À la fin du XIVe siècle, l’Italie des cités-États et du pape d’Avignon devient le théâtre d’une guerre impitoyable : la Guerre des Huit Saints (1375-1378), qui oppose Florence et sa ligue à Grégoire XI. C’est dans ce contexte chaotique qu’apparaissent les « Brettoni », une grande compagnie de mercenaires bretons redoutée pour sa mobilité et sa brutalité. Dirigée par Jean de Malestroit et Sylvestre Budes, cette bande, forte initialement de plusieurs milliers d’hommes, traverse les Alpes en mai 1376 sur ordre du cardinal Robert de Genève, légat pontifical et futur antipape Clément VII. Leur réputation de soudards sans pitié, capable de massacres systématiques, s’imprime durablement dans les chroniques italiennes. Mais qui étaient exactement ces Bretons, et comment ont-ils mené leur campagne ?
La Compagnie des Bretons
Les origines de la Compagnie des Bretons plongent dans les troubles de la Bretagne de la fin du XIVe siècle. La guerre de Succession de Bretagne, achevée en 1365 par la victoire du parti indépendantiste de Montfort, laisse de nombreux soldats – souvent issus de petites noblesses – sans emploi. Démobilisés, habitués au métier des armes et à la vie de routiers, ils cherchent fortune ailleurs. Sylvestre Budes, seigneur d’Ussel, et Jean de Malestroit, issu d’une branche cadette de la puissante maison de Châteaugiron (près de Rennes), incarnent ce profil. Malestroit, capitaine général de la compagnie, est déjà connu pour son arrogance et sa vaillance ; Budes, décrit par les sources bretonnes comme un « vaillant bon chevalier », beau de corps et loyal, rejoint son compagnon d’armes après des campagnes communes en France et en Aragon (1371-1375). D’autres capitaines bretons les accompagnent : Yvon de Trémagon, Aimon Treffily, Bertin Boytard, Guillaume Pansart, Trogorant, Florimond Daviz, et une liste impressionnante de lieutenants aux noms typiquement bretons (Soraye, Treffily, Calvaric, Lo Crist, Le Carias, Jacques Le Noir, Taleverne, Chiquet, Kaerouare, etc.).
Soldars du Pape

Le contrat est signé à Avignon en mai 1376. Le cardinal Robert de Genève engage la compagnie pour 31 000 florins initiaux, plus une solde mensuelle de 18 florins par lance (un groupe de trois chevaux). Les troupes sont passées en revue à Carpentras le 18 mai. Les effectifs varient selon les sources : environ 1 844 lances pour l’armée pontificale (soit plusieurs milliers d’hommes), avec des estimations allant jusqu’à 6 000 cavaliers et 4 000 fantassins au pic de l’expédition, incluant quelques Normands, Gascons, Anglais et arbalétriers génois. La compagnie est typique des grandes bandes du XIVe siècle : mobile, vivant du pillage quand les paiements tardent, et sans attaches territoriales durables en Italie.
Le départ se fait en mai 1376. Les Bretons traversent le Dauphiné, franchissent les Alpes par le col du Suse, longent les terres du comte de Savoie et atteignent le Piémont. Ils s’emparent de Cuneo (le « Comte Vert » Amédée de Savoie ne les arrête pas). Ils ravagent ensuite le Piémont, la Lombardie et l’Émilie : villages pillés, incendies, viols et massacres systématiques. À Montegiorgio, toute la population, y compris les enfants de plus de six ans, est exterminée. En juillet, ils passent le Panaro (près de 67 mercenaires tués ou capturés lors d’une escarmouche) et campent près de Bologne. Avec Bernardon de la Salle et Budes, Malestroit assiège Rodolfo da Varano et Guido d’Asciano. Ils occupent Crespellano, Oliveto et Monteveglio (saccagés malgré capitulation), puis Pizzano, où les habitants sont massacrés. En août, ils obtiennent Montegiorgio par traité avec un prêtre, mais exterminent à nouveau la population. L’automne 1376 voit un siège renouvelé de Bologne. Robert de Genève, jugeant l’opération vaine, pousse vers la Toscane ; Malestroit et Budes résistent mais se laissent corrompre par l’argent florentin (Florence engage même 1 400 lances pour les poursuivre). Ils renouvellent leur contrat pontifical pour six mois (1 600 lances à 18 florins). Forcés de prendre leurs quartiers d’hiver à Cesena malgré les objections de Galeotto Malatesta, ils y entrent en décembre. Les provisions manquent ; les tensions montent.
