La proposition du Rassemblement national d’interdire le port du voile islamique dans l’espace public pourrait facilement être réduite à une nouvelle péripétie de l’interminable débat français sur l’islam. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Pour comprendre ce qui se passe, il faut donc sortir du commentaire politique immédiat et replacer cette proposition dans deux siècles d’histoire française.
Le vieux réflexe jacobin
L’interdiction du voile islamique n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, étrangère à la tradition politique française. Elle en constitue au contraire une manifestation presque chimiquement pure : celle du jacobinisme assimilateur. Depuis la Révolution, la France s’est construite en ne reconnaissant théoriquement ni peuples constitués, ni communautés intermédiaires, ni droits collectifs attachés à une origine. Face au mastodonte étatique se trouve le citoyen, coupé de ses appartenances particulières. Ce principe, justifié par le rouleau compresseur de l’égalitarisme, possédait son envers coercitif : la République n’a jamais simplement attendu que les populations vivant en France convergent spontanément. Elle les a concassées, amalgamées, y compris par la répression identitaire, pour en faire une masse indifférenciée et mobilisable, surtout militairement.
Bretons, Basques, Occitans, Corses, Flamands ou Alsaciens ont connu, à des degrés divers, cette formidable entreprise d’uniformisation culturelle, linguistique, politique et idéologique. La langue française fut imposée par l’école et l’administration, les langues ethniques marginalisées, le droit uniformisé, le service militaire utilisé comme machine de brassage, tandis que l’école républicaine transmettait une histoire fictive commune et que l’administration préfectorale faisait descendre jusque dans les provinces la norme produite par l’oligarchie parisienne. Le message était simple : les peuples ne devaient jamais concurrencer l’identité artificielle produite par l’État. Sous cet angle, la volonté d’interdire le voile appartient incontestablement à cette entreprise historique.
Du jacobinisme conquérant au jacobinisme défensif
Mais quelque chose a radicalement changé. Au XIXe siècle, l’État français assimilait parce qu’il se savait fort. Aujourd’hui, il envisage de contraindre parce qu’il se découvre inquiet. Toute la différence est là. La IIIe République ne doutait guère de sa capacité à « fabriquer » des Français. Elle disposait pour cela d’une extraordinaire machine institutionnelle : instituteurs, conscription militaire, administration centrale, langue unique, presse de masse, industrialisation, mobilité géographique et prestige d’une civilisation française convaincue de sa propre légitimité. L’État ne défendait pas une identité qu’il croyait menacée : il étendait une identité impériale dont il supposait la victoire inévitable. Le jacobinisme était foncièrement conquérant. Celui qui réapparaît aujourd’hui est défensif.
Quand la machine à fabriquer des Français s’enraye
Lorsqu’un mouvement susceptible d’accéder au pouvoir envisage de réglementer jusque dans la rue le vêtement religieux d’une femme adulte, c’est qu’une inquiétude fondamentale s’est installée : la convergence culturelle entre les populations ne semble plus aller de soi. Le véritable sujet n’est donc pas le voile islamique qui n’est qu’un symptôme. Le véritable sujet est la peur que le temps ne travaille plus nécessairement pour l’assimilation historiquement produite par l’État. Pendant plusieurs décennies, les élites françaises ont implicitement adopté un scénario relativement optimiste : l’immigration devait être suivie de l’installation, puis de la mobilité sociale, des mariages mixtes, de la sécularisation et finalement d’une convergence culturelle des générations suivantes.
À côté des trajectoires d’assimilation sont apparus des phénomènes de concentration résidentielle, de transmission religieuse, de réaffirmation identitaire et parfois de reconstitution de normes communautaires d’origine extra-européenne. L’islam en France dispose désormais de milliers de lieux de culte, tandis que les populations issues de l’immigration sont durablement installées. Les chiffres démographiques doivent naturellement être maniés avec précision : avoir un parent né à l’étranger ne signifie ni être immigré ni être musulman. Mais la tendance historique générale est incontestable : la France du XXIe siècle est beaucoup plus multiraciale et multiculturelle que celle de 1950, et cette transformation est particulièrement visible dans certaines générations et certains territoires.
