Le 24 décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale algérienne a adopté à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation française (1830-1962) de « crime d’État ». Les députés, écharpes aux couleurs du drapeau national, ont applaudi debout ce texte qui impute à la France la « responsabilité juridique » pour une série de crimes imprescriptibles : essais nucléaires dans le Sahara, exécutions extrajudiciaires, torture systématique, pillage des richesses et massacres de masse.
Le Parlement algérien a adopté à l’unanimité ce mercredi une loi qualifiant la colonisation française de « crime d’État » et réclamant à la France « des excuses officielles ». Un texte qui pourrait exacerber les tensions entre les deux pays. pic.twitter.com/9USYHDkkME
— M6 Info (@m6info) December 24, 2025
Excuses officielles
La loi réclame des « excuses officielles » et des « réparations intégrales » pour les dommages matériels et moraux, ainsi que la restitution des archives et biens spoliés. Elle prévoit également des peines de prison et une interdiction des droits civiques pour quiconque ferait l’apologie de la colonisation ou nierait sa nature criminelle. Elle qualifie même la collaboration des harkis, les Algériens qui ont pris le parti de l’ordre colonial français, de « haute trahison ». À portée essentiellement symbolique et interne, cette législation n’a pas de valeur contraignante internationale. Paris l’a immédiatement qualifiée « d’initiative manifestement hostile ». Cette adoption intervient en pleine crise diplomatique majeure entre les deux pays.
Des précédents internationaux
De nombreux États ont présenté des excuses pour des crimes historiques, souvent coloniaux, voyant en cela un outil de réconciliation et de soft power. L’Italie a présenté des excuses à la Libye en 2008, accompagnées de 5 milliards de dollars sur vingt ans. Le Royaume-Uni a indemnisé en 2013 des victimes de la répression des Mau Mau au Kenya dans les années 1950. Pour le massacre d’Amritsar (Jallianwala Bagh) en Inde en 1919, où des troupes britanniques ont tiré sur une foule désarmée (plus de 379 morts officiels, probablement plus de 1 000 selon les sources indiennes), des premiers ministres comme David Cameron (2013) et Theresa May (2019) ont qualifié l’événement de « profondément honteux » et exprimé des « regrets profonds ». La Belgique a exprimé des regrets pour son passé au Congo, et les Pays-Bas pour l’esclavage transatlantique et les violences en Indonésie. Ces gestes diplomatiques, parfois assortis de réparations, visent à apaiser les tensions, favoriser les échanges économiques ou renforcer l’influence géopolitique. Ils montrent que la reconnaissance n’implique pas toujours une faiblesse, mais peut ouvrir la voie à des relations apaisées.
La France face à son passé : une mémoire très sélective
En 1995, Jacques Chirac a admis la « faute collective » de l’État français dans la rafle du Vélodrome d’Hiver (1942), où 13 000 Juifs furent arrêtés par la police française pour être déportés à l’Est. Pour le Rwanda, Emmanuel Macron a reconnu en 2021 les « responsabilités écrasantes » de la France dans le génocide des Tutsi (1994), sans excuses formelles mais avec une ouverture d’archives. Sur l’Algérie et plus largement la colonisation, la position de la France reste celle d’un État impérialiste non repenti. Candidat en 2017, Macron avait informellement qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité, reconnu le massacre de Sétif (1945) perpétré par la France puis ouvert des archives. Mais aucune excuse officielle n’a été présentée pour l’ensemble de la période coloniale. Ce refus s’explique par plusieurs facteurs : l’influence de l’armée française qui a été le principal acteur de la colonisation, le vote des descendants de colons rapatriés, mais aussi de harkis, l’agitation de la droite médiatique, et la peur d’éventuelles réparations sur le modèle de celles accordées aux organisations juives par Jacques Chirac.
Une dimension géopolitique profonde
Cette loi s’inscrit dans une crise diplomatique sans précédent depuis 1962. Déclenchée en 2024 par le soutien français au plan marocain pour le Sahara occidental, elle s’est aggravée avec des différends sur la migration (refus algérien de reprendre des expulsés), l’arrestation d’opposants et des accusations mutuelles d’ingérence. Géopolitiquement, l’Algérie se repositionne dans un monde multipolaire, renforçant ses liens avec la Russie, la Chine et les BRICS, tout en contestant l’influence française en Afrique. Paris, de son côté, cherche à consolider ses alliances au Maghreb, notamment avec le Maroc. Ces tensions reflètent des frustrations accumulées : mémoire douloureuse, enjeux énergétiques (gaz algérien), migration et rivalités régionales.
Même si la loi algérienne reste symbolique, elle marque une rupture mémorielle et complique tout apaisement entre les deux États. La présence de millions d’Algériens disposant de la citoyenneté française en France, et donc leur poids électoral, rend toutefois le déni actuel de l’État français intenable dans la durée, ce qu’Alger sait et exploite avec détermination. Souvent présentée comme vaine et sans portée par ses détracteurs français, l’action mémorielle de l’Algérie structure petit à petit la diaspora algérienne en France dans un rapport qui échappe à l’État français. À terme, il deviendra une composante essentielle des relations entre le gouvernement français et ces millions de double-nationaux, notamment lors des élections présidentielles.
Ewen Broc’han
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