Wittelsheim : la statue de Jeanne d’Arc, une imposture française contre l’Alsace

À Wittelsheim, en Alsace, un tailleur de pierre, Olivier Hitter, s’apprête à restituer une statue de Jeanne d’Arc détruite en 1940. L’article d’Aleteia du 2 septembre 2026 raconte l’histoire avec une emphase : la statue, placée en 1929 sur le fronton de l’église Saint-Michel, avait été réduite en miettes à coups de burin par les autorités d’occupation allemandes. Des fragments auraient été récupérés par des enfants. Une association créée en 2023 a confié la reconstitution à l’artisan du village. La nouvelle statue de trois mètres, taillée d’après d’anciennes photographies, doit retrouver sa niche fin septembre 2026, avec bénédiction le 27, jour de la saint Michel. 

Cette opération, présentée comme une simple restauration patrimoniale et un acte de piété, repose en réalité sur une fabrication idéologique sans fondement, ni légitimité. Elle prolonge une instrumentalisation nationaliste qui, depuis le XIXe siècle, a transformé une figure lorraine du XVe siècle, sans lien avec l’Alsace, en symbole de la « France éternelle » pour légitimer l’annexion de territoires périphériques. En Alsace comme en Bretagne, cette imposture sert à vendre une camelote chauvine qui nie les identités locales.

L’absence totale de Jeanne d’Arc dans l’Alsace médiévale

Recontextualisons strictement le Moyen Âge. Jeanne d’Arc naît vers 1412 à Domrémy, dans le Barrois, territoire relevant alors du bailliage de Chaumont-en-Bassigny et lié à la couronne de France, même si la géographie politique est complexe et frontalière avec le duché de Lorraine. Elle n’est ni alsacienne ni même pleinement « lorraine » au sens moderne. Son action se déroule exclusivement dans le bassin de la Loire, à Orléans, Patay, puis lors de la chevauchée vers Reims pour le sacre de Charles VII en 1429. Aucune source contemporaine – procès de condamnation, procès de réhabilitation, chroniques armagnacs ou bourguignonnes – ne mentionne le moindre lien avec l’Alsace. L’Alsace du XVe siècle appartient au Saint-Empire romain germanique. C’est une terre alémanique, de langue et de culture germaniques, organisée en seigneuries, villes libres et possessions épiscopales (Strasbourg, Bâle). La Guerre de Cent Ans y est un écho lointain. Les conflits locaux opposent plutôt les Habsbourg, les villes rhénanes et les seigneurs voisins. Sainte Odile, et non une paysanne de la Meuse, incarne la protection spirituelle du pays. Imposer Jeanne d’Arc comme « présente » ou « protectrice » de l’Alsace médiévale est un anachronisme pur et simple. C’est projeter rétroactivement une identité fictive française fabriquée bien plus tard sur un pays et un peuple qui, jusqu’au XVIIe siècle, sont culturellement et politiquement distincts.

L’invention nationaliste

Le mythe moderne de Jeanne d’Arc est fabriqué, amplifié et orienté par des hommes (et quelques femmes) aux profils précis, dans un contexte de construction nationaliste. Au début du 19e siècle, le romantisme joue un rôle décisif. Jules Michelet, historien républicain et anticlérical, publie en 1841 une Jeanne d’Arc qui en fait l’incarnation du peuple français se levant contre l’oppression. Michelet, professeur au Collège de France, républicain convaincu, cherche à forger une identité française laïque et populaire face à la monarchie restaurée et à l’Église. Sans rapport avec l’histoire, il transforme la paysanne en symbole de la nation en marche, détachée du contexte dynastique ou religieux. Son intention est claire : donner à la France moderne une héroïne « du peuple » pour cimenter le sentiment national après les bouleversements révolutionnaires et napoléoniens.

Le personnage central de cette imposture est Félix Dupanloup, évêque d’Orléans de 1849 à 1878. Libéral catholique, orateur et politicien influent, Dupanloup comprend dès les années 1850 que Jeanne risque d’échapper définitivement à l’Église. En 1855, puis surtout le 8 mai 1869, lors du panégyrique traditionnel à Orléans, il proclame explicitement sa « sainteté ». Ce jour-là, en présence d’une douzaine d’évêques (cardinal Bonnechose de Rouen, Guibert, Meignan, Foulon, Hacquard de Verdun, etc.), il fait signer une pétition adressée au pape Pie IX demandant l’ouverture du procès de canonisation. C’est l’acte fondateur. Dupanloup ne se contente pas de piété : il veut faire de Jeanne le symbole de la chrétienne combattante pour sa foi et sa patrie, afin de contrer le récit républicain qui la présentait comme victime de l’Inquisition et du clergé. Autour de lui gravitent des idéologues et historiens catholiques. Henri Wallon, historien et homme politique (futur auteur de l’amendement qui institue la IIIe République), fournit à Dupanloup les arguments historiques « sérieux ». Wallon publie une biographie qui marie piété et patriotisme et devient la référence catholique. D’autres voix s’ajoutent : l’abbé (puis Mgr) Freppel, Louis Veuillot (journaliste ultramontain de L’Univers), le futur cardinal Pie. Tous partagent le même diagnostic : si l’Église laisse Jeanne aux républicains, elle perd un outil puissant de reconquête religieuse des masses et de légitimation nationale.

