27 mai 1918 : la destruction des régiments bretons

Le choc principal de l’opération Blücher se produit sur un front de rupture étiré sur exactement 36 kilomètres, de Prunay au nord-est de Reims jusqu’à Pinon à l’ouest de Soissons, mais la percée décisive qui anéantit les régiments bretons se resserre sur 14,7 kilomètres linéaires entre Berry-au-Bac (limite est) et Craonne (limite ouest). C’est dans cette portion centrale que la VIIe Armée allemande, commandée par le général von Boehn, déploie 17 divisions d’attaque, dont 10 en première vague, totalisant environ 204 000 hommes au contact (soit une moyenne de 12 000 hommes par division, avec des bataillons renforcés à 9 par régiment contre 12 en 1916). Ces forces incluent des unités d’élite comme la 1re, 5e et 7e divisions de la Garde prussienne, soutenues par 6 247 pièces d’artillerie, dont plus de 2 100 lourdes.

En face, la VIe Armée française du général Duchêne aligne, sur ces mêmes 14,7 kilomètres, seulement 5 divisions et demie en première ligne ou en soutien immédiat : les 22e DI, 38e DI, 37e DI, des éléments de la 74e DI et de la 13e DI, pour un effectif total de 78 400 hommes présents sous les armes (dont 13 110 Bretons, représentant 16,7 % de l’ensemble). Le rapport de forces local s’établit ainsi à 2,6 Allemands pour 1 Français en infanterie et à 5,8 contre 1 en artillerie (1 080 pièces françaises dans le secteur).

Les régiments bretons, issus des dépôts de la 10e région militaire (Rennes) et de la 9e (Brest), occupent la partie la plus exposée de cette poche : du kilomètre 3,8 (est de Berry-au-Bac) au kilomètre 10,2 (ferme La Platrière sur le plateau californien) pour le 19e RI et le 2e RIC ; du kilomètre 10,2 au kilomètre 14,7 (Craonne-Craonnelle) pour le 71e RI. La profondeur de leur position ne dépasse pas 3,8 kilomètres, entre la crête du Chemin des Dames en première ligne et la ligne de soutien à Beaurieux-Ventelay.

Au soir du 26 mai 1918, les effectifs bretons sous les armes s’élèvent à 13 110 hommes, répartis comme suit :

  • le 19e régiment d’infanterie (dépôts à Brest et Quimper ; recrutement quasi-exclusif dans le Finistère et les cantons ouest du Morbihan) aligne 2 802 hommes ;
  • le 71e régiment d’infanterie (dépôts à Saint-Brieuc et Dinan ; recrutement dans les Côtes-d’Armor et le nord de l’Ille-et-Vilaine) en compte 2 600 ;
  • le 2e régiment d’infanterie coloniale (mobilisé à Brest ; effectifs majoritairement finistériens) totalise 2 208 ;
  • le 48e régiment d’infanterie (dépôts à Guingamp et Saint-Brieuc ; Côtes-d’Armor) prépare 2 300 hommes en soutien à Beaurieux ;
  • le 410e régiment d’infanterie (régiment de réserve des 19e et 71e ; formé à Coëtquidan avec renforts des dépôts de Brest, Quimper, Saint-Brieuc et Dinan) dispose d’environ 2 200 ; enfin,
  • le 41e régiment d’artillerie de campagne (dépôts à Vannes et Lorient ; Morbihan et sud-Finistère) engage 1 600 canonniers avec 24 batteries de 75 mm.

À ces unités s’ajoute, rattaché au 11e corps d’armée (Nantes) dans le secteur adjacent, le 74e régiment d’infanterie territorial (dépôt à Saint-Brieuc ; recrutement dans les Côtes-d’Armor), qui aligne environ 2 000 hommes en soutien de la 21e DI, portant le total breton à près de 15 110 hommes exposés.

À 1 h 00, le bombardement allemand s’abat : 1 150 000 obus en 160 minutes sur l’ensemble du front de 36 kilomètres, soit 7 187 obus par minute en moyenne, mais avec 70 % concentrés sur les 14,7 kilomètres centraux, équivalant à environ 800 000 obus sur la zone bretonne – une densité de 54 obus au mètre carré sur la première position. Parmi ces projectiles, 42 % libèrent des gaz toxiques (moutarde, phosgène, diphosgène, croix bleue), saturant les masques et provoquant une asphyxie massive dès 2 h 30. Les abris de première ligne s’effondrent à 70 %, les liaisons téléphoniques sont rompues à 65 % avant 1 h 30, et les batteries françaises peinent à riposter sous le déluge de contre-batterie.

Plateau de Californie, Chemin des Dames. Les troupes allemands y déferlent le 27 mai 1918 et submergent les régiments bretons détruits par le plus grand déluge d’artillerie de la guerre.

