Le 5 septembre 1582, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, est nommé gouverneur de Bretagne par le roi de France Henri III. L’événement pourrait sembler n’être qu’un épisode ordinaire de l’administration du royaume. Pourtant, cette nomination ouvre l’un des chapitres les plus singuliers de l’histoire bretonne après l’annexion de 1532 : pendant près de seize années, Mercœur va progressivement transformer sa position de gouverneur en celle d’un véritable prince territorial, jusqu’à faire renaître la perspective d’une Bretagne gouvernée indépendamment de Paris.
Une annexion récente
Il faut ici rappeler que l’annexion de la Bretagne par le royaume de France est alors encore relativement récente. L’annexion unilatérale de 1532 ne remonte qu’à un demi-siècle, et la mémoire de l’ancien État breton appartient encore à un passé proche.
Surtout, le titre même de duc de Bretagne n’avait pas immédiatement disparu. Après la mort du dauphin François en 1536, couronné duc à Rennes, son frère Henri, futur Henri II de France, devient duc de Bretagne. Il conserve cette dignité jusqu’à son accession au trône de France en 1547. Le dernier homme à avoir personnellement porté le titre de Duc de Bretagne n’est donc mort qu’en 1559, moins de trente ans avant le déclenchement de la crise de Mercœur.
La Bretagne conserve par ailleurs ses États, son Parlement, ses droits, sa fiscalité et une forte personnalité institutionnelle. L’union des deux couronnes n’a donc pas effacé en quelques décennies la mémoire politique de l’État breton.
C’est dans ce contexte que la situation bascule en 1588. Henri III fait assassiner le duc Henri de Guise et son frère, le cardinal de Lorraine. Pour Mercœur, parent des Guise, la rupture est consommée. En pleine guerre de Religion, il rejoint ouvertement la Ligue catholique. Puis survient l’événement décisif : Henri III est assassiné à son tour en août 1589. Son héritier selon les règles successorales françaises est Henri de Navarre, futur Henri IV, alors protestant. Mercœur refuse de le reconnaître.
Mais en Bretagne, la crise dépasse bientôt la seule question religieuse. L’effondrement de l’autorité des Valois permet de rouvrir une question que l’annexion de 1532 semblait avoir définitivement réglée : qui peut légitimement exercer la souveraineté sur la Bretagne ?
Une nouvelle dynastie
Mercœur dispose précisément d’un argument dynastique. Son épouse, Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, descend de Jeanne de Penthièvre, qui avait disputé la couronne ducale aux Montfort lors de la guerre de Succession de Bretagne au XIVe siècle. À peine quelques décennies après qu’un futur roi de France avait encore porté personnellement le titre de duc de Bretagne, l’idée d’une restauration de la dignité ducale n’appartenait donc pas encore à un passé immémorial. Dans le bouleversement politique des guerres de Religion, elle pouvait redevenir une possibilité.
Mercœur n’est pas Breton de naissance. Né en 1558 à Nomeny, en Lorraine, il appartient à la puissante maison de Lorraine et est apparenté aux Guise. Mais son mariage avec Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, l’inscrit au cœur de l’histoire dynastique bretonne. Marie descend en effet de Jeanne de Penthièvre, qui avait disputé au XIVe siècle la couronne ducale à Jean de Montfort lors de la guerre de Succession de Bretagne. À travers elle subsiste donc une ancienne prétention dynastique sur le duché de Bretagne. En 1582, cette question paraît appartenir au passé. Quelques années plus tard, elle redevient explosive.
Nantes, capitale d’un pouvoir breton

Mercœur établit son centre politique à Nantes, ancienne capitale ducale et ville profondément attachée au parti catholique. Il ne se contente bientôt plus de désobéir au nouveau roi de France. Un véritable gouvernement concurrent s’organise en Bretagne.
Une partie des institutions et des magistrats favorables à la Ligue se rassemble autour de Nantes. Une administration parallèle fonctionne sous l’autorité de Mercœur, tandis que Rennes devient l’un des principaux centres du parti royaliste. La Bretagne se retrouve ainsi divisée entre deux couronnes : celle de Bretagne et celle de France.
Cette situation possède une portée considérable. Moins de soixante ans après l’annexion de 1532, l’autorité monarchique française sur la Bretagne n’apparaît nullement irréversible. La disparition de la dynastie des Valois et la guerre civile rendent de nouveau imaginable ce que l’on croyait définitivement disparu : un gouvernement breton distinct de celui de la France.
Les sources contemporaines et l’historiographie montrent que Mercœur nourrit effectivement l’ambition d’établir en Bretagne un État indépendant. La correspondance diplomatique conservée avec l’Espagne a notamment conduit des historiens à considérer qu’il aspirait à rétablir à son profit le trône ducal. Mais son ambition rencontre immédiatement une difficulté majeure : la Bretagne elle-même est divisée.
Une Bretagne déchirée

Une partie importante de la noblesse bretonne demeure fidèle à Henri IV. Rennes appartient au camp royaliste. Les Rohan et d’autres grandes familles combattent Mercœur. Les États de Bretagne eux-mêmes, paralysés par des intérêts particuliers, ne se rallient pas collectivement à une restauration de l’indépendance. Même le camp hostile à Henri IV n’est pas uni sous l’autorité de Mercœur.
Saint-Malo offre le meilleur exemple de cette complexité. En 1590, les Malouins chassent les représentants du pouvoir royal français et gouvernent pratiquement leur cité eux-mêmes après avoir proclamé la république malouine. Mais ils refusent également de se laisser contrôler par Mercœur. Lorsque celui-ci cherche à leur imposer son autorité, ils résistent.
La crise révèle donc quelque chose de plus profond : le pouvoir français s’est affaibli, mais aucun pouvoir breton unique n’est capable de reprendre immédiatement sa place.
Mercœur doit simultanément combattre les royalistes et imposer son autorité à des intérêts privés qui refusent de lui obéir.
L’alliance espagnole : une arme à double tranchant

