Histoire du nationalisme slovaque (Partie 3) : vers l’Indépendance définitive

Histoire du nationalisme slovaque (Partie 2) : de l’Union Tchécoslovaque à la Première Indépendance (1918-1945)

Le dernier chapitre du chemin vers l’indépendance slovaque se déroule dans la seconde moitié du XXe siècle, une époque où la nation, forte de son histoire millénaire et de sa conscience nationale forgée dans les épreuves, traverse la nuit du totalitarisme communiste avant de conquérir, par la voie pacifique, sa souveraineté pleine et entière. Ce parcours illustre la maturité et la détermination d’un peuple qui, sans jamais renier ses racines ni ses valeurs, a su attendre le moment propice pour reprendre en main son destin et affirmer sa place légitime parmi les nations libres d’Europe.

1. La Restauration de la Tchécoslovaquie et la Prise de Pouvoir Communiste (1945-1948)

Milice communiste tchécoslovaque, février 1948. Archives de la Radio tchèque.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie est restaurée dans ses frontières d’avant Munich, avec un statut asymétrique : la Slovaquie conserve des organes nationaux (Conseil national slovaque, Commission des commissaires) tandis que les Tchèques n’en ont pas d’équivalents. Ce statut particulier reflète la reconnaissance, même partielle, de la spécificité slovaque. Cependant, cette période de relative ouverture prend fin avec le coup de Prague de février 1948. Le Parti communiste tchécoslovaque, dirigé par Klement Gottwald, s’empare du pouvoir total. Les institutions slovaques autonomes sont vidées de leur substance, et un centralisme rigide s’impose depuis Prague. Les leaders nationalistes slovaques d’avant-guerre, comme Jozef Tiso, sont jugés et exécutés, tandis que les figures démocrates ou autonomistes sont marginalisées. Le Parti communiste slovaque devient une simple branche du parti unifié, et toute expression ouverte de nationalisme slovaque est qualifiée de « bourgeois-nationaliste » et sévèrement réprimée. Malgré cette chape de plomb, la conscience nationale ne s’éteint pas. Dans les villages, les églises et les familles, la mémoire de Štúr et Hlinka reste vivante.

2. Le Printemps de Prague et la Fédération de 1968-1969

Des Praguois entourent un char d’assaut lors de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, en août 1968. PHOTO: Reuters / Libor Hajsky 

Les années 1960 voient un léger assouplissement. En 1968, le Printemps de Prague, porté par Alexander Dubček – un Slovaque devenu premier secrétaire du parti communiste tchécoslovaque –, ouvre une brève fenêtre d’espoir. Dubček prône un « socialisme à visage humain » et soutient la transformation de l’État unitaire en une fédération symétrique entre Tchèques et Slovaques. Le 28 octobre 1968, la loi constitutionnelle sur la fédération est adoptée. À partir du 1er janvier 1969, la République socialiste tchécoslovaque devient officiellement une fédération de deux républiques égales en droit : la République tchèque socialiste et la République slovaque socialiste. Pour la première fois depuis 1918, les Slovaques disposent d’institutions nationales parallèles (Assemblée nationale slovaque, gouvernement slovaque) et d’un statut formellement égal. Des figures comme Gustáv Husák, autre Slovaque, jouent un rôle central dans cette réforme. L’invasion soviétique d’août 1968 met fin au Printemps de Prague, et la « normalisation » qui suit renforce le contrôle central. Husák devient président en 1975 et impose un régime autoritaire. Pourtant, la fédération de 1969 reste en place : c’est une victoire partielle et durable pour les aspirations slovaques, car même sous le régime communiste, la Slovaquie conserve des institutions propres qui serviront de base lors de la transition démocratique.

3. La Révolution de Velours et la Montée des Divergences (1989-1992)

Vladimír Mečiar et Václav Klaus

La chute du mur de Berlin en 1989 entraîne rapidement l’effondrement du régime communiste en Tchécoslovaquie. La Révolution de Velours, pacifique et joyeuse, porte au pouvoir Václav Havel et les forces démocratiques regroupées autour du Forum civique en Bohême et du Public contre la violence (VPN) en Slovaquie. Très vite, des divergences apparaissent. En Slovaquie, une partie importante de l’opinion, marquée par des décennies de centralisme pragois perçu comme distant, aspire à une plus grande autonomie, voire à une confédération. Le « conflit de la virgule » (débat sur le nom de l’État : Tchécoslovaquie ou Tchéco-Slovaquie) symbolise ces tensions naissantes. En 1990, les premières élections libres portent au pouvoir en Slovaquie le Mouvement pour une Slovaquie démocratique (HZDS) dirigé par Vladimír Mečiar, un ancien boxeur devenu homme politique charismatique. Mečiar défend une ligne souverainiste modérée, réclamant davantage de compétences pour la République slovaque et une économie moins brutale dans la transition vers le marché. Face à lui, les partis tchèques, plus libéraux économiquement, souhaitent un État fédéral fort et une privatisation rapide. Les négociations entre Prague et Bratislava s’enlisent. En 1992, après les élections, Mečiar et Václav Klaus, premier ministre tchèque, constatent l’impossibilité de trouver un compromis sur la forme future de l’État commun. Lors de leur rencontre à Brno en août 1992, puis à la villa Tugendhat, ils décident d’une séparation pacifique, souvent appelée « divorce de velours ».

4. La Proclamation de l’Indépendance et la Naissance de la République Slovaque (1993)

Le 1er janvier 1993, à minuit, la République slovaque devient un État indépendant et souverain. À Bratislava, des milliers de citoyens se rassemblent sur la place du Soulèvement national slovaque pour assister à la levée du drapeau slovaque et entendre l’hymne Nad Tatrou sa blýska. Michal Kováč devient le premier président, Vladimír Mečiar le premier premier ministre. Cette indépendance, obtenue sans violence ni référendum, est le fruit d’une longue maturation historique. Elle couronne les efforts des intellectuels du XIXe siècle comme Štúr, la résistance de Hlinka et la persévérance tranquille du peuple slovaque sous le communisme. Elle reflète la conviction profonde que la nation slovaque, avec sa langue, sa culture et ses valeurs propres, mérite de diriger pleinement son destin. Malgré les difficultés économiques des premières années et les critiques internationales sur le style autoritaire de Mečiar, la jeune République slovaque affirme rapidement sa viabilité. Elle rejoint l’Union européenne en 2004, démontrant que l’indépendance n’était pas un repli, mais l’affirmation confiante d’une nation européenne à part entière. L’indépendance de 1993 n’est pas une rupture, mais l’aboutissement naturel d’un chemin commencé dans les Tatras au XIXe siècle. Elle incarne la victoire d’un peuple qui, avec patience et dignité, a su préserver son identité à travers les empires, les guerres et les totalitarismes, pour enfin vivre libre sur la terre de ses ancêtres.

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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