L’étude « La Langue bretonne et la Révolution » publiée par Emsav Stadel Breizh analyse les causes du déclin de la langue bretonne et les conditions nécessaires à sa sauvegarde. Elle démontre que ce déclin résulte principalement de la disparition de l’État breton et des institutions politiques et sociales qui lui étaient propres. Ces institutions – parlement, États de Bretagne, administration et justice propres à la Bretagne – permettaient à la langue bretonne de fonctionner comme moyen de communication et d’organisation dans tous les domaines de la vie sociale, depuis les affaires publiques jusqu’aux relations entre les différentes classes de la société.
L’annexion de la Bretagne par le royaume de France, consacrée par le décret d’union de 1532 (illégal) et achevée par la centralisation administrative de la Révolution française, a entraîné la suppression de ces institutions propres à la Bretagne. Privée de l’État breton qui lui assurait les conditions de son exercice et de son développement, la langue bretonne a été progressivement exclue des domaines publics et réduite à un usage limité dans la sphère privée. L’étude examine les efforts entrepris pour préserver la langue bretonne et montre que ces initiatives, qu’il s’agisse de travaux littéraires, d’enseignement ou de revendications institutionnelles, demeurent insuffisantes lorsqu’elles sont menées dans le cadre des institutions françaises existantes.
Elle conclut que la sauvegarde effective de la langue bretonne ne peut être obtenue par des mesures purement culturelles ou par des concessions partielles accordées au sein du cadre institutionnel français. La langue bretonne ne peut retrouver sa fonction de moyen de communication et d’organisation dans l’ensemble de la vie sociale qu’à la condition que soient reconstituées au sein de l’État breton des institutions politiques et sociales propres à la Bretagne, permettant à la nation bretonne de disposer à nouveau des structures nécessaires à l’exercice et au développement de sa langue. Nous présentons ici les grandes lignes de l’étude qui conserve en 2025 toute sa pertinence.
Première partie : Les causes structurelles du déclin de la langue bretonne
1.1 L’état originel de la langue bretonne
La langue bretonne a, aux premiers temps de son développement, occupé l’ensemble de la péninsule armoricaine, depuis le territoire de Dol jusqu’à celui de Guérande. Elle était employée dans toutes les sphères de la vie sociale, aussi bien par le peuple que par les chefs et les institutions propres à la Bretagne. Cette langue constituait le moyen principal de communication et d’organisation au sein d’une communauté distincte. Elle ne se limitait pas à l’usage domestique ou religieux, mais servait également à l’exercice des fonctions politiques et administratives propres au pays. Dans cet état, la langue bretonne formait un élément structurant de la société bretonne.
1.2. Les premières causes du recul linguistique
Dès le XIe siècle, sous l’effet de l’établissement de la féodalité, les seigneurs bretons commencèrent à adopter la langue française, qui était celle de la maison royale de France. Cette adoption progressive par les classes dirigeantes entraîna une première rupture dans l’unité linguistique de la Bretagne. Parallèlement, parmi les populations rurales, la frontière entre les territoires où l’on parlait breton et ceux où prévalaient les dialectes romans se déplaça vers l’ouest. La langue bretonne se divisa ainsi en plusieurs dialectes distincts, tels que le léonard, le trégorrois, le vannetais et le cornouaillais. Cette fragmentation eut pour conséquence une perte partielle de l’unité de la langue et une réduction de sa capacité à s’exprimer dans des domaines nécessitant une forme commune et normalisée.
1.3. L’action décisive de l’État français dans le processus de déclin
Le recul de la langue bretonne prit un caractère définitif avec l’annexion de la Bretagne au royaume de France. Le décret d’annexion de 1532, qui subordonna la Bretagne à la couronne française, entraîna la suppression de ses institutions politiques propres, telles que son parlement et ses États. Ces institutions, qui avaient permis à la langue bretonne d’être employée dans les affaires publiques et dans les rapports entre les différentes classes sociales, disparurent. La Révolution de 1789 porta cette centralisation à son terme en abolissant toute forme d’autonomie et en établissant une organisation administrative uniformément soumise au pouvoir central. La langue française devint dès lors la seule langue des lois, de l’administration, de la justice et de l’éducation. La langue bretonne fut ainsi exclue de tous les domaines où une langue commune à l’ensemble du royaume était requise.
1.4. Les conséquences structurelles de cette évolution
La suppression des institutions propres à la Bretagne eut pour effet de réduire la langue bretonne à la sphère privée. Elle ne fut plus employée que dans les relations familiales, dans les conversations quotidiennes et dans certaines pratiques religieuses locales. Privée des moyens de fonctionner dans les domaines publics et administratifs, la langue bretonne ne pouvait plus remplir les fonctions qui lui avaient permis de se développer et de se maintenir. Cette réduction de la langue à un usage privé eut des conséquences profondes. Sans institutions propres pour assurer son renouvellement et son adaptation aux besoins d’une société en transformation, la langue bretonne cessa de pouvoir se développer comme un instrument capable de servir à l’ensemble des activités sociales. Elle fut maintenue uniquement par la force de la tradition, mais dans des conditions qui rendaient son déclin inévitable.
La disparition des structures politiques et sociales propres à la Bretagne constitue donc la cause fondamentale du déclin de la langue bretonne. Ce déclin n’est pas le résultat d’une infériorité naturelle de la langue ou d’une négligence accidentelle de la part des générations précédentes. Il procède directement de la suppression des conditions institutionnelles qui permettaient à cette langue d’exercer une fonction active et structurante au sein d’une communauté distincte.
Partie à venir : Les efforts de défense de la langue bretonne et leurs limites
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