Pour vaincre Henri IV, Mercœur cherche alors un allié puissant : Philippe II d’Espagne. Des milliers de soldats espagnols débarquent en Bretagne. Sous les ordres de Juan del Águila, ils établissent notamment une importante position militaire à Blavet, l’actuel Port-Louis. À court terme, cette alliance change le rapport de forces.
Mais elle contient un danger évident pour toute perspective de souveraineté bretonne : Philippe II poursuit ses propres ambitions. Les Espagnols ne sont pas venus en Bretagne uniquement pour défendre Mercœur. Madrid considère la péninsule bretonne comme une position stratégique exceptionnelle dans la guerre contre la France et l’Angleterre.
1592 : la victoire de Craon

C’est pourtant avec l’aide espagnole que Mercœur remporte son plus grand succès militaire. Au printemps 1592, une armée royaliste commandée notamment par le prince de Conti et le duc de Montpensier assiège Craon, aux marches de la Bretagne. Mercœur marche à son secours. Le 23 mai 1592, ses forces et leurs alliés espagnols infligent une lourde défaite à l’armée royale. Les assiégeants sont mis en fuite. La victoire de Craon constitue l’apogée militaire de Mercœur.
À cet instant, le pouvoir d’Henri IV en Bretagne paraît encore extrêmement fragile. Nantes reste aux mains de Mercœur, les Espagnols disposent de forces importantes et la Ligue bretonne vient de démontrer qu’elle peut battre une armée royale en campagne.
Mais Craon ne débouche pas sur la création d’un État breton consolidé. Les divisions internes persistent et les Espagnols privilégient leurs propres positions, notamment Blavet. Le temps commence surtout à travailler pour Henri IV.
L’étau se resserre
En 1593, Henri de Navarre se convertit au catholicisme. Son sacre à Chartres l’année suivante prive progressivement la Ligue de son principal argument : le refus d’un roi protestant. Partout en France, les chefs ligueurs se rallient. La Bretagne devient progressivement le dernier grand foyer de résistance.
Mercœur tient pourtant encore plusieurs années. C’est ce qui donne à son aventure son caractère exceptionnel : alors que l’autorité d’Henri IV se rétablit presque partout, une partie de la Bretagne continue à échapper au roi. Mais l’équilibre militaire devient impossible à maintenir.
En 1597, après la reprise d’Amiens, Henri IV peut concentrer ses forces sur l’Ouest. Au début de 1598, environ 14 000 hommes convergent vers la Bretagne. Mercœur est désormais isolé. Son allié espagnol négocie lui-même avec la France.
Mercœur choisit finalement de négocier. Le 20 mars 1598, un accord est conclu à Angers. Il abandonne le gouvernement de Bretagne. En échange, Henri IV lui accorde d’immenses compensations financières et impose le mariage de sa fille unique, Françoise de Lorraine, avec César de Vendôme, fils naturel du roi et de Gabrielle d’Estrées.
Le symbole dynastique est puissant.
Les prétentions des Penthièvre, qui auraient pu servir de fondement à une restauration de l’État breton, sont ainsi réintégrées dans l’orbite de la monarchie française par le mariage. Henri IV peut alors entrer à Nantes. Quelques semaines plus tard, l’édit de Nantes clôt symboliquement les guerres de Religion françaises.
Le dernier rêve ducal

Entre 1589 et 1598, Nantes devient le centre d’un gouvernement concurrent de celui du roi de France. Mercœur invoque les droits bretons de son épouse, héritière des Penthièvre. Des contemporains envisagent de nouveau une couronne ducale. Et la Bretagne est le dernier grand pays où Henri IV doit encore imposer son autorité.
Ainsi, le 5 septembre 1582, lorsque Mercœur reçoit le gouvernement de Bretagne, personne ne peut encore deviner jusqu’où le conduira cette charge. Seize ans plus tard, lorsque son aventure s’achève, disparaît avec elle l’une des dernières possibilités historiques de voir renaître, au cœur des guerres de Religion, un pouvoir ducal breton souverain.
L’Espagne et le retour de la question ducale

L’alliance espagnole de Mercœur comportait une contradiction majeure : Philippe II avait lui-même des ambitions pour la Bretagne. Dès 1584, anticipant l’extinction possible des Valois, il avait fait examiner les droits de sa fille Isabelle-Claire-Eugénie au duché de Bretagne.
La prétention reposait sur une filiation directe avec la dernière dynastie ducale : Anne de Bretagne → Claude de France → Henri II → Élisabeth de Valois → Isabelle-Claire-Eugénie.
Contrairement à la France, où la succession royale excluait les femmes, la Bretagne avait connu la transmission du pouvoir ducal par les femmes. À la mort sans enfant d’Henri III en 1589, Philippe II pouvait donc opposer les droits bretons de sa fille à l’autorité revendiquée par Henri IV au titre de l’annexion de 1532.
L’intervention espagnole ne fut ainsi pas seulement militaire. La succession ducale bretonne redevint un enjeu diplomatique européen. Pendant quelques années, la question que l’annexion de 1532 semblait avoir refermée se posa de nouveau : si la Bretagne échappait à Henri IV, qui porterait la couronne ducale. La puissante Espagne prit le partie de la restauration d’un État breton, catholique, à même de le soutenir contre la France et l’Angleterre.
Olier Kerdrel
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