C’est dans ce contexte que le voile islamique change politiquement de signification. Pour celle qui le porte, il peut être d’abord une prescription religieuse, une tradition familiale ou un choix personnel. Pour ceux qui veulent l’interdire, il est interprété tout autrement : comme la manifestation visible de la persistance d’une identité collective que plusieurs générations de présence en France n’ont pas nécessairement fait disparaître. C’est pourquoi quelques dizaines de centimètres carrés de tissu peuvent provoquer une crise politique. Les protagonistes ne parlent pas réellement d’un vêtement. Ils parlent de l’Hexagone de 2050.
Un jacobinisme sans sa machine jacobine
Il existe surtout une différence fondamentale entre le Breton de 1880 et l’enfant d’une famille immigrée de 2026. L’État républicain pouvait autrefois contrôler une part immense de l’environnement dans lequel s’effectuait l’assimilation. L’enfant breton quittait son village pour l’école française. Il accomplissait ensuite son service militaire en français. L’administration parlait français. La presse parlait français. L’ascension sociale passait par le français. Le monde extérieur lui-même poussait à l’assimilation. Cette puissance d’intégration n’existe plus sous la même forme.
Une famille installée en France peut aujourd’hui maintenir quotidiennement des relations avec plusieurs espaces culturels simultanément : télévision étrangère, réseaux sociaux internationaux, prédicateurs accessibles sur Internet, familles établies dans plusieurs pays, voyages, applications communautaires et relations matrimoniales transnationales. L’État n’est plus seul dans la pièce. La mondialisation, que l’on envisage généralement sous son aspect économique, a également détruit une partie du monopole culturel dont disposaient autrefois les États.
Parallèlement, la machine assimilatrice française s’est elle-même affaiblie. Le service militaire de masse a disparu. L’école ne transmet plus une norme culturelle explicite. Les grands médias nationaux ont perdu leur monopole. Les pratiques culturelles se fragmentent. Le sentiment national est largement réduit aux compétitions sportives, ou aux populations de souche européenne. Sous l’effet du nombre, les institutions françaises elles-mêmes sont beaucoup plus réticentes qu’autrefois à demander explicitement aux nouveaux arrivants d’abandonner certaines particularités. La France tente donc aujourd’hui de résoudre un problème gigantesque avec un logiciel ancien.
C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes les plus remarquables de la situation. Le Rassemblement national, longtemps présenté comme extérieur à la tradition républicaine classique, finit par reprendre l’un des instruments les plus caractéristiques de cette tradition. Face à l’islam, il devient ultra-jacobin. Méfiance envers les communautés intermédiaires, neutralisation des particularismes dans l’espace commun : on retrouve la vieille grammaire jacobine. Hier, l’État affrontait les langues ethniques, les identités dites « régionales » ou le catholicisme politique. Aujourd’hui, une partie de la classe politique désigne l’islam comme le corps à réduire. Mais le raisonnement demeure étonnamment similaire : un territoire, une communauté politique, une norme commune.
Renversement historique
L’État qui demande aujourd’hui aux populations issues de l’immigration de s’assimiler est précisément celui qui a considérablement affaibli les cultures historiques auxquelles elles auraient pu être assimilées. Il a fait reculer le breton, l’occitan, le flamand et d’autres langues au nom d’une culture française unique (et parisienne). Ce déracinement, sur fond d’exode rural, a créé un puissant individualisme dans les masses, laissant les populations se diluer culturellement et socialement dans le bain anonyme de la culture mondialisée. L’État se retrouve ainsi devant un problème qu’il avait difficilement imaginé : que se passe-t-il lorsque le centre exige encore l’assimilation des nouveaux venus, mais ne dispose plus d’une culture précise à laquelle il entend les assimiler ?
