Le 13 avril 2026, lors d’une rencontre avec les habitants du district d’Alay, dans la région d’Osh, le président de l’ancienne république soviétique du Kirghizistan, Sadyr Japarov, a relancé le débat autour de la dé-russification des noms de communes. Devant des villageois, il a évoqué la nécessité de renommer les localités portant des noms russophones hérités de l’ère soviétique pour leur restituer des dénominations historiques ou authentiquement kirghizes. « Nous prévoyons de terminer cette tâche l’année prochaine », a-t-il déclaré, selon les comptes-rendus de l’agence KyrTAG et repris par de nombreux médias. L’objectif affiché : effacer les traces d’une toponymie imposée durant soixante-dix ans de colonisation soviétique, où des villages furent baptisés d’après des figures de l’URSS, des termes militaires ou des conceptions communistes. Sans surprise, cette déclaration a immédiatement enflammé les réseaux sociaux et les rédactions russes.
Une reconquête linguistique
Ce n’est pas la première fois que le Kirghizistan s’attaque à son héritage toponymique et linguistique. Depuis l’arrivée au pouvoir de Japarov en 2021, plusieurs lois ont déjà officialisé le changement de noms de communes : en 2022, une dizaine de localités ont changé de nom ; en 2025, d’autres municipalités rurales ont suivi. La ville de Jalal-Abad elle-même a été rebaptisée en référence à l’épopée de Manas, héros national kirghiz.
Au XIXe siècle, l’Empire russe puis l’URSS ont remodelé la carte de l’Asie centrale. Des villages kirghizes millénaires ont été rebaptisés : « Voennaya Antonovka » (Antonivka militaire) ou des noms d’usines et de kolkhozes. Ces toponymes, souvent en russe, symbolisaient l’assimilation forcée poursuivie par la tyrannie communiste. Aujourd’hui, avec l’influence russe en recul – accentuée par la guerre en Ukraine –, plusieurs États post-soviétiques empruntent la même voie : le Kazakhstan a renommé des dizaines de localités depuis 2018, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan ont aussi procédé à des changements. Pour Bichkek, il ne s’agit pas seulement de symboles : c’est une manière de consolider l’unité nationale dans un pays où les Russes ne représentent plus que 5 % de la population.
Une politique volontariste
Ces mesures s’inscrivent dans une politique plus large de réaffirmation identitaire : promotion de la langue kirghize, réécriture des manuels scolaires et valorisation de l’histoire ancestrale face à l’empreinte sanglante de l’ère soviétique.
Une politique claire de promotion du kirghiz et de réduction progressive de la place du russe dans la vie publique est lancée :
En 2023 : loi obligeant les fonctionnaires, juges, enseignants, médecins, etc. à maîtriser le kirghiz pour exercer leurs fonctions.
En 2025 : plusieurs lois adoptées par le parlement pour renforcer le kirghiz :
- Au moins 60 % des programmes à la radio et à la télévision doivent être en kirghiz.
- Les publicités doivent avoir le texte en kirghiz plus grand que le russe.
- Les noms de lieux géographiques (villages, rues…) doivent être en kirghiz (le gouvernement prévoit de terminer le changement des derniers noms russes d’ici fin 2027).
- Priorité au kirghiz dans l’administration, l’éducation, la justice et les médias.
Le cas kirghiz, et plus largement des peuples libérés de la colonisation soviétique, invite à une réflexion plus large sur la langue comme enjeu politique et identitaire.
Un cas d’école pour les Bretons
En Europe, la France offre un parallèle saisissant avec la Bretagne. Là aussi, une langue celte millénaire – le breton – a été marginalisée par des siècles de répression française. Des milliers de communes, hameaux et microtoponymes ont été francisés ou remplacés par des noms administratifs génériques : « Rue des Lilas », « Lotissement des Alizés » ou « Zone artisanale Nord ». Depuis les années 2010, le phénomène s’est accéléré. Des associations comme l’Office public de la langue bretonne ou des collectifs locaux dénoncent à raison une « francisation forcée » qui efface la langue bretonne : Ker (village), Plou (paroisse), Lan (ermitage) ou Beg (pointe). Pourtant, les noms bretons existent. Rennes s’appelle Roazhon, Quimper Kemper, Saint-Malo Sant-Maloù. Des milliers de communes possèdent un équivalent en breton.
Voir exclusivement les noms des communes bretonnes en breton sur les cartes officielles normaliserait symboliquement la langue, en parallèle à la généralisation de l’enseignement de la langue bretonne, la création de médias publics en breton ou l’officialisation du breton dans les administrations. L’exemple kirghiz montre que ces débats ne sont plus tabous au XXIe siècle. Dans les deux cas – kirghiz ou breton –, ce type de choix n’est pas un simple mot sur une carte. C’est un acte politique pour affirmer que la nation reste vivante.
Riwanon Tudual
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