Dans l’histoire bretonne, peu de figures incarnent aussi puissamment l’acte fondateur de l’unification d’une nation que le roi Nevenoe (Nominoë en français, Nomenoius en latin). Nevenoe est l’homme qui unifie définitivement les royaumes Britto-romains d’Armorique face aux barbares francs, marquant le passage à une entité politique cohérente, et qui pose les bases militaires, territoriales, ecclésiastiques et symboliques d’une Bretagne souveraine.
Origines et ascension
Né vers 800, probablement dans le Poher ou aux confins du Bro Waroc’h, Nevenoe appartient à l’aristocratie bretonne. Les propagandistes francs hostiles (comme les moines de Saint-Florent-le-Vieil) le décrivent parfois comme fils d’un paysan enrichi par un trésor, une calomnie destinée à le délégitimer. Les historiens modernes, dont Dom Morice au XVIIIe siècle, le rattachent plutôt à une lignée royale ancienne, possiblement descendant des rois de Domnonée. Il est issu de ce vivier de tiern (chefs de clan) bretons qui ont défendu avec succès la Bretagne chrétienne face aux envahisseurs francs.

La société bretonne est une société guerrière et jalouse de sa liberté
Vers 831, l’empereur Louis le Pieux (fils de Charlemagne), en échec face à la résistance déterminée des Bretons (celles des rois Morvan en 818 et Wiomarc’h en 825) que les Francs ne parviennent jamais à vaincre, choisit une autre stratégie : il nomme un Breton, Nevenoe, missus imperatoris (envoyé de l’empereur) qu’il désigne « comte de Vannes » (Gwened) bien que les Francs n’y exercent aucune autorité. Le but est de diviser les Bretons en soutenant des factions ambitieuses, puis de conquérir le royaume du Vannetais afin d’en faire un poste avancé pour occuper la Bretagne.
Le libérateur
Nevenoe joue un double jeu dès l’origine. La mort de Louis le Pieux en 840 change tout. L’Empire carolingien se divise entre ses fils. Charles le Chauve hérite de la Francie occidentale et cherche à consolider son pouvoir. Nevenoe, solidement établi à Vannes, rejette la tutelle franque qui le contraignait personnellement. En 843, il rallie les trois royaumes bretons et entreprend de libérer les marches de Bretagne que les Francs tentent d’annexer. Il entre triomphalement dans Roazhon (Rennes). Charles le Chauve réagit et marche sur la ville en novembre 843, mais sans succès.

Nevenoe entre dans Roazhon (Rennes) à la tête de ses troupes en 843
À Mezeg (Messac), en 843, les Bretons, infligent un nouveau revers à Charles le Chauve et l’empêchent d’avancer en Bretagne. En juin 844, pendant que Charles le Chauve assiège Toulouse, Nevenoe lance un raid dévastateur dans le Maine. Cette opération affaiblit les arrières francs et montre la capacité des Bretons à projeter leur force au-delà de la Bretagne. Au synode de Yutz (octobre 844), présidé par Drogon de Metz (oncle de Charles), les évêques francs somment Nevenoe de se soumettre sous peine de conséquences militaires. Les Bretons rejettent l’injonction de l’envahisseur.

Humilié par Nevenoe, Charles le Chauve doit fuir de nuire après sa défaite à Ballon
Le 22 novembre 845, près de Ballon (Bains-sur-Oust, au nord de Redon, de l’autre côté de la Vilaine), Charles le Chauve entre en Bretagne pour tenter d’occuper le pays. Nevenoe choisit le champ de bataille (terrain marécageux et boisé). Les Bretons, plus mobiles et connaissant parfaitement le terrain, infligent une défaite humiliante aux Francs, forçant Charles à s’enfuir de nuit. Cette victoire force les Francs à négocier la paix. Elle marque le début de la reconnaissance de l’autorité élargie de Nominoë sur le royaume de Bretagne. Le traité de paix signé en 846 à Angers force les Francs à abandonner leurs prétentions sur les territoires de Rennes, Nantes et Retz.
L’unification des royaumes bretons
Nevenoe place sous sa seule autorité les trois royaumes bretons et les territoires celtes libérés du joug germanique. En 849, il convoque un synode à Redon ou aux alentours, dépose les évêques achetés par les Francs (notamment ceux de Dol, Saint-Brieuc, Tréguier, Quimper et Vannes) et les remplace par des prélats bretons. Ce geste affirme l’indépendance ecclésiastique de la nation bretonne et renforce l’unité spirituelle du pays, posant les bases de l’archevêché de Dol revendiqué plus tard par ses successeurs.

Nevenoe règne sur une Bretagne unifiée
Les chartes du Cartulaire de Redon le montrent exerçant souverainement la justice, confirmant des donations et gouvernant en monarque. Son action militaire et diplomatique repousse durablement la frontière orientale de la Bretagne. Il meurt le 7 mars 851 près de Vendôme, lors d’une nouvelle campagne contre les Francs. Son fils Érispoë lui succède immédiatement. Ce dernier remporte la bataille de Jengland-Beslé (851) contre les Francs et confirme par le traité d’Angers (851) l’absence de légitimité aux prétentions franques sur le royaume de Bretagne. L’œuvre unificatrice de Nominoë est ainsi consolidée.
Olier Kerdrel
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