Dès l’automne 1487, Philippe de Montauban, chancelier du duché, comprit que la survie de la Bretagne passait par une coalition internationale ambitieuse. Âgé d’une cinquantaine d’années, juriste formé à Angers et fin diplomate, Montauban convainquit le duc François II de miser sur une stratégie offensive plutôt que défensive. Il dépêcha Jean de Chalon-Arlay, prince d’Orange, comme ambassadeur plénipotentiaire, accompagné de secrétaires et de clercs chargés de négociations secrètes.

Henri VII
À Londres, les discussions avec Henri VII Tudor commencèrent en novembre 1487. Le roi anglais, encore contesté après sa victoire à Bosworth en 1485, redoutait une France puissante capable de soutenir les prétendants yorkistes réfugiés sur le continent. Une Bretagne indépendante offrait un contrôle partagé de la Manche, des bases navales sûres pour harceler les côtes françaises et une diversion permanente. Henri VII s’engagea donc à fournir 1 200 archers et hommes d’armes sous Lord Scales, un prêt de 40 000 écus d’or, et l’autorisation pour sa flotte d’utiliser Brest et Saint-Malo comme bases avancées. Des accords secrets prévoyaient même l’envoi d’ingénieurs pour moderniser les fortifications de Brest.
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Ferdinand d’Aragon
À Valladolid, les négociations avec Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille furent tout aussi stratégiques. Les Rois Catholiques, engagés dans la phase finale de la Reconquista (Grenade tomberait en janvier 1492), voyaient dans l’affaiblissement de Charles VIII un moyen d’empêcher la France d’intervenir en Italie ou de contester leur influence en Méditerranée. Ils promirent 2 500 fantassins ibériques — Biscayens et Castillans rompus aux combats de montagne — et une escadre de huit navires armés sous commandement basque, stationnée à Brest et Nantes. En contrepartie, la Bretagne accordait des exemptions douanières durables aux marchands castillans sur le sel de Guérande et les toiles de Quintin et Vitré, ainsi qu’un soutien discret aux ambitions aragonaises sur le royaume de Naples. Ces accords furent signés en février 1488.
Le pape Innocent VIII apporta un appui moral et diplomatique depuis Rome. Inquiet d’un conflit fratricide qui affaiblirait la Chrétienté face aux Ottomans, il envoya un légat pontifical à Rennes tout en maintenant une médiation apparente.
Ces alliances tripartites reposaient sur des calculs bretons précis : Montauban estimait que la France, endettée par les guerres précédentes et traversée par des factions nobiliaires rivales (Beaujeu contre Orléans), ne pourrait soutenir une guerre longue sur son flanc ouest. Les Bretons jouaient sur le temps, sachant que l’arrivée des renforts étrangers avant l’été 1488 serait décisive.
Les tentatives françaises de déstabilisation et les réactions à la cour de France

Anne de Beaujeu
À Tours et à Paris, la régente Anne de Beaujeu réagit avec une vive inquiétude. Les rapports des espions français, dont l’évêque de Nantes Jean de Malestroit, révélèrent l’ampleur de la coalition. La cour française lança alors une campagne de déstabilisation interne sophistiquée : promesses de terres, pensions et titres aux grands seigneurs bretons mécontents, notamment certains membres de la maison de Rohan et Alain d’Albret, dont les ambitions personnelles furent habilement flattées. Des agents français infiltrèrent Nantes, Rennes et Vannes pour diffuser des rumeurs sur la faiblesse de François II et l’illégitimité d’Anne.
Cependant, ces manœuvres furent en grande partie déjouées. Montauban, grâce à un réseau d’informateurs paroissiaux et urbains, fit arrêter plusieurs agents français à Vannes en mars 1488. Une purge discrète écarta les nobles trop francophiles. La jeune Anne, alors âgée de onze ans, fit plusieurs apparitions publiques à Rennes et Nantes, affirmant sa détermination à défendre « les anciennes franchises et libertés du duché ». Ces gestes renforcèrent le loyalisme populaire. À la cour française, les débats furent houleux. Anne de Beaujeu poussait à une intervention militaire rapide et massive, tandis que des conseillers financiers mettaient en garde contre le coût d’une guerre prolongée. Louis II de La Trémoille fut nommé commandant en chef avec ordre d’écraser la rébellion avant l’arrivée massive des Anglais et des Ibériques.
La bataille décisive de Saint-Aubin-du-Cormier (28 juillet 1488)

