Stourm! : Monsieur Chauchat, en tant que professeur de l’Université de Nouvelle-Calédonie, vous êtes un observateur privilégié de la Kanaky, pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?
Je suis professeur de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie. J’ai participé à la création de l’Université française du Pacifique au début des années 90 et à son développement jusqu’aujourd’hui où elle est devenue, depuis l’accord de Nouméa, l’université de la Nouvelle-Calédonie. Je suis également un membre fondateur de l’université nationale de Vanuatu, les anciennes Nouvelles-Hébrides devenues indépendantes en 1980. Je suis citoyen de la Nouvelle-Calédonie et membre de l’Union calédonienne, dont la devise est « deux couleurs, un seul peuple. » Je vis dans le grand Nord à 400 km de Nouméa, en brousse. J’ai coécrit avec ma fille Louise, avocate à Nouméa, un petit livre électronique à 1 € dans lequel vous avez énormément d’informations sur le pays et son avenir possible : Le sens du Oui https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/le-sens-du-oui
Stourm! : Pour ceux qui suivent la vie politique en Kanaky, l’imminence de la crise était évidente. Les organisations indépendantistes avaient mis en garde contre la stratégie adoptée par le gouvernement français qui reposait sur une logique du diktat et du fait accompli. Le ministère de l’intérieur français, et non plus Matignon, gère désormais le « dossier » calédonien, limitant les rapports de la France à la Kanaky à une dimension d’ordre purement sécuritaire. Comment interprétez-vous ce basculement ?
Au référendum de 2020 qui a été très représentatif, le Oui a atteint 46,74% et le Non 53,26% avec 85,69% de participation. C’est pourquoi les indépendantistes auraient voulu un référendum de projet pour le scrutin prévu normalement en octobre 2022 autour de la notion d’indépendance en partenariat ou en interdépendance avec la France. Cela a catégoriquement été refusé par Sébastien Lecornu qui a contraint à un vote clivant le 12 décembre 2021 entre une indépendance de rupture ou le maintien paisible dans la France. L’État a pris la tête de la campagne du Non.
L’équilibre du pays repose sur le compromis de l’accord de Nouméa, qui est un accord de décolonisation. Si on arrête la colonisation on arrête le peuplement. C’est pour ça que les Français arrivés après l’accord de Nouméa n’ont pas le droit de vote. Cet effet a été voulu. Les Kanak ont proposé que leurs enfants, nés au pays mais sans parents citoyens, ceux qu’on appelle « les natifs », aient le droit de vote. C’était un dégel raisonnable. Mais ils refusent de légitimer la colonie de peuplement. La France a contraint au troisième référendum durant la période du Covid, avec interdiction de se réunir. Il y a eu 96% de « non » et la participation a été de 43%. Cela veut dire que tout un peuple a refusé de participer. Ce référendum est contesté devant l’ONU. Malgré tout, l’État considère que c’est réglé et il s’est engagé dans une politique brutale exigeant l’ouverture du corps électoral. Au bout d’un certain temps, la résilience du peuple kanak a été atteinte. Arrive le moment du vote à l’Assemblée nationale et au Sénat et la cocotte-minute a explosé.
Tous les anciens premiers ministres (avant Castex) avaient appelé à la prudence et considéré que la gestion du dossier calédonien par l’Intérieur, c’est-à-dire avec une vision sécuritaire plus que politique, était une erreur.
Stourm! : Les discours des leaders caldoches frappent par leur virulence, voire par leur violence. Peut-on parler d’un changement d’attitude des « Caldoches » vis-à-vis du processus de décolonisation ? Nous avons assisté au déploiement de milices loyalistes lourdement armées dans les rues sous le regard complice du gouvernement français et, en dépit de l’assassinat de plusieurs d’entre eux, seuls les Kanaks semblent poursuivis par les tribunaux de l’État français.
