Éditorial : le 8 mai 1945 et l’imposture de la résistance française

À l’occasion du 8 mai 1945, il est nécessaire de revenir sur l’une des plus grandes impostures de l’histoire officielle en France, celle d’une « France résistante » où « toute la France » se serait levée contre l’occupation allemande. Ce mythe gaullo-communiste, construit après la « Libération », a rempli une fonction politique claire : tenter de restaurer l’honneur national, légitimer Charles de Gaulle comme chef incontesté, éviter une guerre civile et permettre à la France vaincue de siéger parmi les véritables vainqueurs au Conseil de sécurité de l’ONU. Il masque cependant une réalité historique bien plus nuancée et moins glorieuse : une collaboration d’État massive sous le régime de Vichy, une population majoritairement favorable au Maréchal Pétain, passive ou attentiste, et une résistance qui n’a concerné qu’une très faible minorité des Français. 

Une résistance française très marginale

mostbet

La défaite militaire de juin 1940 fut d’une rapidité humiliante. En seulement 43 jours, l’armée française, qui alignait près de 2,7 millions d’hommes mobilisés et était considérée comme l’une des plus puissantes du monde, s’effondra face à la Wehrmacht. L’armistice demandé par le maréchal Philippe Pétain rencontra un large soutien dans une population traumatisée par les 1,4 million de morts de la Grande Guerre. Afin d’éviter une occupation militaire complète, le nouveau régime de Vichy poursuivit une collaboration d’État assumée et institutionnalisée avec la puissance allemande victorieuse.

Dans ce contexte, la résistance organisée demeura marginale. Avant 1943, elle ne regroupait que quelques milliers d’individus isolés. Les historiens les plus rigoureux, comme Douglas Porch, estiment le nombre de résistants vraiment actifs — ceux qui prenaient des risques concrets dans le renseignement, le sabotage, l’hébergement d’aviateurs alliés ou le combat dans les maquis — à environ 75 000 au maximum. Les chiffres officiels français d’après-guerre, fortement influencés par des considérations politiques, atteignent 220 000, tandis que les revendications des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) gonflent parfois le total jusqu’à 400 000, souvent grâce à des ralliements opportunistes de dernière heure après le Débarquement. Sur une population métropolitaine d’environ 40 à 45 millions d’habitants, cela représente entre 1 et 3 % seulement. Les maquis ne se développèrent significativement qu’à partir de 1943-1944, sous l’effet conjugué du STO et des perspectives de victoire anglo-américaine, mais ils restèrent sans importance militaire.

Pour les officiers anglais et américains, les Français ne voulaient pas être « libérés »

Le général Omar Bradley observe avec amertume l’hostilité de la population française envers les Alliés

Les responsables alliés, et en particulier les Américains, n’ont jamais vu dans la France une nation en armes prête à se libérer elle-même. Les États-Unis maintinrent des relations avec Vichy jusqu’en 1942 et même au-delà dans certains domaines. De nombreux officiers américains ont livré des témoignages directs et souvent crus sur l’attitude de la population française en 1944, loin de l’image d’un peuple unanime accueillant ses libérateurs avec enthousiasme et soutenant massivement la « résistance ». Le général Omar Bradley, commandant du 12th Army Group, observa une population plus préoccupée par ses problèmes quotidiens que par la guerre, notant que les Normands semblaient souvent « indifférents » et que « l’attitude des Français était dégrisante. Au lieu d’éclater d’enthousiasme, ils paraissaient non seulement indifférents mais maussades. Il y avait de bonnes raisons de se demander si ces gens souhaitaient vraiment être “libérés” ».

Sir Alan Brooke, chef d’état-major britannique proche des Américains, nota dans son journal : « La population française ne semblait en aucune façon heureuse de nous voir arriver comme une armée victorieuse pour libérer la France. Ils avaient été tout à fait contents comme ils étaient et nous apportions la guerre et la désolation à leur pays. » De nombreux rapports de soldats et d’officiers de liaison mentionnent les « ungrateful Normans » (Normands ingrats). Un document officiel américain de 1945, 112 Gripes about the French, compilait les plaintes des GI’s : les civils reprenaient rapidement leurs activités (cultures, charrettes dans les champs) sans manifester de gratitude, reprochant souvent aux Alliés les destructions causées par les bombardements et les réquisitions. Un officier nota : « Ils ne semblent pas particulièrement reconnaissants. Ils agissent comme si nous les dérangions dans leur routine. »

La résistance, un « bluff » selon De Gaulle

Des tirailleurs sénégalais dans les Vosges, dans l’est de la France, durant l’hiver 1944-1945.

