Dans l’imaginaire collectif, la conquête romaine de l’île de Bretagne (43-410 apr. J.-C.) évoque souvent des légions imposantes, des villes nouvelles, des routes pavées et une transformation profonde de la société. Pourtant, une étude majeure publiée en 2026 bouleverse ce récit en montrant que, sur le plan génétique, l’impact romain est resté étonnamment limité. Les véritables acteurs de cette histoire sont les autochtones bretons, ces populations de l’Âge du Fer parlant le brittonique, qui ont maintenu une continuité remarquable malgré les vagues successives d’influence extérieure. Cette analyse, portant sur 1039 génomes anciens, nous invite à revisiter l’histoire de l’île avec un regard nuancé entre transformations culturelles et persistance biologique.
Les Bretons à l’Âge du Fer
Avant l’arrivée des Romains, la Grande-Bretagne était habitée par des peuples celtes parlant des langues brittoniques, branche insulaire du celtique. Ces Bretons descendaient des grandes migrations de l’Âge du Bronze (vers 2500-800 av. J.-C.), marquées par l’arrivée de populations liées à la culture des Champs d’Urnes. Leur langue, le brittonique commun, était parlée sur l’ensemble de l’île et a donné naissance plus tard au gallois, au cornique et au breton (apporté en Armorique par des défenseurs insulaires face aux barbares francs).
Archéologiquement, ces sociétés étaient organisées en tribus (Icènes, Catuvellauni, Silures, etc.), avec des oppida fortifiés, une économie agricole mixte et des pratiques funéraires particulières. Des études antérieures et cette nouvelle analyse montrent une certaine matrilocalité dans plusieurs régions : les femmes restaient souvent dans leur communauté d’origine, tandis que les hommes se déplaçaient. Cela se traduisait par des enterrements suivant la lignée maternelle et une consanguinité détectable dans certains groupes. Ces Bretons autochtones formaient le substrat génétique dominant de l’île pendant plus d’un millénaire. Leur ascendance, issue principalement de l’Europe du Nord-Ouest avec des apports steppiques antérieurs, constituait le fondement de la population insulaire.
La Bretagne romaine
L’étude dirigée par Marina Soares Da Silva (Francis Crick Institute) et ses collègues analyse des génomes du Bronze ancien jusqu’à l’époque normande. Ses résultats sont clairs : pendant la période romaine (43-410 apr. J.-C.), la majorité des individus – environ 80 % – présentent une ascendance à 100 % d’origine bretonne. Seuls environ 20 % portent une composante détectable venant de l’extérieur de la Grande-Bretagne.
Ces 20 % ne sont pas des étrangers purs mais des individus d’ascendance européenne mixte, souvent concentrés dans les contextes urbains, militaires ou élitaires. Leurs ancêtres venaient principalement d’Europe centrale et méridionale (Gaule, Italie, provinces méditerranéennes), avec des cas exceptionnels comme un individu du Cambridgeshire lié aux Sarmates (nomades des steppes). La population rurale, cœur de la société bretonne, est restée indigène. Les Romains n’ont donc pas procédé à un remplacement de population, contrairement à d’autres régions de l’Empire. Cela confirme ce que des études plus petites suggéraient déjà, mais à une échelle inédite. Comme le souligne Duncan Sayer (Université de Lancashire), « la conquête romaine n’est pas vraiment une conquête biologique, mais une conquête de mode de vie ». Les autochtones bretons ont adopté (ou subi) l’urbanisme, le latin comme langue administrative, de nouvelles pratiques agricoles, des dieux romains syncrétisés avec les divinités celtiques, et des changements dans les rites funéraires. Les schémas matrilinéaires et les enterrements familiaux traditionnels disparaissent progressivement dans les cimetières romains, signe d’une disruption sociale profonde sans migration massive.
