Première partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : la mort de Yann III (Partie 1)
À l’automne 1341, la querelle pour la succession de Jean III n’est déjà plus seulement une confrontation juridique entre Jean de Montfort et Jeanne de Penthièvre. L’ingérence française, par l’arrêt de Conflans, a prétendument reconnu cette dernière et son époux Charles de Blois, neveu du roi de France Philippe VI, mais Jean de Montfort, déterminé à défendre non seulement ses droits, mais la souveraineté bretonne, refuse de plier. Le roi de France décide alors de faire appliquer par les armes la décision rendue sous son autorité. Une importante armée commandée par son fils Jean, duc de Normandie et futur Jean II, entre en Bretagne avec Charles de Blois.
Pour le parti montfortiste, la situation est extrêmement dangereuse. Jean de Montfort a profité des mois suivant la mort de Jean III pour obtenir le contrôle de nombreuses places et rallier une partie de la noblesse bretonne, mais il n’a pas eu le temps de transformer ces succès politiques en un système militaire capable d’affronter durablement une grande armée. Ses forces sont dispersées entre différentes villes et forteresses. Face à lui se trouve désormais une puissance capable de concentrer hommes d’armes, chevaliers, fantassins et moyens de siège sur un objectif déterminé, puis de recommencer quelques semaines plus tard ailleurs.
L’objectif de l’expédition est évident : il faut frapper suffisamment vite pour empêcher Montfort de consolider son pouvoir. Si son armée est détruite, ses principales places prises et sa personne capturée, Philippe VI et Charles de Blois peuvent espérer terminer la guerre avant qu’une puissance étrangère n’ait le temps d’intervenir. À l’automne 1341 commence ainsi une véritable campagne de conquête du duché.
Champtoceaux, la première brèche
L’un des premiers objectifs est Champtoceaux, grande forteresse dominant la Loire aux marches orientales de la Bretagne. Sa position est essentielle. Contrôler Champtoceaux permet de surveiller un important passage sur le fleuve et ouvre la route vers Nantes, principale ville du dispositif de Montfort. Pour une armée arrivant de l’est, la place constitue donc un verrou qu’il est difficile de laisser derrière soi.
Jean de Montfort comprend le danger et vient défendre le secteur. Mais l’armée conduite par le duc de Normandie est suffisamment puissante pour entreprendre un siège en règle. Les opérations médiévales de ce type sont beaucoup plus complexes qu’une simple attaque contre des murailles : il faut isoler la place, empêcher son ravitaillement, protéger le camp des assiégeants, construire ou déplacer des engins, maintenir plusieurs milliers d’hommes et nourrir les chevaux. Une monarchie disposant de ressources importantes possède dans ce domaine un avantage considérable sur une coalition encore récente de seigneurs et de garnisons.
La résistance montfortiste finit par céder. Jean de Montfort parvient à échapper au désastre, mais Champtoceaux tombe. La route de Nantes est désormais directement menacée. L’effet politique est aussi important que le résultat militaire : les villes et les seigneurs qui avaient reconnu Montfort quelques mois auparavant découvrent que Charles de Blois n’arrive pas seulement muni d’un jugement favorable, mais accompagné d’une armée capable de faire tomber les forteresses qui lui résistent.
Nantes, le cœur du pouvoir de Montfort

Jean de Montfort, duc de Bretagne légitime, est capturé par les Français après la chute de Nantes
Montfort se replie sur Nantes, où il espère organiser la résistance. La ville possède une importance considérable. Elle constitue l’un des principaux centres politiques et économiques du duché, contrôle la basse Loire et a joué un rôle central dans la prise de pouvoir de Montfort après la mort de Jean III. La perdre signifierait beaucoup plus que l’abandon d’une forteresse : ce serait une atteinte directe à son autorité.
L’armée franco-blésiste vient bientôt mettre le siège devant la ville. À l’intérieur, la situation devient progressivement difficile. Une ville assiégée doit nourrir sa population et sa garnison, maintenir ses murailles, surveiller ses portes et conserver la volonté de résister alors même que l’ennemi ravage ou contrôle les campagnes environnantes. Les habitants savent également que chaque semaine de résistance augmente les risques de famine, de destruction et, en cas de prise d’assaut, de violences.
Jean de Montfort tente une sortie contre les assiégeants, mais l’opération tourne mal et lui coûte des hommes. Les tensions augmentent alors dans Nantes. Une partie des bourgeois et des notables ne souhaite plus supporter une guerre qui paraît perdue. Le rapport de forces politique à l’intérieur des murailles devient aussi important que celui des soldats qui combattent à l’extérieur.
Finalement, la ville négocie. Nantes capitule en novembre 1341, et Jean de Montfort tombe entre les mains de ses adversaires. Il est conduit en France et emprisonné. En quelques semaines, la campagne a donc obtenu ce que Philippe VI pouvait raisonnablement espérer de mieux : une forteresse stratégique est tombée, Nantes s’est soumise et le prétendant adverse est prisonnier.
La guerre paraît pratiquement terminée.
