Mille ans d’impérialisme français à l’Est : conquêtes, destructions et revers dans le monde germanique

Depuis le partage de l’Empire carolingien en 843, la frontière orientale de la France a été le théâtre d’une longue succession de guerres, d’annexions et d’occupations. À mesure que sa puissance grandissait, le royaume de France progressa vers le monde germanique : Trois-Évêchés, Alsace, Franche-Comté, Strasbourg, Lorraine, puis rive gauche du Rhin sous la Révolution et Napoléon. Cette expansion, particulièrement intense et meurtrière entre le XVIe et le début du XIXe siècle, fut marquée par des tueries, des pillages et des destructions, dont le ravage du Palatinat reste l’exemple le plus célèbre. L’histoire de cette phase brutale de l’impérialisme français vers l’Est est un trop peu connu du public breton et mérite que l’on retrace.

1. De Verdun à la formation d’une frontière franco-germanique

Le point de départ de ce qui deviendra l’expansionnisme français est le traité de Verdun de 843, qui partage l’empire de Charlemagne entre ses petits-fils. Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale, Louis le Germanique la Francie orientale, tandis que Lothaire Ier conserve une longue bande intermédiaire allant de la mer du Nord à l’Italie, la Lotharingie. Il serait anachronique d’y voir déjà une frontière entre la France et l’Allemagne modernes, mais cette division crée deux ensembles politiques dont les évolutions divergentes produiront progressivement un espace français à l’ouest et germanique à l’est.

La zone intermédiaire devient rapidement l’enjeu essentiel. En 870, le traité de Meerssen partage une partie des possessions de Lothaire II entre Francie occidentale et orientale. En 925, la Lotharingie passe sous l’autorité du royaume germanique. Pendant plusieurs siècles, toutefois, les Capétiens disposent de moyens trop faibles pour mener une politique systématique de conquête vers le Rhin. Leur priorité reste l’affirmation de l’autorité royale à l’intérieur même du royaume. La situation commence à évoluer à partir des XIIIe et XIVe siècles : en 1301, par exemple, le traité de Bruges impose au comte de Bar la suzeraineté française sur ses possessions situées à l’ouest de la Meuse. En 1349, le Dauphiné, terre historiquement liée au Saint-Empire est annexé par la France.

2. XVe-XVIe siècles : la France pénètre dans les terres impériales

Au XVe siècle apparaissent des interventions militaires françaises beaucoup plus brutales. En 1444, le futur Louis XI conduit vers l’Alsace une armée composée en grande partie d’Écorcheurs, soldats devenus pratiquement incontrôlables après les phases d’accalmie de la guerre de Cent Ans. Le 26 août 1444, ils affrontent les Confédérés suisses à Saint-Jacques-sur-la-Birse, près de Bâle. Les opérations françaises en Alsace s’accompagnent de pillages, de réquisitions et de violences qui laissent un souvenir exécrable dans la région.

La mort de Charles le Téméraire, en janvier 1477, ouvre ensuite une immense crise successorale. Louis XI occupe immédiatement le duché de Bourgogne et cherche à mettre la main sur une partie de l’héritage bourguignon, tandis que l’empereur Maximilien de Habsbourg, époux de Marie de Bourgogne, défend les droits de celle-ci. Commence alors une longue rivalité entre la monarchie française et le Saint-Empire, qui devient au XVIe siècle l’un des principaux moteurs de la politique européenne. Sous François Ier puis Henri II, la France cherche explicitement à briser l’encerclement constitué par les possessions de Charles Quint.

3. 1552 : Metz, Toul et Verdun, un tournant majeur

L’année 1552 constitue une étape décisive de l’expansionnisme français vers l’est. Par le traité de Chambord du 15 janvier 1552, Henri II s’allie à des princes protestants allemands révoltés contre Charles Quint. Le roi de France intervient dans le Saint-Empire et occupe Metz, Toul et Verdun, trois villes épiscopales impériales. L’opération est présentée politiquement comme une protection des « libertés germaniques » contre l’empereur, mais elle aboutit en pratique à une implantation française permanente.

Charles Quint tente immédiatement de reprendre Metz. Le siège commence à l’automne 1552. La défense est confiée à François de Guise, qui fait renforcer les fortifications et détruire certains bâtiments situés hors des murs afin de dégager les champs de tir. L’armée impériale, frappée par le froid, les maladies et les difficultés de ravitaillement, abandonne finalement le siège en janvier 1553. Metz reste sous occupation française. La possession des Trois-Évêchés sera juridiquement reconnue près d’un siècle plus tard, aux traités de Westphalie de 1648.

4. Richelieu, la guerre de Trente Ans et l’entrée française en Alsace

La guerre de Trente Ans, commencée en 1618, offre ensuite à la monarchie française une occasion exceptionnelle d’affaiblir le Saint-Empire et de progresser vers le Rhin. La France de Richelieu finance d’abord les ennemis de l’empereur, notamment la Suède, avant d’entrer directement dans la guerre en 1635. Les armées françaises opèrent en Lorraine, en Alsace et dans les régions rhénanes.