On utilise assez peu le terme caldoche en Nouvelle-Calédonie. Ce terme qui remonte aux évènements des années 80 visait les populations blanches rurales de brousse. Ces populations ont beaucoup évolué. L’exode rural, la succession sur les terres et leur redistribution ont profondément affecté le lien des Caldoches à la terre. La plupart des Calédoniens sont plutôt maintenant des urbains vivant dans le grand Nouméa. Ils sont plutôt liés à l’administration et au commerce. Beaucoup de Métropolitains sont arrivés pendant la période de paix et le boom minier. La culture calédonienne est beaucoup moins forte aujourd’hui qu’elle était hier. Ils se définissent souvent comme « des Français de Nouvelle-Calédonie ». Par contre, la culture et le nationalisme kanak demeurent extrêmement vivants. Ces populations calédoniennes n’ont jamais véritablement accepté la décolonisation du pays. Ils ont cherché à freiner et à gagner du temps. L’État les a beaucoup aidés dans l’échec des trois référendums. Ils ont considéré que la démocratie du nombre devait l’emporter sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et sur la décolonisation. C’est une erreur fondamentale dans un pays en voie de décolonisation, où la notion de « un homme, une voix » n’est pas directement applicable, puisqu’il faut définir suivant les termes de l’ONU, « les populations intéressées. »
La France a une tradition coloniale dans ses territoires d’Outre-mer, particulièrement en Nouvelle-Calédonie. La tradition est plutôt que tant l’armée qui a toujours eu une fonction répressive intérieure que les gendarmes et policiers s’appuient sur les populations européennes contre les populations autochtones. Ainsi les barrage kanak sont systématiquement pris à partie alors que ceux des « voisins vigilants », c’est-à-dire des milices, sont maintenus. Hier, alors que toutes les manifestations sont interdites sur la voie publique, les Loyalistes ont organisé une manifestation devant le palais de justice, contestant l’insuffisante répression des Kanak, sans dispersion. La Cour d’appel a elle-même protesté contre cette pression et contre le caractère illégal de la manifestation. On a enregistré aujourd’hui le huitième mort officiel du conflit. Ce jeune Kanak est mort à l’hôpital après avoir été touché par balle par un tir de gendarmes qui n’étaient pas en service. Pour l’instant, c’était ce jeune qui était poursuivi et non pas le policier.
Stourm! : Les dirigeants caldoches ont été jusqu’à se dire victimes de racisme de la part des Kanaks, ce qui a été repris sans la moindre distance critique par les médias de Paris, y compris par des médias réputés de gauche comme France Inter. Des intellectuels réputés de gauche comme Michel Onfray ont dénoncé le projet « d’état raciste » des Kanaks. Que vous inspire cette innovation rhétorique ?
La notion de racisme anti blanc est une incongruité en Nouvelle-Calédonie. On rappellera que l’ordre colonial pour faire simple est la domination des blancs sur les noirs. Les Kanaks se situent tout en bas dans la pyramide sociale en Nouvelle-Calédonie. Cette inversion des valeurs est typique du discours d’extrême droite aujourd’hui : c’est « l’homme blanc innocent » aux USA, c’est le métropolitain en Nouvelle-Calédonie « qu’on prive » de son droit de vote, etc. Rappelons simplement que l’immense majorité des tués et des blessés sont des Kanak.
Pour les Français de Nouvelle-Calédonie, le droit de vote est « restreint ». Pour les Kanak, le droit de vote du peuple autochtone a été largement ouvert aux autres, jusqu’à ce qu’ils soient légèrement minoritaires. A partir de 1983 à Nainville-Les-Roches, les Kanak, tenant compte des réalités, avaient accepté que ceux qu’ils appelaient « les victimes de l’histoire » fassent peuple avec eux ; ils désignaient ainsi les gens qui étaient arrivés par le bagne, le flux de la colonisation qui avait fait souche ici. L’idée était que le droit à l’autodétermination des Kanak ait comme contrepartie pour ces victimes de l’histoire de « faire peuple », de « faire pays ». Cela n’a pas marché. Le Rassemblement n’a pas signé la déclaration de Nainville-les-Roches. Il y a eu les « Événements » et en 1988, les accords de Matignon reprennent largement cette déclaration de 1983. Les victimes de l’histoire s’élargissent à la notion de « populations intéressées » selon le vocabulaire de l’ONU. Entretemps il y a eu des morts dans une guerre coloniale. La question non résolue en Nouvelle-Calédonie est comment faire peuple, car le discours sur l’égalité au sein de la nationalité française où chacun a sa place est une illusion coloniale. Le discours républicain ne fonctionne pas à Nouméa, car il est capté par les Loyalistes et confondu avec la défense du drapeau. Il est devenu une incantation politique que contestent les jeunes Kanak.
