30 chefs bretons qui ont fait la Bretagne : Konomor, le maître de la Manche

Au VIe siècle, l’Armorique romaine s’efface peu à peu pour laisser place à la Bretagne nouvelle. Des vagues successives de Bretons, citoyens romains, fuient les invasions anglo-saxonnes sur l’île de Bretagne et s’établissent en Armorique pour assurer sa défense face aux incursions des barbares francs. Ils apportent avec eux leur langue, leurs coutumes et une organisation sociale fondée sur des clans tribaux. C’est dans ce mouvement fondateur (« Emsav ») que naît d’abord la Domnonée armoricaine (nord de la péninsule actuelle), territoire clé reliant les Bretons des deux côtés de la Manche. Konomor (Conomor, Commorus, Cunomorus) apparaît comme l’un des premiers dirigeants attestés de cette principauté naissante. Il incarne cette époque de transition où les élites bretonnes doivent à la fois consolider leur pouvoir intérieur et négocier avec l’envahisseur franc qui domine progressivement le continent.

Origines et autorité : un chef transmanche

Les sources ne donnent pas de détails précis sur sa naissance ou sa famille, mais les historiens s’accordent sur son ancrage brittonique profond. Léon Fleuriot a défendu l’idée qu’il exerçait une autorité à la fois en Domnonée armoricaine et dans la Dumnonia insulaire (actuel Devon-Cornouailles). Cette hypothèse, bien que débattue, reflète la réalité des migrations : des chefs et des clercs qui maintiennent des liens familiaux et politiques entre les deux rives. Cette position stratégique à l’embouchure de la Manche en fait une puissance navale décisive pour le commerce entre entre la Méditerranée, dominée par l’empire romain d’Orient, et le Nord de l’Europe. Konomor est qualifié de comes (comte) romain dans les textes, un titre qui, à cette époque, désigne souvent un dirigeant local exerçant une autorité militaire et judiciaire. Son pouvoir semble s’étendre sur le nord breton, du Trégor au pays de Dol, avec des sites possibles comme Lanmeur ou Corseult.

Les rivalités bretonnes

La première attestation fiable vient d’un scribe franc, Grégoire de Tours, dans son Historia Francorum (Livre IV). Vers 546-552, Macliau (Méliaus), un autre comte breton établi dans le Vannetais qui fuyait son frère fratricide Chanao, trouve refuge auprès de Konomor, au Nord. Ce dernier le cache dans un tumulus et simule sa mort pour tromper les poursuivants. Cet épisode met en lumière deux traits essentiels : l’habileté diplomatique de Konomor et le complexe jeu politique entre chefs de clans bretons. Il montre aussi que, dès cette époque, les Bretons entretiennent des relations complexes avec les Francs qui font face à l’Armorique : alliances tactiques, méfiance mutuelle, mais pas de soumission.

Le conflit avec saint Samson

La Vita Prima Samsonis (fin VIIe-début VIIIe siècle), rédigée probablement à Dol, donne à Konomor son portrait le plus dramatique et polémique. Selon ce texte, il s’empare du pouvoir en Domnonée avec l’appui du roi franc Childebert Ier, dépose ou élimine Jonas (le chef légitime), et menace Judual, fils et héritier de Jonas. Saint Samson intervient : il se rend à la cour franque, accomplit des miracles (neutralisation d’un poison, domptage d’un cheval, victoire sur un lion), obtient la libération de Judual et permet à ce dernier de reconquérir son trône. Konomor est vaincu vers 558-560. Ce récit, orienté pour glorifier Samson, n’en prouve pas moins l’existence d’un dirigeant breton assez puissant pour traiter d’égal à égal avec les Francs et contrôler un territoire stratégique.

Protecteur et bâtisseur

D’autres vitae de saints offrent un regard beaucoup plus nuancé et bien moins influencé par la propagande franque. Dans la Vita Pauli Aureliani, il est appelé « Marc Conomor », souverain d’un royaume de Cornouaille établi des deux côtés de la Manche. Dans la Vita Malonis, il est comte de Domnonée demandant à Saint Malo de ressusciter un jeune noble lors d’une veillée pascale. Ces mentions suggèrent un chef breton impliqué dans la vie religieuse, protecteur potentiel des monastères et des saints fondateurs, même si les conflits avec Samson et Gildas dominent la tradition. Konomor apparaît ainsi comme un acteur de la christianisation bretonne : dans une Armorique sans présence chrétienne organisée, il appuie l’implantation du christianisme monastique que les Bretons pratiquent déjà depuis des siècles.

La légende noire : de Barbe-Bleue breton à la mémoire populaire

La postérité folklorique a transformé Konomor en « le Maudit ». La légende de sainte Tréphine (Triphine), qu’il aurait épousée puis poursuivie et décapitée avec son fils Trémeur (ressuscité par Gildas), appartient au cycle hagiographique médiéval tardif. Ces récits, riches en motifs celtiques et bibliques, servent à exalter la sainteté face à la tyrannie. Comme l’analyse André-Yves Bourgès, ils masquent un noyau historique : un chef ambitieux confronté aux luttes successorales et aux exigences morales d’une Église en pleine affirmation.

Fin et héritage : un jalon discret mais essentiel

Sa mort reste imprécise ; Grégoire de Tours mentionne un « Chonobre », comte des Bretons, tué vers 560 en soutenant Chramn, fils de Clotaire Ier, révolté contre celui-ci. Judual lui succède et consolide la Domnonée. Konomor disparaît des chroniques, mais sa mémoire perdure. Il appartient à cette génération charnière où les Bretons, forts de leur héritage insulaire, posent les bases politiques, linguistiques et religieuses d’une Bretagne organisée en État. Dans la longue histoire qui mène des migrations du Ve-VIe siècle au duché médiéval, il reste un jalon solide : incarnation d’une Bretagne en devenir, résiliente, enracinée et ouverte sur le large.

Olier Kerdrel

Sources

  • Grégoire de Tours, Historia Francorum, éd. Bruno Krusch, MGH SRM I, 1, 1951.
  • Vita Prima Samsonis, trad. Pierre Flobert, CNRS Éditions, 1997.
  • Léon Fleuriot, Les origines de la Bretagne : l’émigration, Payot, 1980.
  • André-Yves Bourgès, « Commor entre le mythe et l’histoire », Mémoires de la SHAB, t. LXXIV, 1996.
  • T. M. Charles-Edwards, Wales and the Britons 350-1064, Oxford UP, 2013.
  • André Chédeville & Hubert Guillotel, La Bretagne des saints et des rois, Ouest-France, 1984.
  • Fiona Edmonds et al., Brittany and the Atlantic Archipelago, 450-1200, Cambridge UP, 2022.

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By La rédaction

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