William Butler Yeats : poésie et insurrection nationaliste (par Yann ar Gall)

Dans le panthéon des poètes irlandais, William Butler Yeats occupe la première place. L’un de ses poèmes les plus notables est « Easter, 1916 » (« Pâques, 1916 »). Écrit en réponse à l’insurrection irlandaise de la Pâques de 1916 contre l’occupation anglaise, ce soulèvement a marqué un tournant crucial dans la lutte pour l’indépendance de l’Irlande. Le poème explore les thèmes de la transformation personnelle et nationale, la mortalité, et le sacrifice pour la cause de la liberté.

« Easter, 1916 » est souvent analysé pour sa structure complexe, son utilisation de la répétition, et son mélange de célébration et de deuil, faisant de lui un chef-d’œuvre de la littérature nationaliste. Ce poème ne se contente pas d’exprimer le nationalisme; il le façonne et le perpétue dans la conscience irlandaise, rendant Yeats un pilier fondamental de l’identité littéraire et culturelle irlandaise.

pinup pin up pin up pinup

William Butler Yeats

Je les ai rencontrés à la tombée du jour,
Qui venaient avec des visages éclatants
De leur comptoir, de leur bureau, parmi les grises
Maisons du dix-huitième siècle.
J’ai passé mon chemin avec un salut de la tête
Ou des mots polis sans intérêt,
Ou bien je me suis attardé un instant,
Des mots polis sans intérêt,
Ou avant même d’avoir fini j’ai pensé
A quelque histoire plaisante, ou à un bon mot,
Destinés à distraire une connaissance
Au club, au coin du feu,
Parce que j’étais sûr qu’eux et moi
Nous jouions dans la même farce:
Tout est changé, changé du tout au tout :
Une beauté terrible est née.

Cette femme, ses jours se passaient
Dans un dévouement sans méfiance;
Ses nuits, ses argumentations
A en avoir la voix brisée.
Quelle voix pourtant était plus douce que la sienne
Dans la beauté de sa jeunesse,
Au temps où elle chassait à courre?
Cet homme avait tenu une école,
Et monté notre cheval ailé;
Cet autre qui l’aidait, son ami,
Arrivait à la force de l’âge:
Pour finir il aurait sans doute conquis la gloire
Tant sa nature paraissait sensible,
Si audacieuse et délicate sa pensée.
Cet autre encore, toujours j’avais songé à lui
Comme à un rustre ivrogne et prétentieux.
Il avait causé un tort très amer
A des êtres proches de mon coeur.
Pourtant, je le compterai au nombre de ceux que je chante ;
Lui aussi a cédé son rôle
Dans la comédie dérisoire ;
Lui aussi a été changé à son tour,
Transformé du tout au tout :
Une beauté terrible est née.

Les coeurs qui n’ont qu’un seul dessein,
Hiver comme été, voici qu’un sortilège
Semble les avoir changés en une pierre
Qui trouble le courant de la vie.
Le cheval qui vient sur la route,
Le cavalier, les oiseaux qui errent
Dans le mouvant désordre des nuages,
Changent de minute en minute ;
L’ombre d’un nuage sur le courant
De minute en minute change ;
Le sabot d’un cheval dérape sur le bord
De l’eau, et le cheval y tombe ;
Les poules d’eau aux longues pattes plongent,
Les poules d’eau appellent les coqs des marais ;
Tous vivent dans l’instant :
Mais la pierre est au milieu d’eux tous.

Un sacrifice trop long
Peut changer le coeur en pierre.
Quand cela sera-t-il assez ?
En finir est le rôle du Ciel, et notre rôle
Est de murmurer les noms l’un après l’autre
Comme une mère le nom de son enfant
Lorsqu’enfin le sommeil s’est appesanti
Sur ses membres fatigués par la course.
Qu’est-ce d’autre que la nuit qui tombe ?
Non, non, – non pas la nuit : la mort ;
Mais était-ce, après tout, une mort inutile ?
L’Angleterre, en effet, pourrait tenir parole
Malgré tout ce qui a été dit et fait.
Nous le connaisons leur rêve ; assez
Pour savoir qu’ils ont rêvé et qu’ils sont morts ;
Mais si le mirage d’un excessif amour
Les ayant égarés, était la cause de leur mort ?
en vérité je le résume à un poème-
MacDonagh et MacBride,
Et Connolly et Pearse,
Maintenant et à tout jamais,
Partout où l’on porte le vert,
Sont changés, changés du tout au tout :
Une beauté terrible est née.

Le poème est composé de seize strophes de quatre vers, ce qui peut être vu comme un clin d’œil symbolique à l’année 1916. La structure régulière contraste avec le contenu tumultueux, créant une tension entre forme et sujet.

Yeats utilise un schéma de rimes irrégulières, mais il y a une certaine régularité dans la longueur des lignes et un rythme qui, bien que non strictement régulier, évoque la forme du chant ou de la mélopée. Il y a une cadence qui rappelle à la fois la tradition orale irlandaise et une certaine formalité poétique.

Le langage de Yeats est à la fois simple et complexe. Il commence avec des descriptions ordinaires des personnages avant de passer à une langue plus symbolique et métaphorique, reflétant la transformation des individus et de la nation.

L’expression « A terrible beauty is born » est répétée à la fin de trois strophes, agissant comme un refrain qui marque le poème et souligne l’ironie tragique de l’événement. La répétition de « changed, changed utterly » renforce également le thème de la transformation.

Yeats utilise des symboles naturels (arbres, pierres, ruisseaux, oiseaux) pour représenter la transformation et l’immutabilité. Le contraste entre les éléments naturels en constante évolution et la « pierre » qui ne change pas symbolise la manière dont le sacrifice peut fossiliser des moments ou des personnes dans l’histoire.

Le poème explore la transformation des individus ordinaires en héros nationaux, illustrant comment des actes de sacrifice changent non seulement les personnes mais aussi le cours de l’histoire.

Le nationalisme est un thème central, exprimé à travers le sacrifice des leaders de l’insurrection. Yeats examine la complexité de ses sentiments envers ces individus, passant de l’indifférence ou de l’antipathie à une reconnaissance solennelle de leur contribution à la cause irlandaise.
Il y a une dualité entre la beauté et la tragédie, une « terrible beauté », qui reflète le sentiment de perte et de grandeur simultanés. En décrivant la « pierre » comme ayant un cœur, Yeats personifie l’impact psychologique et historique du sacrifice. L’ironie est présente dans le regard initialement dédaigneux ou superficiel que Yeats porte sur les insurgés, contrasté avec leur élévation posthume en héros. L’imagerie naturelle et la juxtaposition entre le mouvement constant de la nature et le retrait figé des héros morts créent une atmosphère de contemplation et de réflexion.
Yann ar Gall

Recevez notre newsletter par e-mail !

By La rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

×