La réunion organisée à Pontivy autour de Jean-Louis Borloo, Paul Molac, Loïg Chesnais-Girard et Gilles Simeoni visait à évoquer la question de l’autonomie bretonne. Mais derrière les formules ambitieuses — Parlement, gouvernement, pouvoir législatif, fiscalité — demeure une faiblesse fondamentale : personne ne définit précisément quel pouvoir Paris abandonnerait réellement à la Bretagne.
Du point de vue du Parti National Breton, qui envisage l’autonomie comme une phase de transfert progressif des pouvoirs vers des institutions bretonnes dans la marche vers l’indépendance nationale, c’est pourtant la seule question qui compte.
Le « gouvernement breton » de Borloo : un gouvernement qui ne gouvernerait pas ?
Jean-Louis Borloo propose un « petit gouvernement de Bretagne » et un Parlement pouvant légiférer sur l’éducation, le logement ou l’environnement. La formule frappe les esprits. Mais Borloo, ancien ministre de Chirac et Sarkozy et ancien dirigeant de l’UDI, raisonne en réformateur de l’État français : il veut décentraliser la France, pas transférer la souveraineté à la Bretagne.
D’où une première faiblesse : que vaudrait une loi bretonne contre une loi française ? Qui aurait le dernier mot ? Paris pourrait-il modifier les compétences accordées à la Bretagne ?
Tant que ces questions ne sont pas réglées constitutionnellement, le « gouvernement » breton demeure potentiellement un Conseil « régional » amélioré. Pour le PNB, le raisonnement doit être inverse : chaque étape de l’autonomie doit retirer effectivement une compétence à Paris pour la confier durablement aux institutions bretonnes.
Le « peuple breton » de Molac : une formule juridiquement contradictoire
Paul Molac affirme : « Nous sommes un peuple, peuple breton, partie intégrante du peuple français. » Cette formule de compromis est précisément l’une des faiblesses du discours tenu à Pontivy.
Le Conseil constitutionnel français a déjà censuré en 1991 la notion de « peuple corse, composante du peuple français ». Dans l’ordre constitutionnel actuel, il n’existe juridiquement qu’un peuple français.
Molac, régionaliste de gauche et député LIOT, veut donc faire cohabiter deux principes inconciliables : reconnaître politiquement le peuple breton tout en maintenant intact le principe constitutionnel qui lui refuse précisément cette existence juridique.
La position nationale bretonne est plus cohérente : si les Bretons constituent un peuple, celui-ci possède un droit à l’autodétermination. L’autonomie devient alors l’exercice progressif de ce droit et non une simple délégation accordée par le Parlement français.
Le scandale logique d’une autonomie bretonne à quatre départements
La contradiction la plus grave concerne pourtant le territoire national. Loïg Chesnais-Girard, président socialiste de la région administrative, évoque la réunification mais sans en faire le préalable des futures institutions.
On pourrait donc créer un Parlement « breton » dont Nantes serait exclue.
Du point de vue du PNB, c’est inacceptable. Une institution nationale bretonne ne peut pas prendre pour frontière celle d’une région administrative française. Elle doit représenter la Bretagne historique. Autrement, l’autonomie aboutirait au paradoxe de transformer la partition de la Bretagne en réalité politique permanente.
La réunification doit donc précéder la transformation institutionnelle ou être juridiquement intégrée à son processus. Sinon, Paris aurait réussi à faire reconnaître comme Bretagne politique le territoire administratif qu’il a lui-même défini.
Une autonomie fiscale sans argent ?
Pontivy parle d’autonomie fiscale sans expliquer qui prélèverait réellement l’impôt.
C’est pourtant le test décisif. Si Paris continue de percevoir l’essentiel des recettes avant d’en reverser une partie à Rennes, il ne s’agit pas d’une autonomie fiscale mais d’une dépendance financière aménagée.
Le programme de transition du PNB repose au contraire sur un principe simple : le transfert des compétences doit entraîner celui des ressources et des administrations correspondantes. Transférer l’éducation sans son financement, la politique maritime sans les moyens de l’exercer ou l’économie sans instruments fiscaux propres ne produit qu’une autonomie nominale.
La véritable question devrait donc être posée brutalement : quelle proportion de l’impôt serait levée directement par les institutions bretonnes ? Pontivy ne répond pas.
Simeoni fournit précisément l’avertissement
La présence de Gilles Simeoni est presque paradoxale. Le dirigeant de Femu a Corsica dispose justement de l’expérience permettant de mesurer les limites de cette stratégie.
Les nationalistes corses ont remporté les élections territoriales, installé durablement leur majorité et obtenu un rapport de force politique considérable. Pourtant, l’autonomie reste suspendue à une réforme constitutionnelle française.
La leçon devrait être évidente : contrôler démocratiquement une collectivité territoriale ne signifie pas contrôler politiquement son pays.
Or Pontivy reproduit en grande partie ce schéma. On interpelle les candidats à l’élection présidentielle française en espérant ensuite convaincre l’Assemblée nationale et le Sénat de transférer des pouvoirs.
Autrement dit, on constate l’échec du centralisme tout en laissant au pouvoir central la maîtrise intégrale du calendrier et du contenu de l’autonomie. Cette contradiction est intenable.
Les grands absents : Constitution, langue, administration, garanties
Plus grave encore, aucun véritable statut breton n’est posé sur la table. Où se trouve la liste des compétences exclusives ? Où est définie la supériorité de la loi bretonne dans ces domaines ? Quel serait le sort des préfets ? Quelle administration passerait sous autorité bretonne ? Quel pouvoir fiscal serait transféré ?
Même la question linguistique demeure floue. À quoi servirait un Parlement breton incapable de décider souverainement de la place du breton dans l’enseignement et les institutions publiques ?
Le PNB propose précisément de penser la transition comme une succession de transferts concrets : compétences, administrations, financements et capacité normative. L’objectif n’est pas d’accumuler des symboles institutionnels, mais de construire progressivement les attributs effectifs du pouvoir breton.
Molac et Chesnais-Girard : le cynisme de l’autonomie électorale
Le plus cynique est peut-être de voir Paul Molac et Loïg Chesnais-Girard prendre aujourd’hui les habits des contestataires. Molac est député depuis 2012 et conseiller régional de la majorité ; Chesnais-Girard préside la Région depuis 2017. Ils ne sont pas devant les portes du pouvoir : ils sont installés dedans. En 2022, leur majorité votait déjà l’autonomie ; en 2023, elle adressait son rapport à Paris. Résultat concret : aucun Parlement breton, aucun pouvoir législatif, aucune autonomie fiscale.
Et voilà l’autonomie ressortie à l’approche d’un nouveau cycle électoral. Molac construit avec Faisons Bretagne une organisation ayant explicitement vocation à présenter des candidats, tandis que se profilent les régionales de 2028. Après des années de mandats, les mêmes élus peuvent ainsi transformer leur propre impuissance institutionnelle en nouvelle promesse électorale : ce qu’ils n’ont pas obtenu hier devient ce pour quoi il faudrait encore voter pour eux demain.
La ficelle est trop grosse. On ne mesure pas l’autonomie au nombre de vœux, de rapports, de colloques ou de déclarations envoyés à Paris, mais aux pouvoirs effectivement retirés à l’État français et transférés à la Bretagne. Jusqu’ici : aucun. Faire miroiter maintenant un « gouvernement de Bretagne » sans calendrier contraignant, sans transfert fiscal défini et sans même régler la réunification revient moins à préparer l’autonomie qu’à recycler celle-ci en produit électoral.
Budig Gourmaelon
Recevez notre newsletter par e-mail !