Le point culminant arrive en février 1377. Une révolte éclate à Cesena après que des bouchers tuent 300 à 400 Bretons lors d’une rixe. Les survivants se retranchent dans la citadelle de la Murata. Galeotto Malatesta persuade les habitants d’ouvrir les portes en promettant un pardon, mais Robert de Genève ordonne le sac. Le 3 février, les Bretons, avec John Hawkwood et Alberico da Barbiano, lancent l’assaut. Entre 2 500 et 8 000 civils sont tués en trois jours : hommes, femmes, enfants, vieillards, malades. Les chroniques italiennes décrivent des scènes atroces – femmes enceintes éventrées, entrailles jetées au feu, corps jetés dans les puits (Gattolini et Belpavone remplis d’abord de cadavres bretons, puis de ceux des habitants), places d’églises et grand-place couvertes de morts. Les Bretons pleurent leurs compagnons tombés en traîtrise, mais le cardinal impose la vengeance comme « raison et droit ».
Après Cesena, la compagnie poursuit en Romagne et dans les Marches (Ancône, Osimo, Macerata). En juillet, ils sont à Montefiore Conca. En août, ils défendent Faenza contre Astorre Manfredi et Hawkwood, puis descendent vers Rimini, Urbino et Città di Castello. Ils ravagent la vallée du Metauro, Spello, Bevagna. En septembre, à Bolsena, ils entrent par trahison (avec des frères mineurs et exilés), brûlent les maisons, massacrent 500 habitants de tout âge et sexe, prennent des rançons et incendient le château. Ils tentent des raids sur Pérouse et Todi, mais sont repoussés. En 1378, ils passent au service de l’antipape Clément VII, participent à des opérations près d’Anagni et Rome (prise du pont Salaria, Castel Sant’Angelo). En 1379, ils sont vaincus à Marino par Alberico da Barbiano. La compagnie se dissout progressivement. Budes escorte un convoi pontifical vers Avignon en juillet 1379 avant de mourir exécuté à Mâcon en janvier 1380 pour pillages ; Malestroit disparaît vers 1385 à Naples. Cette première partie montre une campagne de près de trois ans, marquée par des marches incessantes, des sièges infructueux et une violence extrême pour survivre et se venger.
« barbares pestilentiels »

Les sources italiennes dépeignent les Bretons comme des « barbares », « pestilentiels » ou simples « soudards ». Leur violence systématique – massacres indiscriminés, viols, incendies, remplissage de puits de cadavres à Cesena – les distingue souvent des autres compagnies, comme celle de John Hawkwood (plus « professionnelle »). Les Bretons apparaissent plus collectifs, frustes et prêts à une guerre totale contre les civils quand les soldes tardent ou pour punir une révolte. À Cesena, les descriptions insistent sur l’horreur : corps entassés, pas de distinction d’âge ou de sexe. Des localités comme Montegiorgio ou Bolsena subissent des traitements similaires : extermination de populations entières, y compris enfants. Cette image de terreur est amplifiée par la propagande des villes victimes, notamment florentine. Les chroniqueurs italiens insistent sur le contraste avec les condottieri locaux, plus intégrés et moins « sauvages ». Pourtant, la brutalité n’est pas unique aux Bretons : elle caractérise beaucoup de grandes compagnies du XIVe siècle, vivant du pillage dans un contexte de guerre sans règles strictes.