Le 28 juillet 1488, les armées bretonne et français s’affrontèrent sur la lande de la Rencontre, près de Saint-Aubin-du-Cormier. Les forces ducales, commandées par le maréchal Jean de Rieux et Alain d’Albret, comptaient environ 12 500 hommes : 7 000 Bretons (noblesse, compagnies d’ordonnance et milices paroissiales), 1 200 Anglais, 2 500 Ibériques, 1 000 lansquenets allemands et divers contingents gascons. Jean de Chalon-Arlay dirigeait la cavalerie de réserve. Les Français, sous La Trémoille, alignaient 15 000 à 16 000 hommes, dont 4 000 piquiers suisses, une artillerie imposante et une cavalerie lourde réputée. La bataille débuta vers 9 heures par un échange d’artillerie. Les Bretons, ayant fortifié leur position avec des fossés camouflés, haies épaisses et batteries légères placées sur les hauteurs, subirent moins de dommages. Vers 11 heures, La Trémoille, impatient et confiant dans sa supériorité, lança une charge prématurée de sa cavalerie lourde sans attendre le plein effet de ses canons. Les archers anglais de Lord Scales, protégés derrière des pieux et des haies, tirèrent salve après salve, décimant les Suisses qui avançaient en formation serrée. Les fantassins ibériques tinrent le centre avec acharnement au corps-à-corps. Le tournant survint vers 14 heures : Jean de Chalon-Arlay lança sa contre-charge de 800 cavaliers bretons et ibériques sur le flanc droit français, déjà désorganisé. La percée fut brutale. La Trémoille, blessé à l’épaule par une flèche, ordonna la retraite vers Châteaubriant sous une pluie battante qui transforma le champ en bourbier. Les Français perdirent environ 3 400 hommes (dont de nombreux Suisses tués ou capturés) et plusieurs canons, contre 2 700 chez les ducaux. Des prisonniers de valeur furent faits, dont des officiers français. François II, transporté en litière, fit son entrée triomphale à Rennes le 4 août. Le cri « Ar Vretoned o deus dalc’het ! » devint légendaire.
La mort de François II et la régence d’Anne (septembre 1488 – février 1489)
Tombeau de François II, duc de Bretagne
François II mourut le 9 septembre 1488 au château de Nantes, après une longue agonie marquée par des crises de goutte et d’asthme. La nouvelle plongea le duché dans l’inquiétude, mais la transition fut remarquablement maîtrisée. Dès le 10 septembre, au château de Nantes, Anne, alors âgée de onze ans et sept mois, fut proclamée duchesse de Bretagne, comtesse de Montfort et de Richemont, devant une assemblée de nobles, prélats et bourgeois. Les États de Bretagne, convoqués en urgence, se réunirent à Vannes le 12 février 1489. Après trois jours de débats, ils confirmèrent solennellement le titre d’Anne comme duchesse souveraine, rejetant implicitement toute tutelle française. Une régence collégiale fut instituée, dominée par trois hommes de confiance :
- Philippe de Montauban, chancelier, chargé des finances, de l’administration et de la justice. Il s’installa durablement à Nantes pour centraliser les affaires.
- Jean de Rieux, maréchal de Bretagne, responsable des questions militaires et des fortifications. Il organisa immédiatement la démobilisation partielle tout en maintenant les troupes alliées.
- Jean de Chalon-Arlay, prince d’Orange, principal diplomate, chargé des relations avec les puissances étrangères.
La jeune Anne, installée au château de Nantes puis à Rennes, reçut une éducation accélérée : latin, français, breton, histoire dynastique et rudiments de gouvernement. Elle apparaissait régulièrement en public, vêtue des couleurs ducales (hermine blanche), pour incarner la continuité et la légitimité.
La poursuite de la guerre (1489-1490)

