Tribune : « Pour une Église nationale de Bretagne » (par Maël Gwezhenneg)

Beaucoup de Bretons qui vont encore à l’église se posent la même question : pourquoi notre foi semble-t-elle si éloignée de notre nation et de notre histoire ? L’Église catholique en Bretagne s’est peu à peu alignée sur un modèle français centralisé. Les messes en breton restent rares, les thèmes abordés viennent souvent de Paris ou de Rome, et les saints bretons passent au second plan. Face à cela, l’idée d’une Église nationale de Bretagne, ancrée dans sa propre tradition, s’impose petit à petit comme une évidence. Pas pour rompre avec le christianisme, bien entendu, mais pour l’enraciner dans la vie notre nation.

Une Église bretonne qui s’est francisée

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Depuis longtemps, les évêques de Bretagne sont nommés après consultation du gouvernement français. Comme le confirme un aide-mémoire de 1921 entre le Saint-Siège et la France, toujours en vigueur et rappelé dans une question sénatoriale au ministre de l’Intérieur en octobre 2024, le nonce apostolique informe le ministère de l’Intérieur avant chaque nomination. Le gouvernement peut alors faire valoir d’éventuelles objections d’ordre public ou politique, même si cet avis n’est pas contraignant. Ce mécanisme, qui s’applique à tous les diocèses de métropole sauf ceux d’Alsace-Moselle, crée une distance réelle entre Rome et la réalité bretonne, mais aussi entre les fidèles bretons et leur propre foi, placée sous surveillance de la République française.. Les orientations pastorales des diocèses bretons suivent souvent les priorités hexagonales : discours sur l’accueil migratoire, l’écologie ou « l’inclusion », sans beaucoup parler de la nation bretonne elle-même ou de ses véritables besoins spirituels. Dans les paroisses, le français domine très largement. Les célébrations en breton existent encore, mais elles restent marginales : une messe mensuelle à Sainte-Anne-d’Auray, quelques offices dans le diocèse de Gwened (Vannes), et presque rien ailleurs. Alors qu’en 1902, dans le diocèse de Kemper (Quimper), la messe était encore dite en breton dans plus de 80 % des paroisses, ce chiffre a chuté dramatiquement après Vatican II, qui a ouvert la liturgie aux langues vernaculaires mais a surtout bénéficié au français en Bretagne. Les chrétiens bretons, attachés à leur nation, se sentent de plus en plus décalés. Ils voient l’Église de Bretagne adopter un langage qui ignore la question bretonne et leur devient de plus en plus étrangère. Les droits nationaux de la Bretagne, la personnalité de notre peuple, l’histoire de la fondation de la nation bretonne au Ve siècle, rien de tout cela n’est évoqué dans les homélies ou les lettres pastorales.

Un politiquement correct venu d’en haut

L’Église en Bretagne relaie souvent les idées dominantes à Paris, phénomène accéléré par la nomination d’évêques étrangers venus de France. Les fidèles se sentent abandonnés. Pourquoi l’Église, qui a accompagné la formation de la nation bretonne au haut Moyen Âge, ne défend-elle plus son peuple ? Cette subordination à la France républicaine et à ses intérêts éloigne. Les homélies évitent les sujets qui touchent directement les Bretons : la survie de la langue, le sentiment d’être minorisé dans leur propre patrie. Au lieu de cela, on aligne le discours sur ce qui est attendu par les autorités civiles et romaines. Les chrétiens bretons, qui ont longtemps vu la foi comme partie intégrante de leur identité nationale, perdent pied. Le divorce entre ce clergé français en Bretagne et le peuple breton est consommé : la pratique dominicale, qui atteignait encore 30 % dans les années 1950 en Bretagne, est aujourd’hui tombée à 2-3 % selon les études récentes des sociologues des religions.

L’oubli des saints bretons

Autre signe clair : les saints bretons, qui ont construit l’Église de Bretagne, sont largement invisibilités. On parle plus facilement de saints français que de ceux qui ont évangélisé la Bretagne et en ont fait un bastion chrétien pendant 15 siècles. Pourtant, la liste est riche et précise. Les saints bretons ont apporté le christianisme celtique en Armorique, marqué par le monachisme, les ermitages et une foi simple, proche du peuple. Saint Guénolé, fondateur de l’abbaye de Landévennec vers 485, Saint Gildas (venu de Grande-Bretagne au VIe siècle), Saint Yves (Yves Hélory de Kermartin, né en 1253 à Minihy-Tréguier, patron des avocats), Sainte Anne (très vénérée depuis le XVe siècle à Auray), Saint Ronan (ermite irlandais du Ve siècle), Saint Hervé, Saint Herbot, etc., sont autant de figures liées à une tradition nationale qui n’a rien à envier aux autres pays d’Europe. Leurs vies parlent de courage, de lien à la terre, de communauté. Les Bretons ont l’impression que leur panthéon spirituel est relégué au folklore, marginalisé, alors que les pardons traditionnels autour de ces saints attirent encore des milliers de fidèles chaque année.

