Le 14 septembre 2026, à Cardiff, John Swinney (SNP, Premier ministre d’Écosse), Rhun ap Iorwerth (Plaid Cymru, Premier ministre du Pays de Galles), Michelle O’Neill (Sinn Féin, Première ministre d’Irlande du Nord) et Mary Lou McDonald (présidente de Sinn Féin) ont signé un mémorandum d’entente.
— Politics UK (@PolitlcsUK) September 14, 2026
Ce document n’est pas un traité d’indépendance. Il constitue néanmoins un moment politique significatif : pour la première fois depuis la dévolution de la fin des années 1990, les trois nations périphériques du Royaume-Uni sont dirigées simultanément par des formations explicitement favorables à la sortie de l’Union (indépendance ou réunification). Le texte affirme le droit à l’autodétermination, appelle Westminster à « préparer, planifier et faciliter » le changement constitutionnel, et proclame que « l’avenir de nos nations appartient à l’Union européenne ».
Un contexte historique et structurel long
Cette rencontre s’inscrit dans une trajectoire commencée il y a près de trente ans. Les référendums de 1997 (Écosse et Pays de Galles) puis l’accord du Vendredi saint de 1998 ont créé des institutions dévolues (Holyrood, Senedd, Stormont) avec des compétences substantielles en santé, éducation, transports et, progressivement, fiscalité. La dévolution était conçue comme un moyen de stabiliser le Royaume-Uni en donnant une voix institutionnelle aux nations. Elle a aussi fourni aux indépendantistes des plateformes de pouvoir et de légitimité.
Le Brexit a agi comme un accélérateur. L’Écosse (62 % Remain) et l’Irlande du Nord (56 % Remain) ont été sorties de l’UE contre la volonté exprimée de leurs électorats. Le Pays de Galles avait voté Leave, mais ses institutions et une partie croissante de son opinion se sont ensuite éloignées de Westminster. Le Brexit a renforcé l’argument pro-européen des indépendantistes : l’indépendance devient une voie de retour dans le marché unique et les programmes d’aide européens. Il a aussi fragilisé la confiance dans la capacité de Londres à gérer les intérêts différenciés des nations.
Politiquement, 2026 marque une conjoncture inédite. Le SNP gouverne l’Écosse depuis 2007 (avec des interruptions de majorité absolue). Sinn Féin est devenu le premier parti à Stormont depuis 2022. Plaid Cymru a pris la tête du gouvernement gallois après les élections de mai 2026, mettant fin à des décennies de domination de la gauche britannique. Ces trois formations ne partagent pas le même calendrier ni le même objectif final (indépendance pure pour l’Écosse et le Pays de Galles ; réunification avec la République d’Irlande pour le Nord), mais elles partagent le principe que le peuple de chaque nation doit pouvoir décider sans veto permanent de Westminster.
Le gouvernement Burnham et le paradoxe de la dévolution
L’arrivée d’Andy Burnham au 10 Downing Street en juillet 2026 ajoute une couche d’ironie. Ancien maire de Greater Manchester, « King of the North », Burnham a construit sa carrière sur la critique du centralisme londonien et la promotion d’une dévolution profonde vers les régions anglaises (« No. 10 North », renforcement des pouvoirs des maires métropolitains, réindustrialisation). Il se présente comme le Premier ministre de l’Union et du rééquilibrage territorial. Or, face aux indépendantismes celtiques, sa position reste classique : pas de second référendum écossais (« off limits »), pas de border poll immédiat, concentration sur l’économie et le coût de la vie plutôt que sur les questions constitutionnelles.

Andy Burnham
Cette posture crée une tension. Burnham veut redistribuer le pouvoir à l’intérieur de l’Angleterre et améliorer la collaboration intergouvernementale. Les indépendantistes y voient une confirmation que Westminster ne cédera jamais sur le droit fondamental à l’autodétermination. Le mémorandum de Cardiff est donc aussi une réponse à cette contradiction : si la dévolution est bonne pour Manchester, pourquoi le droit de décider de leur statut constitutionnel serait-il refusé à Édimbourg, Cardiff et Belfast ?