Cette guerre constitue l’une des plus grandes catastrophes démographiques de l’histoire allemande. Les armées vivent largement sur les territoires qu’elles occupent : réquisitions, pillages, destructions des récoltes et déplacements de population accompagnent les campagnes. Les épidémies et les famines achèvent ce que les soldats ont commencé. Les estimations modernes varient fortement, mais la population du Saint-Empire aurait diminué d’environ 15 à 20 % au total, avec des régions perdant parfois 30, 40 ou même 50 % de leurs habitants. L’intervention française contribue directement à prolonger et internationaliser le conflit.

Les traités de Westphalie de 1648 consacrent l’affaiblissement du Saint Empire et renforcent considérablement la position française en Alsace. La souveraineté acquise par la France y reste juridiquement complexe, car les droits impériaux, seigneuriaux et urbains s’entremêlent. Louis XIV va précisément exploiter cette ambiguïté pour pousser beaucoup plus loin l’expansion.

5. Louis XIV : la poussée vers le Rhin

Sous Louis XIV, la recherche d’une frontière orientale plus facile à défendre devient une politique systématique. La guerre de Dévolution de 1667-1668, puis surtout la guerre de Hollande de 1672-1678, permettent de nouvelles acquisitions. En 1674, les Français envahissent la Franche-Comté, possession de la monarchie espagnole mais historiquement rattachée au Saint-Empire. Le traité de Nimègue de 1678 confirme son annexion.

La guerre se porte également directement en Allemagne. En 1674, le maréchal Turenne traverse le Rhin et bat les Impériaux à Sinsheim. Pour empêcher l’ennemi de subsister dans la région, il applique une politique de dévastation dans certaines parties du Palatinat : villages incendiés, récoltes détruites et ressources saisies. Il s’agit d’une stratégie militaire classique de privation des ressources de l’adversaire, mais dont les premières victimes sont les populations civiles.

Louis XIV utilise ensuite les Chambres de réunion pour rattacher à son royaume des territoires dépendant juridiquement des possessions déjà acquises. Le cas le plus spectaculaire est Strasbourg. Le 30 septembre 1681, alors que les forces françaises encerclent la ville, cette importante ville libre impériale capitule. Louis XIV y fait son entrée le 23 octobre. La France dispose désormais d’un verrou stratégique majeur sur le Rhin.

6. 1688-1689 : le ravage du Palatinat

L’épisode le plus célèbre et le plus brutal de cette politique survient pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg. En septembre 1688, les armées françaises franchissent le Rhin. Louis XIV et son ministre de la Guerre, Louvois, veulent empêcher les armées impériales de trouver des places fortes, des logements et des ressources lorsqu’elles contre-attaqueront. La décision est prise de détruire méthodiquement une partie du territoire évacué.

Façade du château de Heidelberg non restauré après le sac du Palatinat

Au début de 1689, les destructions commencent. Heidelberg est incendiée en mars et son château partiellement détruit. Mannheim est ravagée. Spire est incendiée le 31 mai 1689, après l’évacuation de milliers d’habitants ; la cathédrale elle-même est endommagée. Worms subit un sort comparable. Oppenheim, Bingen et de nombreuses petites villes et localités sont également détruites ou gravement endommagées. Les habitants sont expulsés avant certaines destructions, ce qui limite parfois les massacres directs mais provoque un immense déplacement de population, accompagné de misère, de maladies et de mortalité.

Le nombre exact de morts est impossible à établir. Le caractère spectaculaire de l’opération tient moins à un massacre général des habitants qu’à la destruction volontaire et planifiée du pays. Des dizaines de villes, bourgs et villages sont touchés. Dans la mémoire allemande, le Pfälzischer Erbfolgekrieg et la destruction du Palatinat deviennent pendant longtemps des symboles de la brutalité française. Les ruines du château de Heidelberg en constituent encore aujourd’hui l’un des témoignages les plus visibles.

7. Lorraine : l’absorption progressive d’un État frontalier

La Lorraine constitue un autre objectif essentiel de la monarchie française. Occupé à plusieurs reprises par les armées françaises au XVIIe siècle, le duché est progressivement privé de sa capacité à mener une politique indépendante. La guerre de Succession de Pologne, entre 1733 et 1738, permet finalement de régler la question.

Le duc François III de Lorraine, futur empereur François Ier, renonce à ses duchés. Ceux-ci sont attribués à Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne et beau-père de Louis XV, avec la perspective explicite qu’ils reviendront à la France à sa mort. Lorsque Stanislas meurt à Lunéville le 23 février 1766, Lorraine et Barrois sont définitivement incorporés au royaume. L’annexion elle-même est pacifique, mais elle constitue l’aboutissement d’un siècle de pressions diplomatiques, d’occupations militaires et de guerres.

8. 1792-1813 : la domination française atteint son apogée

La Révolution française radicalise encore la politique orientale. Apparaît l’idée des « frontières naturelles » : Pyrénées, Alpes et surtout Rhin. À partir de 1792, les armées révolutionnaires pénètrent dans les territoires allemands. Mayence est occupée ; les campagnes se succèdent sur les deux rives du Rhin. En 1797, puis définitivement avec le traité de Lunéville du 9 février 1801, la rive gauche du Rhin est reconnue comme française. Cologne, Mayence, Coblence, Trèves, Aix-la-Chapelle et de nombreux territoires germaniques sont intégrés à la République puis à l’Empire.

