La naissance des royaumes brittoniques (410-570 apr. J.-C.) : Le Départ des Légions et les Premières Formes de Résistance (Première partie)

Lorsque les dernières légions romaines quittent définitivement la Bretagne insulaire au début du Ve siècle, personne ne pouvait imaginer que cette province, longtemps considérée comme l’une des plus romanisées du nord-ouest de l’Empire, allait entrer dans une période de bouleversements profonds tout en faisant preuve d’une résistance remarquablement tenace. Entre 410 et 570, les Bretons – descendants des populations celtiques romanisées – doivent faire face à une triple pression : les incursions des Pictes au nord, des Scots (Irlandais) à l’ouest, et surtout l’avancée progressive des Saxons, Angles et Jutes depuis l’est. Contrairement à l’image traditionnelle d’un « âge sombre » marqué par un effondrement brutal, les sources et les données archéologiques révèlent une histoire plus nuancée : celle d’une résistance active, créative et souvent victorieuse, qui permet aux Bretons de préserver une partie significative de leur territoire, de leur identité culturelle et de leurs structures politiques pendant plus de cinq siècles.

Les témoignages littéraires sont rares mais précieux. Du côté breton, Gildas (De Excidio et Conquestu Britanniae, vers 530-545) reste la source la plus substantielle : son pamphlet moralisateur offre le seul récit détaillé écrit par un insulaire sur cette période charnière. Du côté extérieur, Zosime (début VIe siècle) décrit la révolte/auto-défense des Bretons et des Armoricains vers 410, la Vita Sancti Germani de Constantius de Lyon (vers 480-490) montre une Bretagne encore organisée dans les années 430-440, tandis que Procope de Césarée (vers 550) atteste la présence simultanée de Bretons, d’Angles et de Frisons sur l’île. La Chronique gauloise de 452 et Bède le Vénérable (731) complètent ce tableau fragmentaire.Ces textes, souvent partiaux ou lointains, gagnent en profondeur lorsqu’on les croise avec l’archéologie récente. La réoccupation massive des hillforts de l’Âge du Fer (South Cadbury, Cadbury-Congresbury, Tintagel), la persistance du commerce atlantique méditerranéen, la continuité de la production métallurgique et les traces d’habitats post-romains révèlent une société en pleine adaptation : ni totalement romaine, ni redevenue « celtique primitive », mais bien une culture romano-bretonne résiliente. 

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Partie 1 : Le Départ des Légions et les Premières Formes de Résistance (vers 410-450)

1.1. Le contexte géopolitique du retrait romain et la « révolte » de 410

Constantin III

Le départ effectif des légions romaines de Bretagne insulaire s’inscrit dans la crise générale de l’Empire d’Occident. En 407, l’usurpation de Constantin III vide la province d’une grande partie de ses troupes pour conquérir la Gaule et l’Espagne. Zosime (Historia Nova, VI, 5), historien byzantin écrivant vers 490-510, décrit explicitement la conséquence : abandonnés face aux incursions barbares, « les Bretons et […] certains peuples celtiques » prennent les armes, « délivrent leurs villes des barbares qui les assiégeaient » et chassent les magistrats romains pour « vivre selon leurs propres lois ». Cette « révolte » n’est pas une insurrection anti-romaine, mais une politique d’auto-défense. Zosime la relie à la négligence de Constantin III. Le rescrit d’Honorius (vers 410), mentionné par le même auteur, invite les cités bretonnes à pourvoir elles-mêmes à leur sécurité. La Chronique gauloise de 452 confirme l’ampleur du basculement : vers 441, « les provinces britanniques […] sont livrées à la domination des Saxons ». Gildas (De Excidio et Conquestu Britanniae, chap. 20-21), moine britto-romain écrivant vers 530-545, reprend cette séquence tout en lui donnant une lecture morale : les Bretons, harcelés par Pictes et Scots, font appel à des mercenaires saxons sous un superbus tyrannus (Vortigern dans les traditions ultérieures). L’appel tourne au drame lorsque les Saxons se retournent contre leurs hôtes.

1.2. Les premières réponses militaires et l’organisation politique

Les sources convergent sur une résistance fragmentée mais réelle. La Vita Sancti Germani de Constantius de Lyon (vers 480-490) décrit deux voyages de l’évêque gaulois en Bretagne (429 et ~440-447). On y voit une province encore capable d’accueillir des clercs continentaux pour combattre le pélagianisme et de remporter une victoire contre Saxons et Pictes grâce au célèbre « cri d’alléluia ». Cela atteste une certaine organisation politique et religieuse dans les années 430-440, avec des élites romano-bretonnes qui maintiennent des liens avec la Gaule chrétienne. Géopolitiquement, la Bretagne insulaire est prise en tenaille : Pictes au nord, Scots (Irlandais) à l’ouest, Saxons/Angles/Jutes à l’est. Les alliances sont avant tout internes, autour de chefs locaux (tyranni chez Gildas). Des contacts trans Manche persistent via l’Église et des échanges.

1.3. L’apport de l’archéologie

Carte de la colonisation anglo-saxonne au 5e siècle sur la base des découvertes archéologiques

L’archéologie nuance fortement le tableau catastrophiste de Gildas. Les forts du Litus Saxonicum (Portchester, Pevensey, Richborough) montrent une activité militaire qui se prolonge au début du Ve siècle, avec un passage progressif sous contrôle breton. Plus significatif est le réinvestissement des hillforts de l’Âge du Fer dans l’ouest et le sud-ouest : South Cadbury (Somerset) et Cadbury-Congresbury révèlent des traces de réoccupation dès le Ve siècle, avec remparts réparés et habitats en bois. À Cadbury-Congresbury, des fouilles ont mis au jour de la céramique romano-britannique tardive, des broches pénannulaires et surtout des importations méditerranéennes (African Red Slip Ware, amphores B). Ces sites deviennent des centres de pouvoir défensif face aux pressions venues de l’est. Les villas romaines ne disparaissent pas toutes brutalement. Des exemples comme Bradford-on-Avon ou Chedworth montrent une occupation qui se poursuit parfois jusqu’au milieu du Ve siècle, avec des aménagements chrétiens (baptistères). Cependant, la fin des importations massives de céramique samienne et la cessation de la monnaie impériale après ~410 marquent la rupture avec le système fiscal central.

1.4. Dimension économique et culturelle de la Bretagne post-romaine

 

Économiquement, des études paléoenvironnementales et métallurgiques indiquent une continuité surprenante. La production de fer et de plomb se maintient dans la première moitié du Ve siècle, utilisant les mêmes techniques et ressources que sous l’Empire. L’économie se régionalise, orientée vers l’autosuffisance et la production guerrière, sans effondrement total. Culturellement, les Bretons restent profondément romanisés. Les élites parlent latin aux côtés du brittonique (ancêtre du gallois, cornique et breton), pratiquent le christianisme nicéen (témoigné par les missions de Germain). Ils se perçoivent comme les héritiers légitimes de Rome. Le lien avec l’Armorique est déjà actif : Zosime décrit une révolte simultanée des deux rives de la Manche. Des migrations modestes de Bretons insulaires vers le continent ont commencé au siècle précédent pour renforcer les défenses impériales, posant les bases linguistiques et culturelles de la future Bretagne armoricaine.

Olier Kerdrel

Fin de la première partie.

Prochaine partie : « L’Âge des Victoires ».

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By La rédaction

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