James Bouillé né le 14 février 1894 incarne l’une des figures les plus passionnées et tragiques du renouveau culturel breton au XXᵉ siècle. Architecte visionnaire, artiste engagé et militant breton, il consacra sa courte vie à défendre une Bretagne moderne, profondément ancrée dans ses traditions celtiques et chrétiennes, face à l’uniformisation républicaine imposée par Paris. Son œuvre architecturale, novatrice et symbolique, mêle béton armé, formes géométriques épurées, motifs celtiques et spiritualité catholique. Son engagement fervent pour la nation bretonne et sa mort tragique lors de la répression anti-bretonne de 1945 en font une personnalité emblématique et admirée et controversée.
Enfance et formation
Né le 14 février 1894 à Gwengamp (Guingamp), James Bouillé grandit dans un environnement imprégné de culture bretonne. Son père, Étienne Bouillé, peintre paysagiste et photographe amateur, lui transmet très tôt un amour viscéral pour les paysages armoricains, les traditions celtiques et l’âme de la Bretagne. Après des études brillantes aux Beaux-Arts de Paris, où il excelle, la Première Guerre mondiale le mobilise en 1914. Grièvement blessé au combat, il revient physiquement diminué – une blessure qui le marquera à vie – mais spirituellement renforcé dans sa foi catholique et son attachement à la Bretagne. Refusant l’assimilation culturelle française et le modernisme déraciné, il s’installe durablement en Bretagne, d’abord à Perros-Guirec, pour y déployer une œuvre à la fois artistique, théorique et idéologique. Dès les années 1920, il développe une activité intense de constructions de villas néo-bretonnes, intégrant matériaux locaux (granit rose de Ploumanac’h) et techniques modernes pour un confort contemporain, tout en préservant l’harmonie avec le paysage.
Engagement nationaliste breton
Dès la fin des années 1910, Bouillé s’engage activement dans le mouvement nationaliste breton. En 1919, il crée une section parisienne d’Unvaniez Yaouankiz Vreiz (Union de la Jeunesse bretonne). Il adhère ensuite à Breiz Atao, revue et organisation autonomiste qui prône l’autonomie culturelle et politique de la Bretagne face au centralisme français. Pour lui, la nation bretonne n’est pas un folklore figé, mais une réalité vivante, dynamique, à exprimer par l’art, la spiritualité et l’architecture.

En 1923, il cofonde les Seiz Breur (« Les Sept Frères ») avec Jeanne Malivel et René-Yves Creston. Ce groupe d’artistes vise à créer un art breton contemporain, inspiré des motifs celtiques ancestraux (spirales, entrelacs, symboles) tout en rejetant les pastiches sulpiciens mièvres et les excès du modernisme international déconnecté des racines populaires. Bouillé y voit un outil puissant de résistance culturelle : l’art doit être populaire, ancré dans le peuple breton, fédérateur autour des identités celtiques et chrétiennes, et capable de contrer l’uniformisation imposée par l’État républicain.
L’Atelier breton d’art chrétien et les réalisations architecturales
En 1929, Bouillé fonde à Pontivy l’Atelier breton d’art chrétien (ABAC ou Strollad an Droellen – « la Spirale »), avec Xavier de Langlais (peintre), Jules-Charles Le Bozec (sculpteur) et d’autres artisans. Cet atelier devient le laboratoire d’un renouveau radical de l’art sacré breton : architecture, vitraux, mobilier liturgique, peintures murales, orfèvrerie et broderie s’unissent pour réenchanter les lieux de culte. Bouillé défend un style géométrique, symbolique, utilisant le béton armé pour des formes audacieuses (arcs paraboliques), intégrant motifs celtiques et une spiritualité catholique profondément enracinée dans le sol breton.Ses principales réalisations architecturales, souvent collaboratives et protégées au titre des Monuments historiques, incluent :
Église Sainte-Thérèse de Gouédic
Église Sainte-Thérèse de Gouédic à Saint-Brieuc (1932) : l’une de ses premières grandes commandes religieuses, mêlant tradition bretonne et simplicité géométrique contemporaine.
Chapelle des aviateurs
Chapelle des aviateurs sur l’île Tristan à Douarnenez (1930) : style néo-breton, dédiée en hommage à Dieudonné Costes.

Chapelle du collège Saint-Joseph
Chapelle du collège Saint-Joseph (aujourd’hui Institution Saint-Joseph) à Lannion (1935-1938) : son chef-d’œuvre emblématique, avec arcs paraboliques en béton armé, parements de granit local, vaste fresque de Xavier de Langlais (chemin de croix et chœur) et vitraux de Georges Rual ; un espace lumineux et transparent qui incarne l’audace technique au service de l’identité bretonne.
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Notre-Dame de Koat-Keo
Chapelle Notre-Dame de Koat-Keo à Scrignac (1937) : commandée par l’abbé Jean-Marie Perrot (fondateur du Bleun-Brug), avec sculptures de Le Bozec ; exemple significatif du style néo-breton moderne, classée Monument historique (endommagée par un incendie en 2019).

Église Notre-Dame de l’Armor
Église Notre-Dame de l’Armor (ou église de Larmor) à Pleubian (1932) : vitraux de Paul Rault, pierres de parement en granit rose.

Église (ou chapelle) Saint-Ivy à Loguivy-de-la-Mer
Église (ou chapelle) Saint-Ivy à Loguivy-de-la-Mer, Ploubazlanec (1938-1939) : nef et aile gauche achevées en 1939, clocher et aile droite complétés en 1949 après sa mort ; atypique, surplombant le port, avec charpente évoquant une coque de bateau pour une acoustique remarquable et arcs brisés en granit.
Autres : agrandissement de la chapelle Saint-Guirec à Ploumanac’h (1938), église Notre-Dame de Campostal à Rostrenen, villas comme Mer et Falaise à Trébeurden (1928) ou Kelenn à Trégastel (1933).
Ces œuvres témoignent d’une quête d’harmonie entre tradition celtique, foi chrétienne et modernité. Pour Bouillé, l’art sacré est un acte politique : il affirme l’identité bretonne contre l’uniformisation, réconcilie passé et présent.
La mort tragique et l’héritage
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Bien que Bouillé ne soit pas un collaborateur actif documenté, son passé à Breiz Atao et son engagement breton le rendent suspect aux yeux des bandes communistes à la botte de Staline. Dès octobre 1944, André Dezarrois l’avertit du danger, mais il reste confiant en son innocence. En 1945, dans un climat de terreur rouge, il est arrêté et interné à Pontivy dans des conditions effroyables. Affaibli par ses blessures de 1914-1918, miné par la maladie et les mauvais traitements, James Bouillé meurt le 22 juin 1945 à Pontivy, à seulement 51 ans. Cette fin prématurée et injuste brise l’élan de l’ABAC, laisse une veuve et six enfants dans le dénuement. Aujourd’hui, James Bouillé reste une figure fascinante : patriote breton ardent, innovateur audacieux dans l’art sacré, victime de la tragédie de l’Emsav. Son legs perdure dans ces édifices classés, témoins vivants d’une Bretagne qui, par l’art et l’architecture, cherche à affirmer sa nationalité en dépit des tempêtes et des obstacles.
Olier Kerdrel
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