Au printemps 1379, la Bretagne vit l’un des épisodes les plus emblématiques de sa longue lutte pour son indépendance. Le duché, sorti épuisé de la Guerre de Succession (1341-1365) et du traité de Guérande (1365), se retrouve au cœur de la Guerre de Cent Ans. Jean IV de Montfort, duc depuis 1365, a fui en Angleterre en 1373 après un coup d’état fomenté par le roi Charles V. Le monarque français, profitant de l’absence du duc, confisque le duché en décembre 1378 et le place sous administration directe du duc d’Anjou. Une occupation militaire française s’installe. Cette annexion brutale, perçue comme une atteinte aux libertés bretonnes, provoque un sursaut unanime de la nation.
Les 26 et 27 avril 1379, à Rennes, une assemblée exceptionnelle réunit une quarantaine à une soixantaine de barons et chevaliers. Ils signent un acte de confédération, également appelé « Ligue de la noblesse » ou « Association contre l’annexion ». Cet acte solennel engage les participants par serment mutuel à défendre le droit ducal et l’indépendance du duché.
Nombre et profil général des ligueurs
Les historiens estiment qu’environ 66 ligueurs (barons, chevaliers bannerets et seigneurs) sont connus par les documents et chroniques.
Un chiffre clé : 34 d’entre eux avaient servi sous les ordres de Bertrand du Guesclin lors des campagnes précédentes (notamment pendant la Guerre de Succession ou dans les guerres contre les Anglais). Tous (ou presque) étaient des vassaux directs de Jeanne de Penthièvre. Cela montre le caractère national de la ligue : anciens penthièvristes (partisans de Charles de Blois) et montfortistes s’unissent contre l’annexion française.
Figures principales et signataires notables
Jeanne de Penthièvre elle-même : elle soutient activement la ligue, même si elle n’est pas une « signataire » au sens strict (en tant que duchesse). Son ralliement est décisif et symbolique. Son fils Henri participe également.
Jean Ier de Rohan (vicomte de Rohan) : l’une des plus hautes figures de la noblesse bretonne, souvent cité en tête des barons.
Le sire de Beaumanoir (famille de Beaumanoir) : figure emblématique, mentionnée dans de nombreuses sources.
Olivier V de Montauban : seigneur de Montauban, La Gacilly, etc. Il signe explicitement l’acte d’association le 25 ou 26 août 1379 (selon les variantes chronologiques). Il avait combattu aux côtés de Du Guesclin.
Autres seigneurs cités dans les assemblées liées à la ligue (août 1379 à Dinan, par exemple) : les sires de Montfort, de Malestroit, de Coëtmeur, du Châtel, de Rostrenen, de Pont-l’Abbé, etc.
La ligue nomme un gouvernement provisoire. Quatre maréchaux (chefs militaires) : Amaury de Fontenay, Étienne Gouyon (ou Goyon), Eustache de La Houssaie, Geoffroy de Kérimel. Ils sont chargés d’organiser la défense et la résistance. Des responsables civils complètent ce collège.
Une taxe d’un franc par foyer est levée pour financer l’effort du gouvernement d’union nationale.
Union nationale
La plupart appartiennent à la haute et moyenne noblesse bretonne (bannerets et chevaliers). Beaucoup possèdent des terres dans l’ouest et le centre de la Bretagne. Leur engagement commun reflète un attachement profond aux libertés de la Bretagne : coutumes, lois propres, indépendance par rapport à la couronne française. L’annexion brutale par Charles V (décembre 1378) et l’administration du duc d’Anjou ont été ressenties comme une spoliation collective, touchant autant les anciens partisans de Jeanne que ceux de Jean IV. Bertrand du Guesclin, bien que serviteur du roi de France, ne s’oppose pas frontalement à la ligue, faute de soutien politique. Il refuse de combattre ses amis et reste en retrait, ce qui témoigne de la légitimité du mouvement même parmi les proches du pouvoir royal.
Le gouvernement breton décide immédiatement de rappeler Jean IV d’exil et envoient une ambassade à Londres. Jean IV, d’abord prudent, accepte l’invitation après une seconde ambassade. Le 3 août 1379, il débarque triomphalement à Dinard (ou Saint-Servan, près de Saint-Malo encore tenu par les Français). Une foule enthousiaste l’acclame. En quelques semaines, le duché est repris sans bataille. Une trêve est signée entre la Bretagne et la France en octobre. Le second traité de Guérande (1380) rétablira officiellement Jean IV tout en confirmant l’indépendance bretonne. Cet épisode, souvent méconnu hors de Bretagne, illustre parfaitement la force de l’identité ducale au XIVe siècle.
Olier Kerdrel
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