EMSAV : 6 juillet 1815, naissance de Théodore Hersart de La Villemarqué, auteur du Barzaz Breiz

Théodore Claude Henri, vicomte Hersart de La Villemarqué (1815-1895), est une figure majeure du renouveau culturel breton au XIXe siècle, dont l’œuvre et l’engagement ont jeté les bases du nationalisme breton moderne. Philologue, écrivain et collecteur de traditions, il a consacré sa vie à la défense de l’identité bretonne, de sa langue et de son patrimoine, dans une démarche qui transcende le simple érudit pour s’inscrire dans une véritable lutte pour la reconnaissance de la nation bretonne. Son refus des idéaux universalistes et centralisateurs de la Révolution française, son attachement à une Bretagne catholique, aristocratique et enracinée, ainsi que ses échos avec d’autres intellectuels européens de son époque, font de lui un précurseur du nationalisme breton, bien avant que ce courant ne prenne une forme politique explicite au XXe siècle. Cet article retrace son parcours, son combat pour la Bretagne et son peuple, et explore

I. Un parcours ancré dans l’identité bretonne

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Manoir de Keransker

Né le 6 juillet 1815 à Kemperle (Quimperlé), Théodore Hersart de La Villemarqué grandit dans une famille de la noblesse bretonne, profondément légitimiste et attachée aux traditions. Son père, Pierre-Michel-François-Marie-Toussaint Hersart de La Villemarqué, est un député ultraroyaliste du Finistère et maire de Nizon, près de Pont-Aven. Cette ascendance aristocratique marque profondément le jeune Théodore, qui passe son enfance au manoir de Keransker, un lieu imprégné d’histoire et de légendes bretonnes.

Dès son plus jeune âge, il est immergé dans un environnement où la langue bretonne, les récits oraux et les valeurs catholiques forment un tout indissociable. Cette éducation forge chez lui une vision romantique et idéaliste de la Bretagne, qu’il percevra comme une nation distincte, dotée d’une âme et d’une histoire propres.

Formé à l’école des chartes à Paris, La Villemarqué se passionne pour la philologie et l’étude des langues celtiques. Ses études le mettent en contact avec des figures intellectuelles majeures, comme Jacob Grimm, avec qui il entretiendra une correspondance fructueuse. Cette relation avec le savant allemand, célèbre pour ses travaux sur les contes populaires et la linguistique, renforce son intérêt pour les traditions orales et l’idée d’une identité culturelle spécifique aux peuples. À 22 ans, il entreprend un travail titanesque : parcourir la Basse-Bretagne pour collecter les chants, contes et poèmes populaires, qu’il considère comme l’expression authentique de l’âme bretonne. Ce projet aboutit en 1839 à la publication du Barzaz Breiz, un recueil de chants populaires qui deviendra une œuvre fondatrice pour la culture bretonne.

Le Barzaz Breiz n’est pas seulement un recueil folklorique ; il est un acte militant. La Villemarqué y voit un moyen de préserver une langue et une culture menacées par la francisation croissante imposée par l’État français. En publiant ces textes en breton, accompagnés de traductions françaises et de notes savantes, il cherche à donner à la Bretagne une voix sur la scène culturelle européenne. Ses contemporains, comme George Sand, saluent l’œuvre pour sa richesse, la qualifiant de « diamants du Barzaz Breiz ».

Cependant, des critiques, comme Ernest Renan, reprochent à La Villemarqué d’avoir parfois embelli ou arrangé les textes pour leur donner une ancienneté mythique, le comparant au controversé James Macpherson, auteur des poèmes ossianiques. Malgré ces polémiques, l’authenticité globale du recueil a été reconnue par des travaux récents, confirmant l’importance de son apport.

La Villemarqué ne se contente pas de collecter des chants. Il publie également des travaux comme Essai sur l’histoire de la langue bretonne (1837), Contes populaires des anciens Bretons (1842), Poèmes des bardes bretons du VIe siècle (1850) et La Légende celtique en Irlande, en Cambrie et en Bretagne (1859). Ces ouvrages témoignent de son ambition de replacer la Bretagne dans un cadre interceltique plus large, en soulignant ses liens avec d’autres nations celtiques comme l’Irlande et le Pays de Galles. Son travail philologique et littéraire s’accompagne d’une vision politique implicite : la Bretagne doit être reconnue comme une nation à part entière, avec son histoire, sa langue et sa spiritualité.