Le siège de Nantes (1490)
Les alliés restèrent engagés. Henri VII envoya au printemps 1489 un nouveau convoi de 300 archers, 20 tonnes de poudre et des vivres depuis Plymouth. Les Rois Catholiques maintinrent leurs 2 000 fantassins ibériques (réduits après quelques désertions) jusqu’à la paix, tandis que des navires anglais et castillans patrouillaient activement entre Brest, Saint-Malo et l’embouchure de la Loire, empêchant tout débarquement français massif.
Charles VIII, poussé par Anne de Beaujeu, lança une nouvelle offensive à l’automne 1489. L’armée royale, forte de 10 000 hommes sous La Trémoille, s’empara de Fougères après un siège difficile (octobre-novembre 1489), mais échoua devant Rennes, défendue par une milice urbaine motivée et des pluies torrentielles qui rendirent les chemins impraticables. Vannes résista également grâce à ses remparts renforcés et au soutien naval allié. Le siège de Nantes, commencé en mars 1490, devint le symbole ultime de la résistance bretonne. La ville, défendue par une garnison mixte de 3 500 hommes (Bretons, Anglais, Ibériques) et une milice urbaine de plusieurs milliers, tint bon pendant plus de cinq mois malgré les bombardements et la famine. Les défenseurs, commandés par Jean de Rieux et des capitaines locaux comme Hervé de Portzmoguer, organisèrent un ravitaillement maritime nocturne risqué.
Le 15 août 1490, jour de l’Assomption, eut lieu l’épisode le plus célèbre : la « Sortie des bourgeois de Nantes ». Vers 3 heures du matin, 800 miliciens nantais, soutenus par 300 archers anglais de Lord Scales et 200 fantassins basques, sortirent par la porte de la Poissonnerie. Ils surprirent les positions françaises, incendièrent plusieurs batteries d’artillerie, capturèrent du ravitaillement et rentrèrent avant l’aube. Cet exploit coûta cher aux Français (près de 600 morts ou blessés) et remonta considérablement le moral des assiégés. Les chroniques bretonnes postérieures, comme celles de Alain Bouchart, en firent un moment fondateur de l’identité nationale. Parallèlement, sur mer, la flotte ducale sous Jean de Coëtquen, renforcée par des capitaines basques (comme Juan de Munguía) et des bâtiments anglais, remporta plusieurs engagements victorieux au large de Belle-Île (octobre 1489) et de Groix (juin 1490), capturant des navires de ravitaillement et affaiblissant le blocus.
Le traité de Guérande et la confirmation de l’indépendance (printemps 1491)
L’enlisement militaire, les désertions massives des mercenaires suisses (mal payés et découragés), les difficultés financières françaises et la pression diplomatique intense des alliés contraignirent Charles VIII à négocier. Les pourparlers s’ouvrirent à Guérande en mars 1491, dans l’église collégiale Notre-Dame, sous médiation pontificale. Le traité, signé le 12 mai 1491, constitua un triomphe diplomatique :
- La couronne de France réaffirmait officiellement la pleine souveraineté du duché de Bretagne et renonçait définitivement à tout droit de regard sur les mariages des héritières de la maison de Montfort.
- La Bretagne s’engageait à verser une indemnité de 400 000 écus d’or, étalée sur dix ans (premier versement de 80 000 écus en 1492), montant élevé mais gérable grâce aux revenus du commerce.
- Des clauses de non-agression mutuelle étaient instaurées, accompagnées de projets d’unions dynastiques : négociations avancées pour un mariage d’Anne avec un prince Tudor (branche cadette) ou un Habsbourg, afin de consolider les alliances.
Charles VIII, déjà obsédé par son projet d’expédition en Italie (qu’il lancerait en 1494), ratifia le traité à contrecœur le 28 mai. Un Te Deum solennel fut célébré à la cathédrale de Nantes le 20 juin 1491, en présence des ambassadeurs d’Henri VII, de Ferdinand et Isabelle, et du légat pontifical. Des feux de joie illuminèrent les villes bretonnes de Brest à Nantes.
La consolidation et les premières réformes (1492-1494)

Les années 1492-1494 furent consacrées à la reconstruction. Anne, proclamée majeure par anticipation par les États en 1491, prit progressivement les rênes du pouvoir. En janvier 1494, à dix-sept ans, elle fit une entrée solennelle grandiose à Rennes : cortège, arcs de triomphe, serment devant les États confirmant les privilèges des villes tout en renforçant l’autorité du Conseil ducal. Philippe de Montauban réforma en profondeur la Chambre des comptes à Nantes, imposant une comptabilité plus rigoureuse des domaines domaniaux et des impôts indirects. Des investissements importants furent lancés : modernisation des arsenaux de Brest (sous la direction de Jean de Coëtquen) et de Saint-Malo, renforcement des remparts de Vannes et Guérande.
Les puissances étrangères restèrent des partenaires privilégiés. Des résidents diplomatiques bretons permanents furent installés à Londres (auprès d’Henri VII), à Valladolid (auprès des Rois Catholiques) et à Rome. Le commerce avec l’Angleterre (exportation de toiles et de sel) et la Castille reprit vigoureusement, favorisant un redressement économique rapide dès 1493. Ce « Grand Refus » de 1488-1494, rendu possible par le soutien déterminant de l’Angleterre d’Henri VII et de l’Espagne des Rois Catholiques, une résistance militaire acharnée et une diplomatie habile, sauva l’indépendance bretonne. Il posa les fondations solides d’un État moderne capable d’affronter les défis du XVIe siècle.
Olier Kerdrel
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