L’armée gaulliste, souvent présentée comme une force de « libération » purement française et métropolitaine dans l’imagerie officielle, reposait en réalité très largement sur des troupes recrutées de force dans les colonies françaises. En août 1944, l’Armée B du général Jean de Lattre de Tassigny (future 1re Armée française), forte d’environ 250 000 hommes, comptait une majorité de soldats issus des colonies : 112 893 indigènes sur 214 920 hommes au début de l’automne 1944 (dont de nombreux tirailleurs sénégalais, algériens, marocains et tunisiens). Ces « troupes de couleur » avaient porté le poids des combats en Italie, lors du débarquement de Provence (15 août 1944), de la conquête de Toulon et Marseille, et de la remontée de la vallée du Rhône, subissant des pertes lourdes dans des conditions difficiles. Pourtant, à l’automne 1944, le commandement français, avec l’accord des Alliés, mit en œuvre une politique officielle de « blanchiment ». Environ 15 000 à 20 000 tirailleurs sénégalais et africains furent retirés des unités de combat de la 1re Armée (notamment des 9e DIC et 1re DMI), remplacés par des FFI métropolitains souvent moins expérimentés et des Espagnols républicains. Dès le 7 septembre 1944, l’état-major évoquait la « transformation rapide » des « troupes sénégalaises » en « unités entièrement blanches ». Cette opération visait à donner l’image d’une France libérée par des Français « blancs » métropolitains et dissimuler l’absence de soutien réel dans la population française. De Gaulle lui-même était lucide sur la réalité : « D’ailleurs, j’ai bluffé, mais la première armée, c’étaient des nègres et des Africains [soldats blancs de l’Armée d’Afrique]. La division Leclerc a eu deux mille cinq cents engagés volontaires à Paris. En réalité, j’ai sauvé la face, mais la France ne suivait pas… » (Conversation entre de Gaulle et Pompidou le 11 juillet 1950)

Comparaison avec d’autres résistances européennes

Pour apprécier à sa juste mesure le caractère marginal de la « résistance » française, il est éclairant de la comparer à d’autres mouvements en Europe occupée, particulièrement dans les Balkans. En Yougoslavie, la résistance atteignit une échelle sans commune mesure. Les partisans de Josip Broz Tito passèrent de petits groupes épars à 650 000 combattants fin 1944, organisés en quatre armées de campagne et 52 divisions, puis dépassèrent les 800 000 hommes en avril 1945. Ils fixèrent jusqu’à 35 divisions de l’Axe (environ 660 000 soldats), les rendant indisponibles pour d’autres fronts. La Yougoslavie fut en grande partie libérée par ses propres forces, avec un soutien soviétique seulement tardif. Les pertes humaines furent colossales : entre 8 et 11 % de la population totale. 

En Grèce, la résistance fut également prolongée et populaire. Le Front de Libération Nationale (EAM), regroupa jusqu’à 1,5 à 2 millions de sympathisants sur une population d’environ 7,5 millions d’habitants. Son bras armé, l’ELAS, compta entre 45 000 et 70 000 combattants actifs en 1944 (autant que la France). La Grèce résista militairement 219 jours en 1940-1941 face à l’Italie puis à l’Allemagne, soit cinq fois plus longtemps que la France. La guérilla, les sabotages majeurs (comme celui du viaduc de Gorgopotamos en 1942) et le contrôle de vastes zones libérées par les partisans témoignent d’une mobilisation bien supérieure.

Le 8 mai en France, une propagande d’état

Entre 1940 et 1944, la France disposait d’un gouvernement collaborateur qui offrait une illusion de souveraineté et favorisait un attentisme qui s’est avéré très populaire. La résistance armée est demeurée un phénomène très marginal, amplifié hors de toutes proportions après la guerre pour légitimer le nouveau pouvoir gaullo-communiste. Le 8 mai 1945 marque avant tout la victoire d’une coalition dans laquelle la France n’a pas joué de rôle : États-Unis, Royaume-Uni et Union soviétique. Transformer le départ des troupes allemandes de France en épopée d’une « résistance française » collective relève de la construction politique en 1944-1945. Ce mythe permit d’oublier à peu de frais la guerre civile, de recycler de nombreux attentistes et collaborateurs, et d’éviter la perpétuation de règlement de comptes après l’épuration sauvage (10 000 à 15 000 exécutions sommaires). L’étude rigoureuse des faits reste le meilleur outil pour comprendre et prévenir les manipulations de l’histoire à des fins politiques.

Budig Gourmaelon 

Recevez notre newsletter par e-mail !

By La rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

×