Les discours kanak sont plutôt inclusifs. Ils demandent aux autres de faire nation avec eux. Ce sont les discours des autres qui sont plutôt d’exclusion. Ils dévalorisent systématiquement les Kanak et leur demandent de s’assimiler à la nation française, ce qu’ils refusent depuis plus de 170 ans.
Stourm! : Quel est le rôle du parti colonial français à Nouméa dans le changement de position de la France qui, jusque-là, avait opté pour une solution négociée avec le peuple kanak ?
L’erreur majeure de la majorité présidentielle a été de croire qu’elle avait des intérêts électoraux en Nouvelle-Calédonie. La Nouvelle-Calédonie élit deux députés et deux sénateurs ; pour obtenir ces deux députés et ces deux sénateurs, le pouvoir parisien a fait alliance avec les Loyalistes calédoniens. Sonia Backès, la présidente de la province Sud, a été nommée secrétaire d’Etat au gouvernement pour favoriser l’élection du premier député sur Nouméa, qui se représentait et empêcher une candidature de confrontation. Nicolas Metzdorf, le second député, a été nommé rapporteur du projet de loi constitutionnelle. Ce faisant, la France a montré qu’elle se tenait auprès de la seule communauté européenne, c’est-à-dire les Français de Nouvelle-Calédonie, contre le peuple kanak.
La majorité présidentielle et le président de la République ont suivi aveuglément les plus radicaux des Loyalistes calédoniens emmenant le pays à sa perte.
Stourm! : Suite à la rébellion kanak, peut-on considérer qu’il y aura un « avant » et un « après » dans le processus de décolonisation ?
Il faut se méfier de surinterpréter l’histoire. Ce qui est sûr est que les Français de Nouvelle-Calédonie s’étaient habitués à la paix depuis plus de 30 ans, sans se rendre compte qu’elle avait deux contreparties : la limitation du droit de vote pour les populations arrivées après 1998 et l’accès du pays à la pleine souveraineté en fin de période. La question kanak est violemment revenue à l’actualité.
Le combat des Kanak est à la fois politique et identitaire. C’est cette même jeunesse qui porte les nombreux drapeaux kanak dans les manifestations et qui fait les barrages sur lesquels fleurissent les mêmes drapeaux. Les Kanak sont une population autochtone de tradition orale. Il se transmettent de génération en génération l’humiliation passée de la colonisation. Ils rêvent de revivre le combat de leurs ancêtres en l’emportant cette fois sur la France. Le grand Chef Ataï de la révolte de 1878 tué par la France ou Eloi Machoro assassiné par la France lors des derniers évènements sont sur les T-shirts.
Stourm! : Quel est l’état d’esprit des organisations indépendantistes kanaks actuellement, en particulier, chez les militants les plus jeunes ?
En général, ces jeunes générations votent moins aux élections politiques, mais on a vu que sur la question du corps électoral, c’est-à-dire la réouverture par la France de la colonie de peuplement et sur l’angoisse de la noyade démographique du peuple kanak par les Français, toute la jeunesse a répondu présent. La transmission intergénérationnelle de la lutte indépendantiste a été faite. Tous les jeunes Kanak sont morts sous leur drapeau. Ils sont devenus des martyrs de la cause et enterrés chez eux drapés dans le drapeau kanak. D’ailleurs, j’enseigne depuis sa création à l’université et il est extrêmement rare de rencontrer un jeune étudiant kanak qui ne partage pas la lutte indépendantiste. Cette lutte est identitaire et on ne pourra passer à autre chose que par la décolonisation du pays. Les Kanak symboliquement nomment la décolonisation, le « retour de notre dignité ».
Stourm! : Les réactions des Français, surtout sur les réseaux sociaux, oscillent entre appels à la répression, confusions et amalgames avec les questions d’immigration ou d’insécurité en métropole, voire expression d’un racisme assumé à l’endroit des Kanaks qu’il faudrait paradoxalement maintenir à toute force dans le giron français. Comment jugez-vous ces projections de l’opinion métropolitaine sur un conflit colonial qui a plus de 170 ans ?
