EMSAV — Jeanne Malivel, née le 15 avril 1895 à Loudéac, dans le Porhoët (évêché du pays de Saint-Malo), est une figure emblématique de l’art breton, dont la courte vie a marqué profondément le renouveau artistique et culturel de la Bretagne au début du XXe siècle. Peintre, graveuse, illustratrice, céramiste et designer, elle a voulu allier l’avant-gardisme européen de son temps et les arts populaires bretons, s’engageant pour la préservation de l’identité bretonne. Co-fondatrice du mouvement artistique Seiz Breur, elle a laissé une œuvre foisonnante, malgré une carrière brutalement interrompue par sa mort prématurée à l’âge de 31 ans, le 2 septembre 1926.
Une enfance bretonne et un talent précoce
Jeanne Malivel naît dans une famille de commerçants aisés, Albert et Marie Malivel, profondément attachés à la culture de la Bretagne orientale. Dès son plus jeune âge, elle montre un vif intérêt pour les arts, remplissant ses cahiers de dessins et sculptant des figurines dans des marrons. Ses parents, conscients de son talent, encouragent son développement artistique. À l’adolescence, elle intègre l’Institution de l’Immaculée Conception à Rennes, où elle est remarquée par son professeur de dessin, Louise Gicquel. Celle-ci, impressionnée par ses capacités, la pousse à envisager une carrière artistique et l’accompagne à Paris pour découvrir l’Académie Julian, une institution rare à l’époque pour accueillir des femmes.

La Première Guerre mondiale interrompt ses projets initiaux. En 1915, à seulement 19 ans, Jeanne s’engage comme infirmière bénévole à l’hôpital militaire de Loudéac, où elle croque les portraits des blessés dans ses carnets. Cette expérience humaniste renoue avec son sens de l’engagement, qui se manifestera tout au long de sa vie. En 1916, elle s’installe à Paris pour suivre les cours de l’Académie Julian, puis est reçue au concours d’entrée de l’École des Beaux-Arts en 1917, classée 14e. Cependant, les bombardements sur la capitale la contraignent à retourner temporairement en Bretagne.
Une artiste polyvalente et engagée
À Paris, Jeanne Malivel fréquente les milieux artistiques et intellectuels bretons, tout en poursuivant une formation rigoureuse. Elle adhère à la Gilde Notre-Dame, un mouvement cherchant à renouveler l’art sacré en s’inspirant du Moyen Âge, et collabore brièvement avec les Ateliers d’art sacré de Maurice Denis. Cependant, elle refuse de s’intégrer pleinement à ce milieu, craignant de « perdre son âme » dans l’effervescence parisienne. Cette période marque son attachement croissant à la Bretagne, renforcé par des cours de langue bretonne à la Sorbonne et de civilisation celtique au Collège de France.

De retour à Loudéac en 1921, elle choisit de « vivre et travailler au pays », devenant professeure aux Beaux-Arts de Rennes, où elle enseigne la gravure sur bois. Cette technique devient son médium de prédilection, qu’elle qualifie d’«imagerie» pour souligner son accessibilité au grand public, par opposition à l’élitisme des estampes. Son atelier personnel, rue Notre-Dame-des-Champs à Paris, puis à Loudéac, devient un lieu de création intense, où elle explore la peinture, la céramique, le design de meubles, les textiles et les vitraux. Influencée par l’Arts & Crafts et l’art celte, elle prône un art breton moderne, ancré dans les traditions mais résolument contemporain.
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Rue Notre-Dame-des-Champs, Paris, accueille l’atelier de Jeanne Malivel
Ses œuvres majeures incluent les 74 gravures sur bois réalisées pour L’Histoire de notre Bretagne (1922) de Jeanne Coroller-Danio, qui sera assassinée par les communistes français pour son engagement pour la Bretagne. Ces illustrations, inspirées du synthétisme de Gauguin et Bernard, capturent l’essence des légendes et de l’histoire bretonne avec une force et une simplicité remarquables.

L’Histoire de notre Bretagne (1922) de Jeanne Coroller-Danio
Ce livre fait réagir en France. Les Bretons saluent un ouvrage anti-français, qui rend hommage aux figures bretonnes qui ont combattu pour libérer leur patrie, les Français le dénoncent pour des motifs identiques. La presse hexagonale admet la qualité des réalisations : « Les bois de Mlle Jeanne Malivel, qui a illustré le livre avec tant de talent et tout son cœur d’ardente bretonne sont charmants. Ou plutôt non, ils ne sont pas charmants – mot banal- ils sont forts et rudes, ils ressuscitent admirablement les âpres scènes de l’histoire d’Armorique ; et une certaine naïveté, peut-être voulue, quand il s’agit des légendes, leur communique une saveur et un pouvoir de résurrection qui nous fait penser à de petits vitraux. Voilà un travail qui aidera sans doute la thèse bretonne, car la foi et le talent sont d’excellents adjuvants pour une cause, quelle qu’elle soit. »
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Elle collabore également avec la revue catholique Feiz ha Breiz (1921-1924), illustrant contes et nouvelles, et conçoit des céramiques novatrices avec la faïencerie Henriot de Quimper, intégrant des motifs géométriques audacieux.