Le poème de Guillaume de la Penne
Face aux récits italiens, le poème Les Gestes des Bretons en Italie (ou Le Roman de Monsieur Sylvestre, 1378) de Guillaume de la Penne offre une perspective différente. Ce chevalier breton, présent dans la compagnie et fait prisonnier trois fois, compose un texte de plus de 2 700 vers à la gloire de Sylvestre Budes et de la défense de l’Église. Il célèbre la vaillance, la loyauté de Budes (« vaillant bon chevalier ») et la fidélité des Bretons à leur contrat pontifical. Le poème glorifie les combats, minimise ou justifie les violences comme nécessaires à la cause de l’Église, et présente les Bretons comme des défenseurs courageux contre les rebelles florentins. Cette dualité – terreur dans les sources italiennes, héroïsme dans la source bretonne – révèle la subjectivité des récits médiévaux. Guillaume de la Penne écrit pour honorer « notre mère sainte Église » et la vaillance des armes. L’édition moderne (Cauneau et Philippe, 2023) permet aujourd’hui une lecture nuancée de ce texte unique.
Mythe versus réalité

La réputation des Bretons est-elle exagérée par la propagande des cités victimes ? Probablement en partie : les chiffres de morts à Cesena (2 500 à 8 000) varient selon les chroniqueurs, et la propagande florentine avait intérêt à noircir l’image des troupes pontificales. Cependant, les faits concordent entre sources italiennes, pontificales et le poème lui-même : ravages systématiques, massacres à Cesena, Montegiorgio, etc. Cette violence reflète la réalité du mercenariat « libre » du XIVe siècle : troupes sans terre, sans futur à long terme, vivant exclusivement du pillage et des contrats précaires. Les Bretons, comme d’autres routiers, pratiquent une guerre totale pour survivre et terroriser afin d’obtenir rançons et soumissions. Comparés aux Anglais de Hawkwood ou aux Allemands, les Bretons se distinguent par leur rudesse collective et leur refus parfois d’une coordination fine avec d’autres capitaines. Leur fidélité relative à Budes ou au contrat pontifical (quand payés) est reconnue même par certains adversaires.
Un épisode marquant du mercenariat européen
Militairement, l’apport des Bretons est limité : succès éphémères dans les opérations en Romagne et Marches, mais défaite finale à Marino et dissolution de la compagnie. Leur impact principal est psychologique et économique : terreur semée dans les cités de Romagne, Toscane et Ombrie, destructions massives, rançons qui affaiblissent les populations et pèsent sur l’économie locale. Cet épisode illustre le mercenariat européen du XIVe siècle : soldats sans patrie, oscillant entre opportunisme, brutalité et précarité. Il précède la professionnalisation plus « italienne » des condottieri au XVe siècle, marquant une transition vers des troupes plus contrôlées par les États. Les Bretons, venus du bout de l’Europe, laissent en Italie une mémoire durable de violence, contrastée par leur propre tradition chevaleresque glorifiée dans le poème de la Penne. L’histoire de la Compagnie des Bretons révèle ainsi les ambiguïtés du métier des armes à la veille de la Renaissance : efficacité au combat, mais surtout nuisance pour les civils dans un monde où la guerre nourrit ceux qui la font.
Olier Kerdrel
Bibliographie principale
- Mirot, Léon. « Sylvestre Budes et les Bretons en Italie », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 58 (1897), p. 579-614 et t. 59 (1898), p. 262-303.
- Cauneau, Jean-Michel & Philippe, Dominique (éd.). Le Roman de Monsieur Sylvestre (1378). La Geste des Bretons en Italie, par Guillaume de la Penne, Presses universitaires de Rennes, 2023.
- Condottieridiventura.it (dossiers Sylvestre Budes et Jean de Malestroit, compilant chroniques italiennes).
Recevez notre newsletter par e-mail !
