Émile Le Scanff, connu sous le nom de scène Glenmor ou Milig ar Skañv (le léger en breton), est une figure emblématique de la culture bretonne, un artiste aux multiples facettes – chanteur, poète, écrivain, et militant – dont l’œuvre a profondément marqué le renouveau de l’identité bretonne au XXe siècle. Né le 25 juin 1931 à Maël-Carhaix, en plein cœur du Kreiz Breizh (Centre-Bretagne), et décédé le 18 juin 1996 à Quimperlé, Glenmor a incarné avec ferveur la voix d’une Bretagne en quête de liberté, de fierté et de reconnaissance. À travers ses chansons, ses poèmes et son engagement militant, il a réveillé les consciences bretonnes et ouvert la voie à une génération d’artistes et d’activistes.
Enfance et Formation : Les Racines d’un Barde
Émile Le Scanff grandit dans une famille paysanne bretonnante du Poher, une région où la langue bretonne est encore vive dans les années 1930. Dès son jeune âge, il est immergé dans une culture riche de traditions orales, de chansons et de récits celtiques. Il raconte : « Tout enfant né dans le plein centre de la Bretagne, un pays bretonnant par excellence, où le français n’était même pas employé dans la conversation courante de tous les jours. Parce que quand je suis parti en classe, je ne savais même pas un mot de français. » Cette immersion précoce dans la langue et la culture bretonne forge son identité et son rêve d’enfant : devenir le barde de la Bretagne.
À 10 ans, en 1941, il entre au petit séminaire de Quintin, où il étudie le latin, le grec et la théologie, obtenant ses deux baccalauréats à seulement 17 ans. Malgré cette éducation religieuse, il développe un anticléricalisme marqué, tout en conservant une forme de mysticisme personnel, une quête spirituelle qu’il exprime ainsi : « Je préfère croire en Dieu qu’être athée, ne serait-ce que pour le maudire. » Après son bac, il obtient une licence de philosophie à Rennes en 1952, puis entreprend un voyage à travers l’Europe (Italie, Grèce, Turquie, Yougoslavie, URSS), s’inspirant de l’errance poétique d’un Rimbaud. Ce périple, interrompu par une tuberculose en 1955, marque le début de son écriture.
La Naissance de Glenmor : Le Barde Moderne
En 1958, alors qu’il se remet de sa maladie dans un sanatorium alpin, Émile Le Scanff donne sa première représentation publique. Il adopte peu après le nom de scène Glenmor, fusion des mots bretons glen (terre) et mor (mer), symbolisant l’union de l’Armor (le littoral) et de l’Argoat (l’intérieur des terres), incarnation de la Bretagne tout entière.
Sa carrière artistique débute officiellement en 1959 à Paris, où il donne un récital accompagné de la harpiste Denise Mégevand devant un public restreint mais conquis. Ce moment marque le début d’une carrière qui le verra chanter dans les cabarets de Montparnasse, puis triompher à la Mutualité en 1965 avec un premier disque publié à compte d’auteur, Glenmor à la Mutualité, un succès qui attire l’attention de la maison de disques Barclay.
Glenmor se distingue par son allure de barde druidique – barbe fournie, cheveux longs – et par sa voix puissante, qui mêle poésie lyrique et révolte. Comme l’écrit son ami Xavier Grall : « La Bretagne, ce soir-là, c’était la Bretagne prolétarienne, la non-folklorique, celle des rues, des faubourgs et des exils, l’humiliée, l’offensée. » Ses chansons, en français et en breton, rejettent le folklorisme stérile de figures comme Théodore Botrel, pour redonner à la Bretagne sa dignité et sa voix.
L’Engagement pour une Bretagne Libre
Glenmor est bien plus qu’un chanteur : il est un militant culturel et politique, un « éveilleur de consciences » qui refuse le centralisme jacobin et l’uniformisation culturelle imposée par l’État français. Dans les années 1960 et 1970, période marquée par la marginalisation de la langue bretonne et la stigmatisation de l’identité bretonne, Glenmor devient le porte-drapeau d’une Bretagne libre et fière. Il déclare : « J’ai toujours rêvé de devenir le barde de la Bretagne, je ne sais pas si j’y arrive. J’ai voulu d’abord chanter mon pays et je l’ai beaucoup aimé. »
Ses engagements
Glenmor est l’un des premiers artistes bretons à connaître une renommée dans l’Hexagone tout en chantant en breton, brisant le tabou de l’interdiction de cette langue à une époque où elle était réprimée. Ses chansons comme Viviana ou Klemm Breizh-Izel (La Plainte de la Bretagne) redonnent une voix à une langue opprimée. Il soutient également l’ouverture des écoles Diwan, qui enseignent en breton.
Glenmor s’engage activement dans le nationalisme breton. En 1972, il compose Kan bale lu poblek Breizh, renommé Kan bale an ARB (Chant de marche de l’Armée révolutionnaire bretonne), un hymne pour l’ARB, émanation du Front de Libération de la Bretagne (FLB). Ce texte, d’une puissance évocatrice, appelle à la résistance : « Princes, entendez bien, le chant de marche du peuple breton / Qui s’élève des landes et des vallées / Pour la liberté de notre terre. » En 1979, il participe à une grève de la faim pour protester contre l’incarcération d’un militant breton arrêté après un attentat contre le château de Versailles.