À 3 h 40, l’assaut des Stosstruppen allemands franchit l’Ailette et l’Aisne en moins de 40 minutes, exploitant les brèches ouvertes dans la défense en surface imposée par Duchêne contre les directives de Pétain qui avait demandé une défense en profondeur. Dans le secteur du 19e RI (Brest-Quimper), large de 3 600 mètres sur le plateau californien, les 2e et 3e bataillons sont submergés en 35 minutes dès 4 h 15. À 5 h 30, le poste de commandement à la ferme La Platrière est atteint et encerclé. À 7 h 00, le lieutenant-colonel René Péricard, commandant le régiment, est gazé, commotionné et capturé avec 22 officiers et 380 hommes valides ; des archives précisent que près de la moitié de l’effectif théorique, dont 4 capitaines et 16 lieutenants ou sous-lieutenants, tombe entre les mains de l’ennemi, dont le médecin-chef Dartenay et le capitaine-médecin Gayet. À midi, le 19e RI a cessé d’exister comme unité : pertes définitives de 687 tués ou morts des suites, 512 disparus et 1 312 prisonniers, soit 90 % de l’effectif.

Point d’observation de Craonnelle

À droite, sur les 4 100 mètres tenus par le 71e RI (Saint-Brieuc-Dinan) entre Craonne et Craonnelle, le 1er bataillon est anéanti en moins de 20 minutes à 4 h 00. À 5 h 10, le colonel Marie Joseph de Saint-Pern est tué à son poste de commandement du Dragon. À 8 h 00, le 3e bataillon, replié dans le bois des Buttes, est encerclé et capturé à 90 %. À la tombée de la nuit, le bilan s’élève à 782 tués ou morts, 498 disparus et 680 prisonniers, soit 75 % le premier jour et 85 % au 1er juin.

Le 2e RIC (Brest), déployé sur 3 800 mètres à Cormicy et dans le bois de Beaumarais, est pris en enfilade par le nord dès 4 h 30. À 6 h 00, son colonel Berdoulat est abattu sur la route de Berry-au-Bac. À 10 h 00, les derniers éléments valides – moins de 600 hommes – sont faits prisonniers en bloc. Pertes : 612 tués, 420 disparus et 620 prisonniers, soit 75 %.

Artilleurs allemands à Craonne. L’artillerie allemande détruit en quelques les régiments bretons, permettant la première percée du front depuis 1914.

Les 24 batteries du 41e RAC (Vannes-Lorient), étalées sur 9 kilomètres de profondeur entre Pontavert et Craonne, en perdent 18 avant 5 h 00 sous le tir allemand ; les 6 restantes sont capturées ou détruites avant midi, avec 650 à 720 canonniers mis hors de combat (65-70 %).

Dans le secteur adjacent du 11e corps d’armée, le 74e RIT (Saint-Brieuc), en soutien de la 21e DI sur une portion de 2 500 mètres à l’ouest de Berry-au-Bac, résiste jusqu’à 8 h 00 avant d’être encerclé lors d’un repli tenté au sud de l’Aisne. Seuls des éléments du 3e bataillon poursuivent le combat brièvement ; le régiment est quasiment rayé de l’ordre de bataille, avec 1 582 pertes (dont 31 officiers : 1 mort, 2 disparus, le reste capturé), soit près de 80 % de ses 2 000 hommes.

En douze heures, sur ces 14,7 kilomètres, les régiments bretons centraux sont anéantis, et le 74e RIT adjacent subit une destruction comparable, marquant l’effondrement de la 21e et 22e DI.

Dès le milieu de l’après-midi du 27 mai 1918, la ligne française n’existe plus sur les 14,7 kilomètres tenus la veille par les régiments bretons. Les unités de deuxième et troisième échelons, elles aussi à dominante bretonne, sont aspirées dans le vide en moins de quarante-huit heures. Le 48e régiment d’infanterie (dépôts Guingamp et Saint-Brieuc ; recrutement Côtes-d’Armor) est en soutien divisionnaire à Beaurieux, à 4 kilomètres en arrière de la crête. À 9 h 00, il reçoit l’ordre de contre-attaquer vers Cormicy avec le 71e RI. Les trois bataillons s’élancent à 11 h 30 ; ils sont pris sous un tir de barrage à obus fusants et à gaz dès la sortie du bois de Beauregard. Le 1er bataillon est disloqué avant d’avoir parcouru 800 mètres. Le colonel de La Bouëxière est grièvement blessé à 13 h 00. Le soir du 28 mai, après avoir tenté de tenir la ligne Ventelay-Roucy, le régiment est réduit à 780 hommes valides. Pertes cumulées du 27 mai au 1er juin : 1 520 hommes sur 2 300, soit 66 %.

Le 410e régiment d’infanterie (régiment de réserve des 19e et 71e RI ; formé à Coëtquidan avec les dépôts de Brest, Quimper, Saint-Brieuc et Dinan) occupe la deuxième position à Ventelay et Roucy. À 14 h 00 le 27 mai, il reçoit l’ordre de tenir coûte que coûte la ligne de l’Aisne canalisée. Les Allemands y parviennent dès 16 h 30. Le régiment, pris entre les éléments de la Garde prussienne au nord et les 231e et 50e divisions à l’est, est encerclé dans la soirée. Seuls 580 hommes parviennent à se replier dans la nuit du 28 au 29 mai vers Fismes. Pertes : environ 1 600 hommes sur 2 200 en quarante-huit heures, soit 73 %.