Une victoire qui aurait dû être décisive
Pour Charles de Blois et ses alliés, la capture de Montfort change complètement la situation. Dans une guerre dynastique, la personne du prétendant possède une importance immense. Les fidélités se nouent autour de lui, les actes sont accomplis en son nom et les combattants peuvent considérer que sa disparition rend désormais inutile la poursuite de la résistance. Jean de Montfort vivant mais prisonnier, Charles peut espérer rallier progressivement les places qui refusent encore de le reconnaître.
Le calcul est d’autant plus raisonnable que les Montfortistes ne disposent pas encore d’une armée étrangère importante en Bretagne. Édouard III s’est rapproché de leur cause, mais les opérations anglaises n’ont pas encore pris l’ampleur qu’elles connaîtront en 1342. Pour le parti de Charles de Blois, il existe donc une fenêtre d’opportunité : soumettre rapidement les dernières résistances avant que l’Angleterre ne puisse intervenir massivement.
Plusieurs places restent cependant aux mains des partisans de Montfort. Brest constitue notamment un point d’appui essentiel sur la façade occidentale. Plus au sud, Hennebont va devenir le véritable centre de résistance. C’est là qu’apparaît celle que les chroniqueurs feront entrer dans l’histoire sous le nom de Jeanne de Flandre, épouse de Jean de Montfort.
Jeanne de Flandre reprend le combat
La capture de son mari ne conduit pas Jeanne à négocier l’abandon de ses prétentions. Elle reprend au contraire la direction politique du parti indépendantiste au nom de son époux et de leur jeune fils Jean, le futur duc Jean IV. Ce choix est décisif. Tant qu’un héritier existe et que des forteresses continuent à reconnaître ses droits, la capture du prétendant ne suffit pas à terminer une guerre de succession.
Jeanne possède en outre des avantages personnels et dynastiques importants. Fille de Louis de Flandre, comte de Nevers et de Rethel, elle appartient à la haute aristocratie européenne et dispose de réseaux dépassant largement la Bretagne. Elle comprend surtout que le parti montfortiste ne pourra pas résister indéfiniment aux forces soutenant Charles de Blois s’il reste isolé.
Elle organise donc la défense des places encore fidèles et poursuit les contacts avec l’Angleterre. Son fils est envoyé sous protection anglaise, ce qui constitue autant une mesure de sécurité qu’un geste politique. La survie physique du jeune héritier garantit la continuité de la cause : même si Jean de Montfort demeure prisonnier, il existe désormais une génération suivante autour de laquelle les partisans peuvent se rassembler.
Cette situation transforme progressivement la nature du conflit. Philippe VI a utilisé les ressources de la monarchie française pour soutenir Charles de Blois ; les Montfortistes vont chercher auprès d’Édouard III les moyens nécessaires pour empêcher cette intervention de décider définitivement de la succession.
Hennebont devient le cœur de la résistance

Jeanne de Flandre, femme de Jean de Montfort, anime la résistance indépendantiste au point d’impressionner les chroniqueurs français
Au printemps 1342, Charles de Blois cherche à exploiter son avantage avant que les secours anglais ne deviennent trop importants. Les opérations reprennent et Hennebont, où Jeanne s’est établie, devient l’un des principaux objectifs. La place est bien située, protégée par ses fortifications et reliée à la mer par le Blavet, ce qui lui donne une importance particulière pour un parti attendant des renforts venus d’Angleterre.
C’est à Hennebont que se construit la légende militaire de Jeanne de Flandre. Les récits, particulièrement ceux de Froissart, la montrent parcourant les défenses, encourageant les hommes et participant directement à l’organisation de la résistance. L’épisode le plus célèbre la voit profiter d’une attaque contre les murailles pour sortir avec un détachement, contourner les assiégeants et incendier leur camp avant de rejoindre Auray. Le rôle politique et militaire de Jeanne dans la survie du parti montfortiste est incontestable.
La résistance d’Hennebont possède surtout une signification stratégique. Pour Charles de Blois, il ne suffit plus de posséder Nantes et de détenir Jean de Montfort : il faut réduire une série de forteresses capables de servir de bases à une contre-offensive. Pour les Montfortistes, il suffit au contraire de tenir suffisamment longtemps pour permettre aux secours extérieurs d’arriver. Dans cette course contre le temps, chaque semaine gagnée compte.
Les défenseurs regardent donc vers la mer. Les navires anglais peuvent apporter ce dont le parti manque le plus : des hommes d’armes professionnels, des archers, de l’argent, des équipements et surtout la possibilité de relier les différentes résistances bretonnes à une puissance capable d’affronter Philippe VI.
Les premiers Anglais arrivent
L’intervention anglaise ne commence pas avec Robert d’Artois. Dès 1342, des contingents commandés notamment par Walter de Mauny, que les sources françaises nomment généralement Gautier de Mauny, interviennent en Bretagne. Ces forces sont relativement limitées par rapport aux grandes armées royales, mais leur qualité militaire et leur arrivée par mer leur permettent d’intervenir rapidement sur les points menacés.