Un refus des idées de la Révolution française

La Révolution française (1789-1799) marque une rupture dans l’histoire de la Bretagne, en abolissant les institutions nationales de la Bretagne et en imposant une centralisation jacobine qui marginalise les peuples de l’Hexagone. La Villemarqué, issu d’une famille légitimiste hostile aux idées révolutionnaires, rejette l’universalisme républicain d’origine parisienne et la francisation forcée qui en découlent. Pour lui, la Révolution représente une menace pour la Bretagne, en cherchant à effacer sa langue, sa foi catholique et ses traditions au profit d’une identité française artificielle et homogène. Ce refus s’inscrit dans une vision aristocratique et religieuse, où la Bretagne incarne un bastion de valeurs traditionnelles face à la modernité révolutionnaire.

Dans ses écrits, notamment dans les notices du Barzaz Breiz, La Villemarqué exprime une vision légitimiste qui idéalise l’Ancien Régime et la noblesse bretonne comme garante de l’ordre social et spirituel. Pour lui, la préservation de la langue est indissociable de la défense de la foi, dans une Bretagne qu’il perçoit comme un refuge moral face aux dérives de la modernité.

Ce positionnement anti-révolutionnaire n’est pas un simple conservatisme. Il s’agit d’une revendication identitaire qui pose les jalons du nationalisme breton. En exaltant la langue, l’histoire et les traditions bretonnes, La Villemarqué affirme l’existence d’une nation bretonne distincte, opprimée par l’État français. Cette idée, bien que formulée dans un cadre culturel plutôt que politique, préfigure les revendications des nationalistes du XXe siècle, qui chercheront l’indépendance ou une forte autonomie.

Échos avec les auteurs européens de l’époque

Les frères Grimm

Le combat de La Villemarqué s’inscrit dans un mouvement plus large de renouveau culturel et identitaire qui traverse l’Europe au XIXe siècle, dans le sillage du romantisme et des réactions à la Révolution française. Ce courant, souvent qualifié de nationalisme romantique, vise à redécouvrir les racines des peuples à travers leurs langues, leurs folklores et leurs histoires. La Villemarqué trouve des échos chez plusieurs intellectuels européens qui, comme lui, s’opposent à l’universalisme des Lumières et à la centralisation étatique pour défendre des identités locales ou nationales.

Jacob et Wilhelm Grimm (Allemagne) :

  • Les frères Grimm, avec leur recueil de contes populaires allemands (Kinder- und Hausmärchen, 1812-1815), partagent avec La Villemarqué une passion pour le folklore comme expression de l’âme d’un peuple. Jacob Grimm, en particulier, correspond avec La Villemarqué et l’introduit à l’Académie de Berlin en 1851. Comme La Villemarqué, les Grimm s’inscrivent dans une mouvance romantique qui valorise les langues vernaculaires et les traditions orales face à l’hégémonie culturelle des élites francophones ou latinistes. Leur opposition à la centralisation napoléonienne, perçue comme une menace pour l’identité allemande, fait écho au refus de La Villemarqué des idéaux révolutionnaires français.

James Macpherson (Écosse) :

  • Bien que controversé pour ses arrangements des poèmes ossianiques, Macpherson, au XVIIIe siècle, a inspiré La Villemarqué par son effort de redonner une voix à la culture celtique écossaise. Les deux hommes partagent l’idée que les traditions orales sont un trésor national à préserver, même si La Villemarqué est accusé, comme Macpherson, d’avoir parfois embelli ses sources pour renforcer leur portée symbolique.

Jonas Hallgrimsson (Islande) :

  • En Islande, Hallgrimsson, poète et naturaliste, s’engage dans la collecte de sagas et de poèmes populaires pour affirmer l’identité islandaise face à la domination danoise. Comme La Villemarqué, il associe la langue et le folklore à la lutte pour une reconnaissance nationale, dans un contexte où les petites nations cherchent à s’émanciper des empires.