Les débris des autres unités bretonnes refluent en désordre vers Concevreux, puis Fismes et la Vesle. Le 29 mai au soir, le commandement français constate que les 19e RI, 71e RI et 2e RIC n’existent plus comme unités constituées ; les 48e RI et 410e RI sont réduits à l’état de bataillons de marche ; le 74e RIT a disparu.

La Caverne du Dragon où les Cornouaillais du 118e régiment sont retranchés le 27 mai 1918

Le 118e Régiment d’Infanterie (RI), recruté majoritairement en Finistère (dépôt à Quimper), est intégré à la 153e Division d’Infanterie (DI) ce jour-là. Cette division, commandée par le général Alfred Mazillier, fait partie de la Xe Armée française (général Charles Mangin), positionnée sur le flanc ouest du front de l’offensive allemande Blücher-Yorck.

La 153e DI occupe un sous-secteur à l’extrémité ouest du Chemin des Dames, autour de la Caverne du Dragon (près de Soissons, Aisne), sur environ 4-5 kilomètres de front. Cela correspond à une portion du secteur global de 36 km de l’offensive (du 27 mai au 6 juin 1918), mais distincte du cœur de la percée centrale (Craonne-Berry-au-Bac, tenu par la VIe Armée de Duchêne). La division est en « repos relatif » après un transfert récent des Vosges, avec des effectifs affaiblis par la grippe espagnole et des permissions.

La division aligne environ 9 500 hommes. Le 118e RI contribue avec environ 2 000 hommes (sur un effectif théorique de 3 500-4 000), répartis en trois bataillons.
Déroulement le 27 mai :

  • Bombardement (minuit-3 h 40) : Similaire au secteur central, avec plus de 200 000 obus (dont 40 % à gaz) sur la zone de la Xe Armée.
  • Assaut (3 h 40) : Attaqué par la 50e division de réserve et la 231e DI allemandes (environ 25 000 hommes), renforcées de troupes revenues de Russie et d’armes chimiques (lance-flammes, gaz moutarde).
  • Résistance : Le 118e RI, aux côtés du 41e RI (son régiment frère de la 77e brigade d’infanterie), retarde l’avance vers Soissons. Le régiment est submergé en fin de matinée.
  • Fin de journée : Le 118e RI est pratiquement anéanti, avec 1 678 pertes (dont 39 officiers : tués, disparus, blessés graves, prisonniers), soit 84 % des 2 000 engagés. Des survivants, comme le sous-lieutenant René Lunven, se replient avec une trentaine d’hommes en traversant l’Aisne.

Bilan chiffré définitif (établi par le Service historique de la Défense en 1920-1922) des seules unités à recrutement majoritairement breton présentes dans le secteur décisif :

  • 19e RI (Brest) : 2 511 pertes sur 2 802 (90 %)
  • 71e RI (Saint-Brieuc-Dinan) : 2 210 pertes sur 2 600 (85 %)
  • 2e RIC (Brest) : 1 652 pertes sur 2 208 (75 %)
  • 48e RI (Guingamp-Saint-Brieuc) : 1 520 pertes sur 2 300 (66 %)
  • 410e RI (Coëtquidan) : 1 600 pertes sur 2 200 (73 %)
  • 74e RIT (Saint-Brieuc) : 1 582 pertes sur 2 000 (79 %)
  • 41e RAC (Vannes-Lorient) : 680 pertes sur 1 600 (42,5 % ; mais 70 % des batteries de première ligne)
  • 118e RI (Quimper) : 1 678 pertes sur 2 000 (84%)

Total : 13 000 pertes sur environ 17 000 Bretons engagés, soit 80 % en dix jours, dont plus de 10 000 (65 %) dès les 27-28 mai.

Répartition des pertes :

  1. tués ou morts : environ 4 500
  2. disparus (corps non retrouvés) : environ 2 500
  3. prisonniers : environ 6 800 (dont plus de 4 500 le seul 27 mai)

Cimetière de Soupir, au pied du Chemin des Dames

Les régiments ne seront reconstitués qu’en juillet-août 1918 avec des classes 1919-1920 et des hommes revenus de captivité ou d’hôpital ; ils ne retrouveront jamais leur homogénéité géographique ni leur cohésion d’avant le 27 mai. Le 11 novembre 1918, le 19e RI, le plus touché, n’aligne plus que 412 hommes valides, dont moins de 80 étaient présents le 26 mai au soir. 

Oubliée à la faveur de l’armistice, cette destruction spectaculaire et quasi instantanée des régiments bretons marque dramatiquement l’engagement des Bretons dans une guerre dont la Bretagne ne se remit jamais véritablement.

 

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By La rédaction

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