C’est pourquoi l’interdiction du voile islamique pourrait paradoxalement constituer un autre signe de faiblesse. Juridiquement, l’État français demeure puissant. Il peut interdire, réglementer, sanctionner et verbaliser. Culturellement, la situation est différente. Une culture sûre de son pouvoir d’attraction n’a normalement pas besoin de policiers pour obtenir que les générations suivantes adoptent progressivement ses codes. Son prestige et les opportunités qu’elle offre y suffisent. Lorsque l’assimilation doit passer du domaine social au Code pénal, quelque chose s’est déjà produit. La coercition intervient précisément lorsque l’évidence culturelle ne suffit plus. Plus l’État doute de sa capacité à assimiler culturellement, plus il peut être tenté d’assimiler par la répression, risquant d’alimenter une opposition de plus en plus massive et frontale.
Voilà peut-être la formule qui résume le mieux l’état actuel de la France : un jacobinisme sans sa machine jacobine. Elle retrouve le réflexe jacobin au moment même où elle a perdu une grande partie des instruments qui faisaient fonctionner le jacobinisme. Elle veut davantage d’assimilation mais ne dispose plus du service militaire de masse, du monopole scolaire, du monopole médiatique, de l’isolement géographique des populations ni même de la confiance culturelle qui caractérisait la République triomphante. Elle possède encore la loi. Elle possède beaucoup moins le monde social qui donnait autrefois à cette loi son efficacité.
C’est pourquoi la question du voile dépasse très largement Marine Le Pen et le Rassemblement national. Elle révèle une crise historique sans précédent du modèle français. Pendant deux siècles, la France a refusé le multiculturalisme institutionnel parce qu’elle croyait posséder une solution plus puissante : l’assimilation impériale. Mais avec l’échec de l’assimilation, l’État continue d’affirmer l’unité d’une société qui a déjà disparu dans les faits.
Le débat actuel mérite d’être observé bien au-delà des polémiques électorales. Ce que la France est en train de découvrir à travers le voile, l’immigration, la démographie et l’islam n’est pas simplement l’existence d’une nouvelle minorité religieuse. Elle découvre quelque chose de beaucoup plus vertigineux : pour la première fois depuis la Révolution française, l’État français défaille au point de voir se former une sécession culturelle concurrente sur l’ensemble de son territoire. Dans les faits, il déjà perdu cette confrontation dans de nombreux endroits et tout laisse à penser qu’il la perdra tout à fait d’ici à 20 ans.
La Bretagne face à l’épuisement du modèle hexagonal
Pour la Bretagne, cette transformation de la France pose une question politique particulière. Pendant deux siècles, le marché implicite du jacobinisme fut brutal mais cohérent : la Bretagne abandonnait progressivement sa langue, ses institutions et son identité pour être absorbée dans un État française culturellement dominant. Or, si le centre qui a assimilé la Bretagne perd lui-même progressivement sa capacité à produire une culture dominante, les termes de ce vieux contrat sont bouleversés.
L’enjeu devrait être de reconstruire une société bretonne suffisamment consciente d’elle-même pour transmettre sa culture : langue bretonne, histoire, patrimoine, institutions, médias, écoles, vie associative et sentiment d’appartenance ethnique. Une identité qui n’est plus transmise finit nécessairement par devenir un folklore, quelle que soit son ancienneté. Cela implique une revendication politique affirmée. Plus les transformations démographiques et culturelles deviennent importantes, plus la question de savoir qui décide de l’avenir culturel de la Bretagne devient centrale. Éducation, politique linguistique, aménagement du territoire, protection du patrimoine ne peuvent plus être considérés comme des questions secondaires si l’objectif est la continuité historique du peuple breton.
La Bretagne aurait ainsi intérêt à sortir d’une alternative stérile entre l’assimilation jacobine qui a échoué et un multiculturalisme où toutes les identités coexistent sans culture commune. Elle doit défendre un troisième modèle : une société bretonne possédant une culture suffisamment forte pour redevenir dominante dans son berceau historique.
Le bouleversement français pourrait donc constituer un tournant pour l’Emsav et notre peuple. À mesure que s’affaiblit l’ancien centre assimilateur, la question n’est plus seulement de résister à Paris, mais de reconstruire ce que deux siècles de centralisation ont gravement affaibli : la capacité de la Bretagne à assurer elle-même sa continuité historique.
Budig Gourmaelon
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