Le triomphe de Nominoë, L’Histoire de Notre Bretagne (1922)
Engagement pour la Bretagne et les Seiz Breur
Jeanne Malivel s’engage pleinement pour la revitalisation de la culture bretonne, qu’elle perçoit comme menacée par l’uniformisation culturelle. En 1919, elle adhère au groupe régionaliste Unvaniez Yaounkiz Breiz, lié à la revue Breiz Atao. Dans un article intitulé « D’un art populaire » (1919), elle appelle artistes, artisans et industriels à collaborer pour faire renaître les arts appliqués bretons.
Olier Mordrel témoigne de ces débuts : « S’il est vrai que Breiz Atao a pris forme à Paris, c’est dans l’atelier de Jeanne Malivel que le phénomène s’est produit. C’était le point de ralliement, où sous la présidence de cette petite femme ardente au regard de nonne (…) ; Malivel restait aussi étrangère à la Ville Lumière que si elle n’avait pas quitté son Loudéac natal. Elle s’était vouée à la renaissance du vitrail et de la gravure sur bois dans le cadre de la renaissance bretonne tout court. Pour elle, l’un n’allait pas sans l’autre. Elle était si pure qu’il nous aurait semblé sacrilège de la regarder comme une femme. Nous savions qu’il y avait des Bretons à Paris, mais nous ne savions pas où. Chacun de nous partait à la chasse et nous ramenions notre Breton chez Malivel. C’était tantôt un écolier, tantôt un soldat ou un employé de métro ». Au cours de ces rencontres, elle fréquente bien entendu d’autres artistes, notamment l’architecte James Bouillé (1894-1945), assassiné par les Français, ou René Quillivic (1879-1969), sculpteur des monuments rendant hommages aux 240 000 Bretons tués par l’État français entre 1914 et 1918.
Cet engagement culmine en 1923 avec la fondation du mouvement Ar Seiz Breur (« Les Sept Frères »), aux côtés de René-Yves Creston, Suzanne Creston et Georges Robin. Inspiré d’un conte breton recueilli par Jeanne, ce mouvement ambitionne de créer un art breton moderne, populaire et harmonieux, englobant tous les domaines, de l’architecture à l’artisanat.

Les Seiz Breur se distinguent lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs de Paris en 1925, où ils présentent le pavillon Ty Breiz. Jeanne y expose des meubles, des céramiques et des textiles, conçus avec des artisans locaux, remportant une médaille d’or pour le mobilier. Cet événement consacre son rôle de pionnière, mais elle s’éloigne ensuite du groupe, peut-être en raison de divergences ou de ses soucis de santé.
Son engagement s’étend également aux femmes bretonnes. À Loudéac, elle achète des métiers à tisser pour permettre aux femmes de produire des textiles localement, leur offrant ainsi une autonomie économique.

En 1925, Jeanne épouse Maurice Yung, un fonctionnaire, et s’installe à Vitré, où elle peint des fresques représentant les châteaux locaux. Enceinte, elle tombe gravement malade, atteinte de typhoïde ou de paratyphoïde. Elle s’éteint à Rennes le 2 septembre 1926, à seulement 31 ans, laissant derrière elle une œuvre inachevée mais d’une richesse exceptionnelle. Sa mort prématurée choque ses contemporains, et le mouvement Seiz Breur, désormais dirigé par René-Yves Creston, perd son « âme », selon les mots de ses collaborateurs.
Postérité et expositions en sa mémoire
Longtemps oubliée, Jeanne Malivel connaît une redécouverte progressive à partir de la fin du XXe siècle, notamment grâce à l’Association des Amis de Jeanne Malivel, fondée par sa nièce Gwen Lecoin. En 1995, Loudéac célèbre le centenaire de sa naissance, marquant le début d’un regain d’intérêt. En 2018, le musée de la Faïence de Quimper lui consacre une exposition, « Jeanne Malivel, pionnière de l’art moderne breton », mettant en lumière sa contribution aux arts décoratifs.

L’année 2023, centenaire des Seiz Breur, est particulièrement significative. La bibliothèque Forney à Paris organise l’exposition « Jeanne Malivel, une artiste engagée » (8 mars-1er juillet), présentant 250 œuvres, des gravures aux céramiques, en passant par les textiles et meubles. Un documentaire, Jeanne Malivel, un soleil se lève de Laurence-Pauline Boileau, et plusieurs ouvrages, dont celui d’Olivier Levasseur, viennent enrichir sa mémoire. Des colloques, comme celui de l’INHA en avril 2023, explorent son influence durable.

Aujourd’hui, des musées bretons, comme ceux de Rennes, Quimper et Saint-Brieuc, conservent ses œuvres, tandis que des rues et lieux portent son nom, témoignant de son ancrage dans la mémoire collective.

Jeanne Malivel incarne une synthèse rare entre traditions populaires bretonnes et modernisme, foi et audace, engagement identitaire et ambition universelle. En seulement dix ans de carrière, elle a contribué à révolutionner l’art breton. Son œuvre, bien que marquée par sa disparition précoce, continue d’inspirer artistes et artisans, faisant d’elle une figure intemporelle de la Bretagne contemporaine.
Riwanon Tudual
Sources :
Levasseur, Olivier. Jeanne Malivel, une artiste engagée. Coop Breizh, 2023.
Exposition « Jeanne Malivel, une artiste engagée », Bibliothèque Forney, 2023.
Boileau, Laurence-Pauline. Jeanne Malivel, un soleil se lève, 2023.
Jean de la Bénelais (pseud. Olier Mordrel), Galerie Bretonne, La Bretagne réelle, 1953
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