La France n’a aucune tradition de décolonisation. La France n’a réussi aucune décolonisation nulle part. On a simplement mis la poussière sous le tapis après l’Algérie. La population française ne comprend donc pas le problème de la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie. Elle a plutôt tendance à penser qu’il faut plus de France pour corriger par exemple les inégalités qu’il y aurait entre la Métropole et la Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pas du tout la question. On est face à l’affirmation nationale d’un peuple.
Ce qui divise les Calédoniens, c’est la France. La France pour conserver la Calédonie française soutient systématiquement la communauté française de Nouvelle-Calédonie contre les Kanak et les encourage dans une radicalisation permanente. Si les Français de Nouvelle-Calédonie avaient peur et si la France cessait de clamer que la Calédonie restera éternellement française, les Calédoniens iront au compromis avec les Kanak. Le pays n’a donc pas besoin de plus de France, mais de moins de France pour parvenir à un compromis. Mais ce compromis ne peut porter que sur la décolonisation du pays, c’est-à-dire la rétrocession de la souveraineté perdue aux Kanak, sans laquelle il n’y aura jamais de paix durable en Nouvelle-Calédonie.
Stourm! : Quel est votre point de vue sur la confrontation entre le point de la démocratie procédurière défendue par la France et la démocratie assise sur la légitimité historique défendue par les indépendantistes kanaks ?
En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, s’opposent traditionnellement deux légitimités : celle de la démocratie et du nombre et celle de la décolonisation. L’une est essentiellement soutenue par le droit national, l’autre par le droit international. Or il faut comprendre que l’accord de Nouméa, qui a été intégré à notre Constitution et a contribué à ramener la paix, est un accord de décolonisation. Cela implique qu’on neutralise les effets électoraux des peuplements récents, conformément aux résolutions de l’ONU.
L’accord de Nouméa n’a jamais voulu retirer le droit de vote à aucun citoyen, qu’il soit kanak ou calédonien : il ne restreint le droit de vote qu’aux immigrants français arrivés après l’accord de décolonisation de 1998. C’est le gel.
A l’inverse, le gouvernement se réclame des principes démocratiques d’universalité et d’égalité du suffrage pour exiger l’élargissement du corps électoral à tous les Français ayant 10 ans de résidence. Choisir cette seule légitimité démocratique comme le fait le gouvernement est un choix idéologique. Paris instrumentalise politiquement le droit au profit de la seule communauté française de Nouvelle-Calédonie et au détriment du dernier peuple colonial encore reconnu par la France.
Stourm! : On entend parfois dire que la France, contrairement à la Grande-Bretagne, ne sait pas décoloniser. Ne s’agit-il pas d’un refus pur et simple de décoloniser, refus qui ne se dément pas en dépit de la succession de défaites qu’il a engendrés. Quelle est la racine de ce jusqu’au boutisme ?
Il s’agit d’une question ancienne qui est longuement abordée dans le livre Le sens du Oui. Les Français ont une tradition coloniale d’assimilation des peuples alors que les Anglais ont plutôt une tradition coloniale d’administration des peuples. Décoloniser est plus naturel chez les Anglais et est vécu comme un arrachement chez les Français. Il y a aussi l’esprit de système. Les Anglo-saxons trouvent toujours des solutions sur mesure, comme par exemple l’État associé qui est la formule utilisée pour toutes les petites îles du Pacifique Sud, qui est recommandée par l’ONU, et dont l’État français ne veut absolument pas.
Stourm! : Le gouvernement français accusent les indépendantistes kanaks de collusion avec l’étranger, tantôt la Chine, dont le regard se porterait sur la « Nouvelle-Calédonie », tantôt l’Azerbaïdjan qui a accordé une tribune aux forces indépendantistes kanaks, mais aussi polynésiennes. Ces « impérialismes » justifieraient implicitement un « moindre impérialisme » que serait l’impérialisme français. Quel jugement portez-vous sur ces accusations de Paris contre les indépendantistes kanaks ?