Après la défaite et la perte de l’Alsace-Moselle, Jeanne devient l’instrument idéal de la « revanche ». Les évêques des diocèses frontaliers (Verdun, Saint-Dié, Nancy) s’en emparent avec un zèle particulier. Elle doit incarner la France catholique menacée par l’Allemagne protestante et « barbare ». La canonisation (lancée en 1869, vénérable en 1894, béatifiée en 1909, canonisée en 1920) n’est pas un processus purement spirituel : c’est une opération politico-religieuse de longue haleine, ralentie par la guerre de 1870, l’affaire Dreyfus et la Séparation de 1905, mais relancée chaque fois que le besoin « d’union nationale » se fait sentir.

Des statues se multiplient le long de la frontière, notamment au Ballon d’Alsace en 1909, orientées ostensiblement vers l’est. Elle devient l’incarnation de l’impérialisme français, destinée à récupérer les territoires germanophones. Cette construction mythologique ignore délibérément la réalité historique. Jeanne combattait des Anglais et des Bourguignons dans un conflit dynastique féodal, non un « envahisseur » national au sens moderne, encore moins allemand. L’idée de « nation française » au XVe siècle n’a rien à voir avec le nationalisme du XIXe. Les historiens sérieux le rappellent : le sentiment national médiéval est embryonnaire, local, lié à la fidélité au roi plutôt qu’à une essence ethnique, et certainement pas dans le périmètre territorial de la France actuelle. Faire de Jeanne une figure centrale de l’histoire de l’Alsace relève de la pure propagande nationaliste et du mensonge historique.

La canonisation politique de 1920 et l’imposition en Alsace

La béatification de 1909 et la canonisation de 1920 par Benoît XV, suivies de l’institution d’une fête nationale le 8 mai, scellent l’opération de propagande. Dans le contexte de l’Union sacrée et de la reconquête de 1918, Jeanne d’Arc devient l’outil parfait de la francisation recherchée par les cercles impérialistes français. Dès l’Armistice, elle « détrône » sainte Odile dans de nombreuses communes alsaciennes. Des rues, des monuments et des statues fleurissent. À Wittelsheim, l’église reconstruite après la Grande Guerre reçoit en 1929 sa statue signée Alexandre Morlon, sculpteur français, dans un geste clairement idéologique : affirmer que cette terre, à peine « récupérée », est française de toute éternité.

Les Allemands, en 1940, détruisent la statue précisément parce qu’ils la reconnaissent comme le symbole de l’expansionnisme militaire français. Restaurer aujourd’hui cette statue, c’est planter un totem impérialiste dans un pays qui a sa propre histoire, sa langue (l’alsacien), ses saints et sa mémoire.

Le parallèle avec la Bretagne après 1918

Le même procédé a été appliqué en Bretagne. Après la Première Guerre mondiale, l’État français intensifie l’imposition de symboles de gloriole patriotarde. Jeanne d’Arc, devenue sainte et héroïne officielle du régime républicain, participe de cette camelote chauvine : elle sert à diluer les identités réelles, à remplacer les références bretonnes pour mobiliser en vue des objectifs militaristes de Paris. Les statues de Jeanne d’Arc deviennent des marqueurs de francisation politique et culturelle.

Aujourd’hui, remettre Jeanne d’Arc sur le fronton de Wittelsheim, avec bénédiction diocésaine et soutien municipal, n’est pas anodin. Dans un contexte où l’Alsace revendique ses droits de peuple, ce geste ressuscite la propagande hexagonale la plus obsolète. Il présente faussement les Alsaciens comme d’éternels « Français ». C’est une attaque symbolique contre la véritable histoire germanique de l’Alsace.

L’histoire récuse cette imposture. Jeanne d’Arc n’a jamais mis les pieds en Alsace, n’a jamais combattu pour elle, et n’a rien à voir avec son destin. Son culte est une invention post-1870, consolidée en 1918-1929 pour asseoir l’expansionnisme français à l’est. La remettre en 2026, c’est continuer à vendre la même camelote nationaliste qui, en Bretagne comme ici, a servi à étouffer les peuples sous le drapeau tricolore. Les Alsaciens méritent mieux qu’une fiction parisienne : le respect de leur propre histoire, sans totems grotesques imposés par l’étranger.

Budig Gourmaelon

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By La rédaction

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