Giuseppe Mazzini (Italie) :

  • Bien que plus politique, Mazzini, figure du Risorgimento italien, partage avec La Villemarqué une vision romantique de la nation comme une entité spirituelle et culturelle. Mazzini rejette l’universalisme révolutionnaire français au profit d’un nationalisme qui valorise les particularités des peuples, une idée qui résonne avec l’approche de La Villemarqué.

Ces parallèles montrent que La Villemarqué s’inscrit dans une mouvance européenne où le romantisme sert de ferment à des revendications identitaires. En Bretagne, son travail répond à une situation spécifique : la marginalisation de la langue et de la culture bretonnes par un État français centralisateur. Mais son ambition dépasse le cadre local, en cherchant à replacer la Bretagne dans un réseau interceltique, notamment avec l’Irlande et le Pays de Galles, où des mouvements similaires émergent.

La Villemarqué, précurseur du nationalisme breton

Carnet de collecte de Théodore Hersart de la Villemarqué

Si La Villemarqué n’a jamais explicitement appelé à l’indépendance politique de la Bretagne, son œuvre pose les fondations idéologiques du nationalisme breton. En collectant et en publiant le Barzaz Breiz, il donne à la Bretagne un corpus littéraire comparable à ceux de l’Irlande (Fiannaíocht) ou du Pays de Galles (Mabinogion), affirmant ainsi son statut de nation culturelle. Cette démarche n’est pas neutre : en exaltant l’histoire et les traditions bretonnes, il conteste implicitement l’hégémonie culturelle française et revendique une différence irréductible.

Son insistance sur le lien entre la langue bretonne et la foi catholique anticipe les thèmes centraux du nationalisme breton du XXe siècle. Des figures comme Olier Mordrel ou François Jaffrennou, dans les années 1920-1930, s’inspireront de cette vision pour formuler des revendications plus radicales. En donnant à la Bretagne une voix et une histoire, il ouvre la voie à des mouvements plus politiques, qui transformeront son héritage en un appel à l’autonomie ou à l’indépendance.

Le militantisme de La Villemarqué se manifeste par son engagement à préserver la mémoire collective bretonne. En parcourant la Basse-Bretagne, il ne se contente pas de collecter des textes ; il dialogue avec les paysans, les bardes et les conteurs, s’imprégnant de leur vécu. Ce travail de terrain, rare pour un aristocrate de son époque, témoigne de son désir de redonner une dignité au peuple breton, souvent méprisé par les élites parisiennes comme arriéré ou superstitieux.Son combat s’étend aussi à l’international.

En tissant des liens avec des savants comme Jacob Grimm ou en participant à des cercles interceltique, il positionne la Bretagne comme un acteur culturel à part entière sur la scène européenne. Son admission à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1858 et sa correspondance avec des figures comme Gérard de Nerval témoignent de son rayonnement. Ce prestige intellectuel sert sa cause : en faisant reconnaître la valeur du patrimoine breton, il conteste l’idée d’une supériorité culturelle française.

Héritage et postérité

L’héritage de La Villemarqué est immense. Le Barzaz Breiz reste une référence incontournable pour la culture bretonne, traduit en plusieurs langues et salué par l’Académie française. Il a inspiré des générations de musiciens, écrivains et militants, de la renaissance celtique des années 1960 à l’actuel mouvement culturel breton. Son rôle de précurseur du nationalisme breton est indéniable. En posant la langue et la culture comme des marqueurs d’identité nationale, il a ouvert la voie à des revendications plus politiques, même si son propre engagement restait culturel.

Théodore Hersart de La Villemarqué incarne le combat d’un homme qui, par la plume et la mémoire, a cherché à préserver l’âme bretonne face à l’uniformisation imposée par la France post-révolutionnaire. Son refus des idéaux destructeurs de la Révolution française, son attachement à la langue, à la foi et aux traditions bretonnes, ainsi que ses échos avec les mouvements romantiques européens, font de lui un précurseur du nationalisme breton. À une époque où les identités ethniques étaient écrasées par l’État français, La Villemarqué a donné à la Bretagne une dignité culturelle et une place dans le concert des nations celtiques. Son œuvre, bien que marquée par une vision aristocratique, reste un acte militant qui continue d’inspirer ceux qui rêvent d’une Bretagne libre, fière et fidèle à ses racines.

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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