Glenmor s’implique également dans les combats environnementaux, notamment après la marée noire du Torrey Canyon en 1967, avec sa chanson Ils se meurent nos oiseaux, un cri contre la destruction de la nature bretonne : « Ils se meurent nos oiseaux / Dans le mazout, dans le pétrole / Sur les plages de notre Armor. »
Avec ses amis Xavier Grall et Alain Guel, il fonde les éditions Kelenn et le journal La Nation bretonne, qui influencent l’élite intellectuelle bretonne. Ces initiatives visent à promouvoir une pensée bretonne autonome.
Comme le note Philippe Guilloux dans son documentaire, Glenmor est un personnage complexe, parfois dur avec ses proches, mais toujours porté par une quête de liberté : « Glenmor n’a pas forgé UNE conscience. Il a simplement réveillé le sentiment d’être breton et donné aux gens le courage de l’affirmer. »
Une Poésie au Service de la Révolte
Glenmor mêle poésie, mysticisme et révolte dans ses textes, qu’il chante en français ou en breton. Ses chansons, souvent qualifiées de « bardiques », s’inscrivent dans la tradition celtique tout en dénonçant les injustices subies par les Bretons.
Kan bale an ARB (1972) : Ce chant de marche, composé pour l’Armée révolutionnaire bretonne, est un appel à la résistance : « Ô mes frères, levez-vous / Que le vent porte notre cri / Pour que la Bretagne vive libre / Sous le ciel de nos ancêtres. » Ce texte, d’une force rare, devient un symbole de la lutte bretonne.
Klemm Breizh-Izel (La Plainte de la Bretagne, 1967) : Cette chanson exprime la douleur d’une Bretagne opprimée : « Bretagne, ô ma terre, / Ton cœur saigne sous le joug / Mais ton chant ne mourra pas. » Accompagnée d’un récitatif en français par sa femme Katell, elle incarne la résilience bretonne.
Princes, entendez bien (1973) : Cette composition de 18 minutes, qui donne son titre à l’album, est une fresque poétique et politique : « Princes, entendez bien, ce peuple n’est pas mort / Il porte en son sein l’espoir d’un jour nouveau. » Ce texte, à la fois lyrique et combatif, illustre la capacité de Glenmor à unir poésie et militantisme.
Glenmor interprète également des poèmes d’autres auteurs, comme Armand Robin ou René-Guy Cadou, mais ses propres textes, qu’il affûte comme des armes, restent au cœur de son œuvre. Comme l’écrit Xavier Grall : « Le barde sait qu’il va établir sa souveraineté sur un peuple aveugle, un peuple rampant, un peuple-crapaud. »
Vie Personnelle et Héritage
En 1961, Glenmor rencontre Katell (Catherine Duveillez), une Belge qu’il épouse en 1963 lors d’une noce traditionnelle à Glomel, enregistrée sur disque. Ce mariage, célébré en présence de nombreux artistes bretons, symbolise son ancrage dans la culture bretonne. Katell, conteuse à Rostrenen, joue un rôle important dans son œuvre, notamment en récitant des textes sur l’album Vivre. Le couple a deux enfants, Sterenn et Edern, mais leur relation se détériore, Katell reprochant à Glenmor son comportement de « séducteur ».
Après une carrière musicale intense, Glenmor se retire de la scène en 1990 pour se consacrer à l’écriture. Atteint d’un cancer, il s’éteint en 1996 à Quimperlé. Plus de 4 000 personnes assistent à ses obsèques à Maël-Carhaix, où sa tombe porte l’inscription : « Et voici bien ma terre, la vallée de mes amours. »
Un Héritage Vivant
L’héritage de Glenmor est immense. Il a pavé la voie à des artistes comme Alan Stivell, Gilles Servat ou Dan ar Braz, et a contribué à redonner aux Bretons leur fierté. Des rues portent son nom dans de nombreuses villes bretonnes, et la scène principale du Festival des Vieilles Charrues à Carhaix est baptisée « Scène Glenmor ». L’association Glenmor an Distro perpétue sa mémoire, et un Prix Glenmor de Poésie récompense les jeunes poètes dans l’esprit de son œuvre.
Comme le souligne Louis Bertholom : « Il a éveillé les consciences et ouvert la voix dans les années 70. »
Bibliographie sélective :
- Livre des Chansons (1968, Kelenn)
- Sables et Dunes (1971, Ternel)
- La Septième Mort (1974, Ternel)
- Le Sang nomade (1975, Ternel)
- Les Emblaves et la moisson (1977, Stern ha Lugern)
Discographie sélective :
- Glenmor à la Mutualité (1965)
- Klemm Breizh-Izel (1967)
- O Keltia (1969)
- Vivre (1972)
- Princes, entendez bien (1973)
- Ils se meurent nos oiseaux (1978)
Glenmor, barde insoumis, a su, par sa voix et ses mots, redonner à la Bretagne son souffle et son orgueil. Son combat pour une Bretagne libre continue de vibrer dans les cœurs bretons et au-delà.
Olier Kerdrel
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