Les secours atteignant Hennebont donnent aux Montfortistes ce dont ils avaient besoin : la certitude qu’ils ne sont plus seuls. La guerre que Philippe VI pouvait espérer terminer après la capture de Jean de Montfort devient désormais beaucoup plus difficile à conclure. Pour chaque place assiégée, il faut tenir compte de la possibilité d’une intervention maritime anglaise ; pour chaque armée française concentrée dans une région, il faut envisager qu’un autre contingent débarque ailleurs.
L’alliance qui se constitue n’est pourtant pas une simple occupation anglaise de la Bretagne. Les forces qui vont combattre Charles de Blois associent des contingents envoyés par Édouard III à des seigneurs, chevaliers, garnisons et combattants bretons demeurés fidèles aux Montfort. Les Anglais apportent des moyens supplémentaires et une organisation militaire particulièrement efficace, tandis que leurs alliés bretons fournissent des forteresses, des réseaux locaux, des hommes et surtout la cause politique au nom de laquelle la guerre est menée.
C’est cette combinaison qui donnera naissance à ce que l’on peut appeler, avec les précautions nécessaires, l’armée anglo-bretonne.
Pourquoi Édouard III choisit Montfort

L’intervention anglais en faveur des indépendantistes fait échouer l’offensive française
Le soutien d’Édouard III n’est évidemment pas désintéressé. Le roi d’Angleterre est en guerre avec Philippe VI depuis 1337 et comprend immédiatement l’intérêt stratégique d’une Bretagne gouvernée par un souverain qui lui serait allié. Une telle situation obligerait la monarchie française à consacrer des hommes et de l’argent à son flanc occidental tout en donnant aux Anglais accès à des ports situés à quelques journées de navigation de leurs propres côtes.
La géographie explique beaucoup de choses. Brest constitue un remarquable point d’appui face à l’Atlantique et à la Manche. Les ports bretons permettent d’acheminer des hommes et des chevaux depuis l’Angleterre, mais aussi d’envisager des communications avec l’Aquitaine anglaise. Une Bretagne entièrement contrôlée par Charles de Blois, fantoche de la France, et étroitement liée à Philippe VI représenterait au contraire une menace sur ces routes.
Les intérêts d’Édouard III et des Montfortistes ne sont donc pas identiques, mais ils convergent puissamment. Jeanne et ses partisans veulent empêcher Charles de Blois de prendre le duché. Édouard veut empêcher Philippe VI d’étendre son influence sur toute la péninsule et souhaite ouvrir un nouveau théâtre d’opérations contre son adversaire. Chacun apporte à l’autre ce qui lui manque : les Montfortistes disposent d’une cause, de partisans et de places fortes en Bretagne ; l’Angleterre possède des soldats, des navires, de l’argent et une puissance internationale capable de faire contrepoids à la monarchie française.
Une guerre que Charles de Blois n’a pas réussi à terminer

À la fin de 1341, la victoire du parti de Charles de Blois paraissait pourtant proche. Jean de Montfort était prisonnier, Nantes avait capitulé et l’intervention française semblait avoir réglé militairement une succession que l’arrêt illégitime et illégal de Conflans avait déjà tranchée juridiquement. Quelques mois plus tard, la situation est profondément différente. Jeanne de Flandre a maintenu la cohésion de son parti, plusieurs places continuent de résister et les premiers contingents anglais ont commencé à intervenir.
Philippe VI et Charles de Blois sont désormais confrontés à un problème qu’ils n’avaient pas réussi à résoudre assez rapidement : la résistance indépendantiste a survécu assez longtemps pour s’internationaliser. Il ne s’agit plus simplement de poursuivre quelques garnisons privées de leur chef. Pour détruire le parti de Montfort, il faudra désormais affronter des forces venues d’Angleterre et empêcher celles-ci de disposer de bases permanentes sur le territoire breton.
Édouard III décide alors de renforcer considérablement son intervention. Pour conduire l’une des principales expéditions, il choisit un homme qui connaît intimement la monarchie française, ses princes et ses méthodes de guerre. Cet homme est lui-même issu de la haute aristocratie capétienne, mais il a été dépouillé de ses biens, condamné et contraint à l’exil après son conflit avec Philippe VI.
Il s’appelle Robert III d’Artois, lui-même petit-fils de Jean II, duc de Bretagne. Son arrivée en Bretagne, à l’été 1342, va ouvrir la phase la plus spectaculaire de cette première campagne. À la tête de combattants venus d’Angleterre et bientôt rejoint par des alliés bretons, Robert ne vient pas réclamer le duché pour lui-même : il vient soutenir la cause de Montfort et porter la guerre contre ceux qui cherchent à l’abattre.
Dans le prochain article : Robert III d’Artois, de la cour des Capétiens à l’exil anglais, et les raisons qui conduisent l’un des plus grands seigneurs de son temps à prendre les armes aux côtés des Montfortistes bretons.
Recevez notre newsletter par e-mail !
