux. Le 2 septembre 1795, poursuivie par la frégate britannique Diamond au large de Perros-Guirec, elle s’échoue sur les rochers des Petits Renaud. Les brisants bretons, avec une pointe de malice, réduisent ce symbole de la démocratie naissante en un amas de bois et de cordages. Les marins, confrontés à la fureur des flots, doivent se demander si la mer elle-même n’a pas jugé l’Assemblée un peu trop présomptueuse pour ses rivages. Ce naufrage, moins spectaculaire que celui du Droits de l’Homme, n’en est pas moins un rappel que la Bretagne, avec ses récifs tortueux, ne se laisse pas impressionner par les idées de la démagogie parisienne.

Le naufrage de l’Assemblée Nationale

Le troisième acte nous transporte au début du XXe siècle, à Toulon, où la Liberté, un cuirassé de la classe éponyme, construit dans l’arsenal de Brest, entre en scène. Lancé en 1905 et mis en service en 1908, ce géant d’acier incarne l’élan modernisateur de la Marine de guerre française. Mais le 25 septembre 1911, une explosion dans les soutes à munitions, causée par l’instabilité chronique de la poudre B – ce fléau des arsenaux français, déjà responsable du naufrage de l’Iéna en 1907 – transforme la Liberté en un brasier infernal. Plus de 250 marins périssent dans la catastrophe, et les débris, projetés à des kilomètres, sèment le chaos dans le port de Toulon. Parmi les victimes collatérales, deux autres navires aux noms tout aussi éloquents : la Démocratie et la République Française, tous deux issus des chantiers brestois.

La Démocratie, amarrée non loin, reçoit un obus de 305 mm en plein carré des officiers, tuant trois membres d’équipage et nécessitant un mois de réparations. La République Française, quant à elle, subit des avaries moins sévères, mais l’onde de choc et les débris laissent des traces sur sa coque et son moral. Ces deux navires, portant des noms si chers à l’idéal républicain, semblent presque nargués par l’explosion de leur sister-ship, comme si la Bretagne, même à distance, continuait de régurgiter les ambitions de la République française.

Les idéaux les plus ronflants, lorsqu’ils prennent la mer, doivent composer avec une nature et une histoire qui ne se plient pas si facilement aux déclarations d’intention. La Bretagne, immuable, avec son caractère forgé par les tempêtes et son attachement à ses traditions, finit invariablement par rejeter les greffes étrangères approximatives.

Il y a des constantes.

Budig Gourmaelon

Illustration : Le naufrage du Droits de l’Homme

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By La rédaction

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