En 1341, la Bretagne entre dans l’une des crises les plus graves de son histoire médiévale. Pendant plus de vingt ans, deux maisons vont s’affronter pour la couronne de Bretagne, entraînant avec elles une partie de la noblesse, des villes et des communautés bretonnes. La monarchie française puis l’Angleterre interviennent à leur tour, et la guerre de Succession de Bretagne finit par se confondre avec le conflit beaucoup plus vaste que nous appelons aujourd’hui la guerre de Cent Ans. C’est dans cette guerre que Robert III d’Artois, prince capétien proscrit par le roi de France Philippe VI, viendra combattre aux côtés des Montfort et de leurs alliés bretons.
Pour comprendre pourquoi un prince français finit par débarquer en armes en Bretagne, il faut revenir à l’origine de la crise. Le 30 avril 1341, le duc Yann III de Bretagne meurt sans enfant. Il laisse derrière lui un État breton puissant, mais aucune succession incontestable. Deux parents du duc défunt revendiquent alors son héritage, et chacun dispose d’arguments suffisamment sérieux pour que la question ne puisse être réglée simplement.
Deux prétendants au trône de Bretagne

Le 30 avril 1341, le duc Yann III de Bretagne meurt sans enfant
Le premier est Jean de Montfort, demi-frère de Yann III. Il est le fils du duc Arthur II de Bretagne et de sa seconde épouse, Yolande de Dreux. En tant que frère du duc défunt, il peut se présenter comme son plus proche parent masculin vivant et réclamer la succession ducale.
Face à lui se trouve Jeanne de Penthièvre, nièce de Yann III. Elle est la fille de Guy de Bretagne, frère cadet de Yann III, mort en 1331. Jeanne soutient que les droits de son père doivent lui être transmis : si Guy avait survécu à Yann III, il aurait pu prétendre à la succession de son frère, et sa fille considère donc pouvoir représenter cette branche de la famille. Elle dispose en outre d’un soutien particulièrement puissant puisqu’elle est mariée à Charles de Blois, grand seigneur français et neveu du roi Philippe VI.
La querelle peut sembler étrange, mais elle repose sur une véritable difficulté juridique. Jean de Montfort invoque essentiellement la proximité masculine : il est le frère du dernier duc. Jeanne de Penthièvre représente, quant à elle, une branche familiale issue d’un frère plus ancien dans l’ordre de naissance. Deux principes entrent donc en concurrence : la proximité de parenté et la représentation successorale.
Il faut surtout éviter de projeter mécaniquement sur la Bretagne la loi salique appliquée à la couronne de France. Les femmes ne sont pas absolument exclues de la succession bretonne. La question n’est donc pas simplement de savoir si « un homme passe nécessairement avant une femme ». Il s’agit de déterminer si le frère survivant du dernier duc doit l’emporter sur la fille d’un frère décédé qui aurait lui-même possédé des droits à la succession. Cette ambiguïté explique en partie pourquoi les deux camps peuvent se considérer comme légitimes.
Montfort comprend que le droit ne suffira pas

Jean de Montfort est accueilli comme le souverain légitime dans les villes bretonnes
Jean de Montfort ne se contente pas d’attendre qu’une assemblée de juristes décide de son avenir. Dès la mort de Yann III, il agit rapidement pour transformer sa prétention en pouvoir réel. Dans un État médiéval, posséder un droit théorique ne suffit pas : il faut contrôler les villes, les forteresses, les officiers, les finances et les hommes capables de faire respecter son autorité.
Montfort se rend notamment à Nantes et prend possession du trésor ducal conservé à Limoges. Il entreprend ensuite une véritable tournée de la Bretagne afin d’obtenir le ralliement des places et des seigneurs. Nantes, Brest, Rennes, Vannes, Hennebont et les nombreuses forteresses du pays représentent beaucoup plus que des noms sur une carte : celui qui les contrôle dispose de garnisons, de réserves, de revenus, de ports et de points d’appui permettant de dominer les campagnes environnantes.
La stratégie de Montfort est donc parfaitement rationnelle. Il veut créer une situation dans laquelle, avant même que la querelle successorale ne soit définitivement jugée, il exerce déjà concrètement l’autorité gouvernementale. Une partie des Bretons se rallie à lui et reconnaît sa prétention. Mais Jeanne de Penthièvre et Charles de Blois disposent d’un avantage que Montfort ne peut ignorer : derrière eux se trouve la monarchie française.
Charles de Blois, l’agent du roi de France