Sous Napoléon Ier, l’emprise française va bien au-delà du Rhin. Après Austerlitz, le 2 décembre 1805, l’Autriche est battue. En juillet 1806, Napoléon crée la Confédération du Rhin, regroupant des États allemands sous sa sous domination. Le 6 août 1806, l’empereur François II abandonne la couronne impériale : après près d’un millénaire d’existence, le Saint-Empire romain germanique disparaît.

Le 14 octobre 1806, Napoléon écrase la Prusse à Iéna et Auerstaedt. Il entre à Berlin le 27 octobre. La Prusse perd près de la moitié de son territoire et doit supporter occupation militaire, réquisitions et lourdes contributions. Les États allemands fournissent en outre des dizaines de milliers d’hommes aux armées napoléoniennes. Beaucoup meurent notamment pendant la campagne de Russie de 1812.

La sauvagerie de la domination française finit par susciter un puissant mouvement de réaction. En 1813, Prusse, Autriche, Russie et Suède concentrent leurs forces contre Napoléon. La bataille de Leipzig, du 16 au 19 octobre 1813, engage plus d’un demi-million de combattants. Les pertes totales approchent 90 000 à 100 000 tués, blessés, disparus ou prisonniers. La défaite française entraîne l’effondrement de l’ordre napoléonien en Allemagne.

9. De 1870 aux deux guerres mondiales : inversion du rapport de force

Après 1815, la dynamique change profondément. En 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, mais l’offensive tourne immédiatement au désastre. Les armées allemandes envahissent la France, Napoléon III capitule à Sedan le 2 septembre 1870, Paris est assiégé et le traité de Francfort de 1871 transfère l’Alsace et une partie de la Lorraine au nouvel Empire allemand. La guerre fait environ 45 000 morts militaires du côté allemand et probablement plus de 100 000 morts français, selon les catégories retenues.

Proclamation de l’empire allemand à Versailles, 1871

Lors de la Première Guerre mondiale, Paris poursuit un objectif territorial explicite : conquérir l’Alsace-Lorraine germanique. La victoire de 1918, obtenue grâce à l’aide américaine et anglaise, permet son retour à la France. La Rhénanie est ensuite occupée par les Français et, en janvier 1923, la France de Raymond Poincaré, accompagnée par la Belgique, occupe la Ruhr pour contraindre Berlin à payer un tribut. Des affrontements ont lieu avec la résistance allemande et plus d’une centaine d’Allemands trouvent la mort pendant l’occupation française.

En 1940, le mouvement est totalement inversé : l’Allemagne envahit et occupe la France. Après sa défaite en 1945, l’Allemagne est divisée en zones d’occupation, dont une zone française. La France tente encore de détacher économiquement la Sarre de l’Allemagne, mais le référendum de 1955 rejette le statut européen proposé. La Sarre rejoint finalement la République fédérale d’Allemagne le 1er janvier 1957.

10. Bilan humain et territorial

Les guerres concernées s’étendent sur onze siècles et les populations sont tuées aussi bien par les combats que par les épidémies, famines et destructions économiques. La guerre de Trente Ans constitue de très loin la catastrophe démographique majeure de l’époque moderne dans l’espace allemand, avec plusieurs millions de morts. Les ravages du Palatinat de 1674 et surtout de 1689 provoquent des destructions considérables et des déplacements de nombreux civils, sans qu’un bilan fiable des morts puisse être établi. Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes provoquent ensuite plusieurs millions de morts à l’échelle européenne, dont une part importante dans les armées et territoires germaniques.

Territorialement, le mouvement est spectaculaire. Entre le Moyen Âge et le XVIIIe siècle, la monarchie française étend progressivement son autorité jusqu’à l’Alsace, Metz, Toul, Verdun, la Lorraine et la Franche-Comté. Entre 1792 et 1814, elle franchit même largement cette limite : la rive gauche du Rhin est annexée et une grande partie de l’Allemagne occidentale passe directement ou indirectement sous domination française.

La formule d’une « guerre permanente de la France contre le monde germanique depuis 843 » serait donc trop simple. Pendant de longues périodes, il n’existe ni État allemand unifié ni volonté française constante de conquérir l’Est ; les princes allemands eux-mêmes s’allient régulièrement à Paris contre d’autres princes germaniques ou contre l’empereur. En revanche, entre le XVIe siècle et 1815, on distingue nettement une politique française de progression territoriale vers le Rhin puis au-delà. Henri II, Richelieu, Louis XIV, les gouvernements révolutionnaires et Napoléon en constituent les principales étapes. Les Trois-Évêchés, Strasbourg, l’Alsace, la Lorraine, le ravage du Palatinat et finalement l’annexion de toute la rive gauche du Rhin montrent qu’avant que les invasions allemandes des XIXe et XXe siècles ne dominent la mémoire collective française, l’Europe germanique avait elle-même connu plusieurs siècles de pression militaire et territoriale venue de l’ouest.

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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