Histoire du nationalisme slovaque : l’éveil national (partie 1)

Le nationalisme slovaque, cette aspiration profonde et légitime d’un peuple attaché à ses racines ancestrales, à sa langue unique et à ses traditions carpates, s’est éveillé au XIXe siècle comme une réponse naturelle et résolue à des siècles de domination étrangère. Les Slovaques, héritiers des anciens Slaves installés dans les vallées des Tatras et des Carpates dès le Ve siècle, ont toujours conservé une identité distincte, marquée par une culture riche en chants populaires, en légendes et en un attachement indéfectible à la terre de leurs ancêtres. Intégrés au Royaume de Hongrie dans l’Empire des Habsbourg, ils subissaient une politique de magyarisation intensive qui imposait la langue hongroise dans l’administration, l’éducation et la vie publique, menaçant l’essence même de leur singularité nationale. Ce contexte n’a pas éteint l’esprit slovaque ; il a au contraire nourri une résistance déterminée, portée par des intellectuels dévoués qui ont su transformer cette épreuve en un mouvement d’affirmation fière et unie.

1.1 Le Contexte Historique et les Premiers Signes du Réveil National

Buste d’Anton Bernolák

Au début du XIXe siècle, la Slovaquie, alors dénommée Haute-Hongrie, était peuplée majoritairement de paysans slovaques, tandis que la noblesse et les élites urbaines étaient souvent hongroises ou germanophones. La magyarisation, renforcée après 1790, visait à unifier le royaume sous une seule langue et culture, reléguant le slovaque au rang de dialecte rustique. Les écoles enseignaient en hongrois, les actes officiels exigeaient sa maîtrise, et les publications en slovaque étaient rares et surveillées. Cette pression assimilationniste a suscité une réaction chez les intellectuels slovaques, souvent issus du clergé luthérien ou catholique, qui voyaient dans la langue et les coutumes les remparts essentiels de l’identité nationale.

Les premières tentatives de codification de la langue slovaque datent de la fin du XVIIIe siècle, avec Anton Bernolák qui, en 1787, proposa une norme basée sur le dialecte occidental. Bien que limitée dans son adoption, cette initiative posa les bases d’une conscience linguistique distincte. Influencés par le romantisme européen et les idées de Johann Gottfried Herder sur les nations comme entités culturelles organiques, les Slovaques commencèrent à célébrer leur héritage slave, les légendes des montagnes Tatras et les chants populaires comme symboles d’une vitalité inébranlable. Des sociétés culturelles émergèrent, comme la Tatrín, fondée en 1844, qui promouvait la littérature slovaque et l’éducation nationale. Ces initiatives n’étaient pas seulement culturelles ; elles portaient un message de dignité, affirmant que les Slovaques, par leur héritage slave commun, méritaient une reconnaissance pleine au sein de l’Europe des nations.

1.2. Ľudovít Štúr et le Triumvirat des Štúrovci : Les Piliers du Mouvement

Ľudovít Štúr

Au centre de ce réveil trône Ľudovít Štúr, né en 1815 à Uhrovec, linguiste, poète et activiste dont l’engagement total incarne la dévotion à la cause slovaque. Formé à Halle en Allemagne, où il s’imprégna des idées romantiques, Štúr revint en Slovaquie résolu à doter son peuple d’une langue standardisée et accessible. En juillet 1843, lors d’une réunion à Hlboké avec Jozef Miloslav Hurban et Michal Miloslav Hodža, il décida de codifier le slovaque basé sur le dialecte central, rompant avec l’usage du tchèque biblique pour créer un idiome reflétant fidèlement l’âme populaire slovaque. Cette réforme linguistique, adoptée progressivement et unifiée en 1851-1852 avec les catholiques, devint l’outil essentiel d’unité nationale. Štúr fonda en 1845 le journal Slovenskje národňje novini, premier périodique politique en slovaque, qui diffusait des idées patriotiques, encourageait l’éducation et valorisait les traditions folkloriques. Ses collaborateurs formaient un triumvirat solide : Jozef Miloslav Hurban, pasteur luthérien né en 1817, organisait des congrès et promouvait l’autonomie ; Michal Miloslav Hodža, né en 1811, complétait ce groupe en animant des cercles éducatifs. Ces « Štúrovci », issus souvent d’un milieu plébéien, défendaient les paysans contre l’assimilation imposée, voyant dans le peuple slovaque la source pure de la nation. Leur action transforma un sentiment diffus en un mouvement cohérent, imprégné de panslavisme et d’un pragmatisme tourné vers la préservation nationale.