La France a toujours accusé les puissances étrangères de déstabiliser ses territoires d’outre-mer. Dans les années 1930, c’était le Japon, puis la Chine, et aujourd’hui l’Azerbaïdjan et la Turquie. Il ne s’agit pas d’une réalité locale. Le mouvement indépendantiste s’est rendu en Azerbaïdjan parce qu’il cherchait le soutien des pays non-alignés et que la conférence s’y tenait. Ils ont été rejoints par des indépendantistes de Polynésie française. Les causes de l’insurrection sont nationales : le gouvernement français voulait ouvrir le droit de vote aux immigrés français, ce qui renforçait l’implantation coloniale et était inacceptable pour les Kanak.
Stourm! : Sébastien Lecornu était récemment à Singapour, au Shangri La Dialogue. Il a appelé les participants asiatiques à condamner « les ingérences étrangères » en Kanaky. Les participants semblent avoir adopté une attitude attentiste. L’Asie Pacifique ayant particulièrement souffert du colonialisme européen, et notamment du colonialisme français en Indochine, comment les nations de l’Asie-Pacifique reçoivent-elles de tels appels à condamner le mouvement de libération kanak ?
La France n’a de légitimité en Océanie qu’au travers des peuples qu’elle administre. Si ces peuples se révoltent, les autres pays du Pacifique devront choisir entre un pays colonisateur et un peuple autochtone colonisé. C’est le cas en Nouvelle-Calédonie avec le peuple kanak, mais aussi en Polynésie française avec le peuple ma’ohi.
Le Forum du Pacifique et les pays du Fer de lance mélanésien sont très préoccupés par cette situation. Il existe une solidarité régionale avec le peuple kanak. L’Australie et la Nouvelle-Zélande commencent à montrer des signes de distanciation de la France. La France doit être attentive à son engagement de décolonisation.
La convention d’association inscrite dans le statut de l’État associé a une nature mixte : elle est à la fois un accord international entre deux États et est inscrite dans la Constitution des deux États, ce qui donne une garantie forte du maintien d’un lien avec la France pour les loyalistes. Dans le cadre d’une convention, les deux parties discutent de l’exercice des compétences régaliennes par le gouvernement français au nom de la Nouvelle-Calédonie. La question des alliances sera posée, la question de la politique étrangère sera posée, la question de la défense sera posée. Je ne doute pas que le pays indépendant saura s’entendre avec la France, avec ses voisins l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et avec les pays mélanésiens du Fer de lance sur cette question de la politique étrangère. C’est la seule façon d’avancer et de sortir de cette longue crise coloniale.
Stourm! : L’histoire démontre que la France adopte, souvent contre le pragmatisme le plus élémentaire, le parti des colons maximalistes pour finalement se désengager sans prévenir. Quelles sont les chances de succès de la politique d’intransigeance poursuivie désormais par l’État français en Kanaky ?
L’absence de solution politique qui tournerait autour de la pleine souveraineté en interdépendance avec la France risque d’aboutir à un conflit colonial long. Ce conflit long aboutira à un départ progressif des populations européennes et au chaos économique et social, ainsi qu’à une instabilité politique croissante de la Nouvelle-Calédonie. On doit se préparer à une nouvelle décolonisation ratée de la France. Sans changement radical de la politique du président de la République, les perspectives de trouver un accord sont faibles.
Stourm! : Quelles sont les ramifications potentielles du conflit dans les autres possessions françaises, notamment en Polynésie ?
La question implique l’idée d’une contagion de l’insurrection kanak aux autres Outre-mer français. Il ne faut pas faire de contresens historique. La Nouvelle-Calédonie a une histoire coloniale très particulière, très violente comme en Algérie française, avec un peuple autochtone qui depuis 175 ans refuse l’assimilation française. Le pays est inscrit sur la liste des pays à décoloniser de l’ONU. La situation la plus proche est celle de la Polynésie française avec le peuple ma’ohi et qui est également inscrite sur la liste des pays à décoloniser. Ce sont les derniers peuples coloniaux visés par le préambule de la Constitution de 1946. Les autres Outre-mer français ont une histoire très différente.
Une chose est sûre, la France n’a pas su rénover sa relation avec les Outre-mer. Dans le Pacifique Sud, les trois territoires français (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Wallis-Et-Futuna) sont les derniers à n’être pas indépendants. C’est une anomalie historique.
Propos recueillis par Ewen Broc’han
Recevez notre newsletter par e-mail !