Objectifs concrets et limites du document
Le mémorandum n’est pas un plan de rupture immédiate. Il fixe des axes de coopération pragmatiques : économie plus juste (critique du modèle de Whitehall), énergie renouvelable au service des populations, reconstruction des liens européens. Il reconnaît explicitement les différences de rythmes et de projets. C’est un instrument de pression et de légitimation mutuelle plus qu’un programme de gouvernement commun.
Les sondages illustrent la réalité des rapports de force. En Écosse, le soutien à l’indépendance oscille autour de 50 %, avec des pics post-Brexit. Au Pays de Galles, il est désormais majoritaires chez les moins de 45 ans. En Irlande du Nord, le soutien à la réunification se situe généralement entre 36 et 41 %, loin d’une majorité claire. Aucune des trois nations ne dispose aujourd’hui d’une majorité stable et déterminée pour la séparation. Le document vise donc à entretenir la dynamique, à normaliser l’idée du changement constitutionnel et à placer le gouvernement britannique en position de défenseur du statu quo.
Réactions unionistes
Côté unioniste, les réactions ont été prévisibles : défense de l’Union, accusation de distraction par rapport aux priorités socio-économiques, rappel du référendum de 2014 et des risques économiques d’une rupture (notamment la question du marché intérieur britannique post-indépendance). Certains ont aussi critiqué l’alliance avec Sinn Féin en raison de son histoire. Ces critiques ne changent pas le fait que le paysage institutionnel a évolué : les indépendantistes occupent désormais les positions de pouvoir dans les trois capitales. À moyen terme, deux scénarios principaux se dessinent. Le premier est celui d’une pression croissante qui force des concessions constitutionnelles (plus de pouvoirs fiscaux, mécanisme de déclenchement de référendums, réforme de la gouvernance intergouvernementale). Le second est celui d’un enlisement : le gouvernement britannique continue de refuser les consultations, les indépendantistes peinent à élargir leur base au-delà de leur électorat traditionnel, et les questions économiques et sociales reprennent le dessus. Le facteur européen reste central : tant que le Royaume-Uni restera en dehors de l’UE, l’argument du retour via l’indépendance conservera une force mobilisatrice.
Quelle inspiration pour la Bretagne face à la France ?
Le parallèle avec la Bretagne est tentant Les différences sont cependant structurelles. Le Royaume-Uni est un État multinational avec une tradition de souveraineté parlementaire flexible et une dévolution déjà avancée. La France reste un État unitaire jacobin, où l’autonomie se heurte à des verrous idéologiques et constitutionnels beaucoup plus rigides. L’enseignement principal de Cardiff pour la Bretagne n’est donc pas le modèle d’une rupture, mais celui de la construction patiente d’un rapport de force politique institutionnel. Les indépendantistes ont utilisé les institutions dévolues pour accumuler de la légitimité, normaliser leur discours et forcer le centre à réagir.
Il faut s’inspirer de cette méthode : ouvrir le débat public, démontrer la capacité de gouvernance, construire des alliances inter-celtiques et européennes, et transformer une revendication identitaire en projet de modernisation politique. Dans un État aussi centralisé que la France, cette voie est plus longue et plus contrainte, mais elle reste la plus réaliste. Le mémorandum de Cardiff ne signe pas la fin immédiate du Royaume-Uni, mais il révèle cependant une réalité : l’Union britannique ne repose plus sur un consensus fort, mais sur un équilibre fragile entre des nations qui ont désormais les moyens institutionnels et politiques d’exprimer durablement leur différence. C’est cette évolution lente, plus que les déclarations spectaculaires, qui constitue le véritable enjeu.
Budig Gourmaelon
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