1.3. La Révolution de 1848-1849 : Premières Affirmations Collectives

La Révolution de 1848, le « Printemps des Peuples », offrit aux Slovaques l’occasion d’exprimer leurs aspirations. Le 10-11 mai 1848, à Liptovský Svätý Mikuláš (aujourd’hui Liptovský Mikuláš), une assemblée rassembla des délégués qui adoptèrent les « Revendications de la Nation Slovaque » (Žiadosti slovenského národa), un document en 14 points réclamant l’autonomie administrative, l’usage officiel du slovaque dans les écoles, les tribunaux et l’administration, ainsi que la représentation au parlement hongrois.

Extraits :

1. – 4ème point : une solution démocratique à la question nationale en Hongrie, le rejet de la suprématie d’une nation sur les autres, l’égalité entre les peuples hongrois, leurs propres rêves pour chaque nation et l’ensemble de la Chambre des communes
5. point : abrogation des lois sur le statut exclusif du hongrois, loi visant à introduire l’utilisation du slovaque dans les chaires, villes et municipalités slovaques
6. – 8ème point : l’émergence des écoles populaires, secondaires et professionnelles slovaques, des universités et des écoles polytechniques[5], la reconnaissance des engagements rouge-blanc pour l’engagement national des Slovaques
9. – 10ème point : étendre les droits politiques à tous les citoyens (suffrage passif à partir de 21 ans, actif à partir de 24 ans), en instaurant la pleine liberté de la presse, d’expression et de réunion
11. point : abolition de la servitude pour tous les groupes de paysans et de fers, transfert de droits royaux plus restreints (droit commercial, droit des moulins, droit de la pêche, droit de la chasse [5]) des villages aux communes
12. – 13ème point : libération de Janka King et John Rotarides de prison, appel au monarque pour garantir les droits des Polonais en Galice
14ème point : l’espoir que les conditions seront remplies, car leur non-exemption signifierait un retour aux ratios féodaux pour les Slovaques 

Face au refus catégorique des autorités hongroises, qui imposèrent la loi martiale, les leaders slovaques formèrent en septembre 1848 à Vienne le Conseil National Slovaque, présidé par Štúr, Hurban et Hodža. Le 19 septembre, à Myjava, ils proclamèrent l’indépendance de la nation slovaque vis-à-vis du gouvernement hongrois et lancèrent les Campagnes des Volontaires Slovaques, une série d’expéditions armées aux côtés des forces impériales contre les révolutionnaires hongrois. Ces campagnes, mobilisant des milliers de volontaires slovaques – paysans et artisans armés de courage –, visaient à défendre les droits nationaux. Bien que réprimées en novembre 1849, elles démontrèrent la capacité de mobilisation collective des Slovaques et renforcèrent leur conscience d’une destinée propre.

1.4. L’Héritage et la Persévérance face à la Répression

Peinture représentant le capitaine Ján Francisci avec des volontaires slovaques à Myjava (Miava) par Peter Michal Bohúň 

Malgré l’échec immédiat de la révolution, qui entraîna une répression accrue – fermeture d’écoles slovaques, interdiction de publications –, le legs de Štúr et de ses compagnons perdura. Štúr mourut en 1856, mais son œuvre inspira les générations suivantes. À la fin du siècle, des figures comme Andrej Hlinka, prêtre catholique né en 1864, reprirent le flambeau en fondant en 1905 le Parti Populaire Slovaque, défendant l’autonomie face à la magyarisation persistante. Ce XIXe siècle fut ainsi une période fondatrice, où des intellectuels comme Štúr, Hurban et Hodža forgèrent une identité nationale solide, ancrée dans la langue, la culture et la résilience populaire. Les événements de 1848 prouvèrent que les Slovaques étaient prêts à défendre leur droit à l’existence en tant que nation distincte, posant les bases inébranlables pour les luttes futures vers une reconnaissance pleine et une émancipation méritée.

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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