La tradition celtique et le droit à l’autodétermination

La Bretagne est une nation née de l’arrivée massive de Bretons de l’île de Bretagne pour enrayer les invasions barbares sur le continent qui menaçaient l’ordre chrétien. Ils ont apporté leur langue brittonique, leurs coutumes et leur foi chrétienne teintée de christianisme celtique, proche de celui d’Irlande ou du pays de Galles. L’Église primitive en Bretagne était plus monastique, organisées autour d’abbayes comme Landévennec ou Redon. Elle s’inscrivait dans une continuité celtique insulaire. L’Église catholique, en se rapprochant aujourd’hui d’orthodoxes, d’anglicans ou de protestants, admet que les divisions organisationnelles n’ont plus de dimension fondamentale. Depuis le concile Vatican II (1962-1965) et les dialogues officiels – comme la déclaration de Balamand avec les orthodoxes en 1993, les accords avec les anglicans ou les rencontres avec les protestants –, elle dialogue avec ceux qui étaient jadis considérés comme schismatiques ou hérétiques. Dans ce contexte, l’idée d’une Église nationale de Bretagne, organisationnellement indépendante, n’apparaît plus comme une rupture insurmontable, mais comme une voie originale déjà empruntée par d’autres nations. Celles-ci ont leurs Églises nationales ou autocéphales, surtout dans le monde orthodoxe. Une Église nationale bretonne pourrait défendre sa tradition et son histoire spirituelles, être l’âme de la nation bretonne, sa conscience, la fortifier pour qu’elle décide de son avenir, dans la lignée de sa fondation. 

Comment une telle Église pourrait se former

La formation ne viendrait pas d’un coup de force, mais d’un mouvement progressif de fidèles et de prêtres. Des communautés locales, comme celles qui existent déjà autour des messes en breton, pourraient s’organiser en une Église nationale. Le breton deviendrait la langue principale de la liturgie : prières, chants, lectures. Des traductions partielles existent déjà (missels bilingues publiés dans les années 1990-2000), il faudrait les développer et les officialiser, en gardant le latin pour certains éléments universels si besoin. Le cœur serait breton, comme dans d’autres cultures où la langue vernaculaire porte la foi (gaélique en Irlande ou slavon en certains contextes orthodoxes). La structure pourrait s’inspirer de la tradition : un primat ou archevêque breton élu ou nommé, des évêques pour les anciens diocèses historiques (Quimper, Tréguier, Saint-Brieuc, etc.), un accent sur le monachisme (comme à Landévennec) et les pardons. On citerait abondamment les saints : Corentin, Paul Aurélien, Tugdual, Malo, Samson, Guénolé, Gildas, Yves, Anne… Leurs vies serviraient de modèles pour une spiritualité bretonne. La mission serait claire : réveiller l’âme de la Bretagne ancestrale. Pas un retour à un passé figé, mais à la foi vivante des pères qui parle aux Bretons d’aujourd’hui. Cela inclurait la défense de la langue, de la culture, des droits nationaux de la Bretagne, vu comme une question de justice pour une nation qui a construit son pays au fil des siècles.  Des prêtres bretonnants, des laïcs engagés, des moines pourraient porter ce projet. Des liens avec d’autres Églises celtiques (Église d’Irlande, Écosse, pays de Galles) ou avec des traditions orthodoxes pourraient aider, sans copier.

Pourquoi maintenant ?

Parce que la déchristianisation avance (pratique dominicale à 2-3 %), mais que la foi bretonne résiste encore dans les pardons, les cantiques et les processions, et plus simplement dans le coeur de nombreux Bretons. Parce que beaucoup de jeunes cherchent un christianisme enraciné dans leur personnalité commune. Parce que l’Église romaine, en ayant abandonné la nation bretonne au profit d’un pacte politique avec la République française, n’est plus en mesure de répondre aux besoins des Bretons et qu’elle-même reconnaît d’autres églises nationales indépendantes. Une Église nationale de Bretagne ne serait pas contre Rome, ni contre quiconque, mais libre dans sa vie quotidienne, comme certaines Églises orientales le sont déjà (rite propre, langue vernaculaire, saints locaux). Elle permettrait aux Bretons de vivre leur foi sans se sentir étrangers dans leur propre pays. Ce n’est pas une utopie. C’est une réponse pratique à une réalité : quand une Église s’éloigne trop de son peuple, le peuple finit par chercher comment la ramener à lui. Pour la Bretagne, cela passe par ses saints fondateurs, sa langue, sa tradition celtique et son histoire nationale. L’âme bretonne est chrétienne depuis 18 siècles. La faire revivre passe par une Église qui lui ressemble à nouveau.

Mael Gwezhenneg

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By La rédaction

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