L’arrêt de Conflans consacre l’ingérence illégale du roi de France dans les affaires bretonnes, précipitant la guerre
Charles de Blois n’est pas simplement l’époux d’une prétendante bretonne. Sa mère, Marguerite de Valois, est la sœur du roi de France Philippe VI. Le souverain appelé à intervenir dans la querelle est donc l’oncle de l’un des deux principaux bénéficiaires possibles de la succession.
La situation est encore compliquée par le statut féodal de la Bretagne. Le duc est un souverain, disposant de son administration, de ses ressources et d’une très large indépendance. Le roi de France, Philippe VI, prétend imposer une vassalisation à la Bretagne, et estime donc pouvoir juger le différend entre les deux prétendants. L’affaire est unilatéralement portée devant sa cour et, le 7 septembre 1341, l’arrêt de Conflans reconnaît les droits de Jeanne de Penthièvre et de Charles de Blois.
Du point de vue breton, et de Montfort et de ses partisans, la situation est évidemment beaucoup plus inquiétante : le juge qui s’ingère unilatéralement dans les affaires bretonnes est précisément l’oncle de Charles de Blois, et son jugement place à la tête de la Bretagne un prince étroitement lié à la dynastie française.
Surtout, Philippe VI ne se contente pas de rendre une décision juridique. Lorsque Montfort, à la tête du parti patriotique, refuse de s’y soumettre, le roi met la puissance militaire de la monarchie au service de son application. Une armée est réunie sous le commandement du fils du roi, Jean, duc de Normandie, le futur Jean II le Bon. Charles de Blois accompagne cette expédition destinée à imposer par les armes la succession reconnue à Conflans.
À cet instant, la nature du conflit change. Jean de Montfort n’affronte plus seulement Jeanne de Penthièvre et ses partisans bretons dans une querelle dynastique. Il doit désormais résister à une armée étrangère venue installer un fantoche, Charles de Blois, à la tête de la Bretagne.
Pourquoi la Bretagne est un enjeu considérable
Cette intervention ne peut être séparée du contexte européen. Depuis 1337, Philippe VI est en guerre contre Édouard III d’Angleterre, qui conteste son accession au trône de France. La guerre de Cent Ans commence à peine, mais la rivalité franco-anglaise transforme déjà l’équilibre politique de l’Europe occidentale.
Dans ce conflit, la position géographique de la Bretagne lui donne une importance exceptionnelle. Sa longue façade maritime ouvre sur la Manche et l’Atlantique. Ses ports sont facilement accessibles depuis le sud de l’Angleterre et peuvent également servir aux communications avec l’Aquitaine, où le roi d’Angleterre possède encore d’immenses intérêts. Une puissance contrôlant durablement les ports bretons disposerait donc de points d’appui remarquables sur le flanc occidental du royaume de France.
Pour Philippe VI, l’installation de son neveu Charles de Blois à la tête de la Bretagne présenterait ainsi un avantage évident. Le duché serait gouverné par un exécutant appartenant à son environnement familial et politique. Pour Édouard III, au contraire, voir toute la péninsule passer sous l’autorité d’un proche du roi de France constituerait une évolution dangereuse. La succession bretonne possède donc, dès 1341, une dimension stratégique qui dépasse largement les droits personnels de Montfort et de Penthièvre.
La France choisit la force

L’armée française envahit la Bretagne en automne 1341, semant la mort et la destruction partout où elle passe
À l’automne 1341, la supériorité dont dispose le camp de Charles de Blois devient brutalement concrète. L’armée française conduite par Jean de Normandie entre en campagne pour faire appliquer l’arrêt de Conflans. Elle dispose de moyens que Jean de Montfort ne peut facilement égaler : contingents de grands seigneurs, hommes d’armes expérimentés, ressources financières royales et capacité à soutenir des opérations de siège importantes.
L’une des premières grandes opérations vise Champtoceaux, forteresse stratégique dominant la Loire. La place est assiégée et tombe après une résistance sérieuse. L’armée franco-blésiste peut alors progresser vers Nantes, cœur politique et économique du dispositif de Montfort. La rapidité avec laquelle celui-ci avait pris possession d’une partie du duché quelques mois auparavant se retourne désormais contre lui : il lui faut défendre simultanément un territoire étendu contre une force beaucoup plus concentrée.
La situation révèle une faiblesse fondamentale du camp indépendantiste. Jean de Montfort possède des partisans, des places fortes et une légitimité défendue par une partie des Bretons, mais il ne possède pas encore une puissance militaire comparable à celle que l’envahisseur français peut projeter en Bretagne. S’il veut survivre, il lui faudra soit provoquer l’échec de l’intervention française, soit trouver un allié capable de rétablir l’équilibre.
La Bretagne entre dans une guerre plus vaste
Cet allié ne peut guère être que l’Angleterre. Édouard III est le seul souverain disposant à la fois des moyens militaires nécessaires, d’un accès maritime direct à la Bretagne et d’un intérêt stratégique évident à empêcher la France d’y installer définitivement son neveu. Les intérêts du roi d’Angleterre et ceux de la Bretagne indépendante commencent ainsi à converger.
Pour les Montfortistes, l’aide anglaise doit permettre de résister à une intervention française qui menace de décider militairement de la succession. Pour Édouard III, soutenir Montfort permet d’ouvrir un nouveau front contre Philippe VI et, éventuellement, de disposer en Bretagne de ports et d’un gouvernement allié. Cette convergence d’intérêts va bientôt donner naissance à une véritable coopération militaire entre Anglais et Bretons.
Mais à la fin de 1341, cette alliance n’a pas encore déployé toute sa puissance. L’armée franco-blésiste progresse et Nantes est menacée. Jean de Montfort, qui quelques mois plus tôt semblait en mesure d’imposer son autorité à une grande partie du duché, va bientôt tomber entre les mains de ses adversaires.
Sa capture aurait pu terminer la guerre presque immédiatement. Elle va au contraire faire apparaître une nouvelle figure à la tête de la résistance : Jeanne de Flandre, son épouse, qui refuse d’abandonner les droits de sa famille et organise la poursuite du combat. Autour d’elle vont se rassembler des partisans bretons, tandis que les premiers secours venus d’Angleterre commencent à transformer le rapport de forces.
C’est également dans cette confrontation qu’apparaîtra bientôt Robert III d’Artois. Prince capétien, homme de guerre expérimenté et proscrit de Philippe VI, Robert trouvera dans la cause de Montfort et de la Bretagne des hommes qui combattent le même adversaire que lui. Son intervention fera entrer la guerre dans une nouvelle phase, celle des grandes opérations anglo-bretonnes de 1342.
Olier Kerdrel
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