Les Bretons parlant brittonique ont continué à vivre majoritairement dans les campagnes, préservant leurs coutumes et leur langue. Le brittonique est resté dominant dans de vastes régions, surtout à l’ouest et au nord, tandis que le latin était la langue des élites et des villes. Cette continuité génétique explique pourquoi, même après quatre siècles d’occupation, l’ADN britannique post-romain reste majoritairement ancré dans l’Âge du Fer.
L’immigration anglo-saxonne : le grand bouleversement

Le contraste avec la période suivante est saisissant. Après le départ des Romains (début Ve siècle), des migrations germaniques (Angles, Saxons, Jutes) venues du nord de l’Europe continentale transforment profondément le sud et l’est de l’île. Dès le VIe siècle, plus de 70 % des individus dans le sud et l’est de la Grande-Bretagne portent une ascendance d’origine germanique du Nord, avec un mélange limité avec les Bretons.
Cette transformation touche particulièrement l’Est de l’Angleterre (East Anglia), le sud-est et une grande partie du centre. Les royaumes anglo-saxons s’implantent, le vieil-anglais supplante progressivement le brittonique dans ces régions, et l’ascendance autochtone recule. Les Bretons autochtones ne disparaissent pas : ils se replient vers l’ouest et le et le nord, où la continuité génétique brittonique reste forte. Le gallois et le cornique, descendants directs du brittonique, survivent précisément dans ces zones refuges. Cette migration anglo-saxonne représente le changement génétique le plus important du premier millénaire, bien supérieur à l’impact romain. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de mouvements post-romains en Europe.
Vikings et Normands : influences limitées
L’étude montre que l’impact viking (VIIIe-XIe siècles) reste modeste au niveau populationnel : seulement environ 4 % d’ascendance scandinave détectée, malgré le Danelaw. Les Normands (1066), descendants de Vikings francisés, laissent une trace génétique encore plus faible dans les données disponibles. Ces vagues successives ajoutent de la diversité, mais le substrat brittonique persiste, surtout à l’ouest et au nord. Les ancêtres des Gallois modernes, par exemple, conservent une plus forte proportion d’ascendance de l’Âge du fer.
Implications pour l’identité britannique moderne

Cette grande étude, avec ses méthodes avancées (imputation de variants et reconstruction généalogique), ne révolutionne pas entièrement le tableau mais le confirme avec une puissance statistique exceptionnelle. Elle met en lumière la résilience des Bretons autochtones : malgré Rome, malgré les Anglo-Saxons, leur héritage génétique et culturel a survécu. Aujourd’hui, les Britanniques – Anglais, Gallois, Écossais – portent tous une part variable de cet héritage brittonique. Les tests ADN commerciaux montrent souvent un mélange où l’ascendance « Bretagne celtique » reste significative, particulièrement à l’ouest. L’étude détecte même des signes de sélection naturelle pré-médiévale sur des gènes d’immunité (TLR10-TLR1, IRF8), probablement liés à l’urbanisation romaine et aux épidémies. Sur le plan linguistique et culturel, les langues brittoniques ont reculé mais n’ont pas disparu. Le gallois est encore parlé par des centaines de milliers de personnes, et le breton, dans l’actuel Hexagone, témoigne de l’implantation des Bretons insulaires au haut Moyen Âge.
Les Bretons autochtones, ces agriculteurs, guerriers et artisans parlant brittonique, ont formé le socle démographique de la Grande-Bretagne. Les Romains ont imposé une superstructure culturelle et administrative ; les Anglo-Saxons ont remodelé le sud et l’est ; mais le fond génétique a résisté avec une ténacité remarquable. Cette perspective enrichit notre compréhension des identités contemporaines. Cette recherche ouvre aussi des pistes futures : analyses plus fines par région, étude des crémations (qui masquent une partie des données), et comparaisons avec l’Irlande ou la Gaule. Elle souligne enfin la puissance de l’archéogénétique pour réconcilier histoire, archéologie et génétique. L’héritage breton coule encore dans les veines de dizaines de millions de personnes et continue de les façonner.
Olier Kerdrel
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