- Partie 1 : La naissance des royaumes brittoniques (410-570 apr. J.-C.) : Le Départ des Légions et les Premières Formes de Résistance (Première partie)
- Partie 2 : La naissance des royaumes brittoniques (410-570 apr. J.-C.) : L’Âge des Victoires (Deuxième partie)
Partie 3 : La Naissance des Royaumes Brittoniques (vers 520-570)

3.1. Le regard critique de Gildas : rois bretons et fragmentation politique
Vers 530-545, Gildas rédige son De Excidio et Conquestu Britanniae dans un climat de profonde inquiétude. Après la grande victoire du Mons Badonicus, il constate avec amertume que les Bretons ont reperdu l’initiative. Dans les chapitres 27 à 36, il dresse un violent réquisitoire contre cinq rois contemporains : Constantin de Dumnonia, Aurelius Conanus, Vortiporius, Cuneglasus et surtout Maelgwn Gwynedd (Maglocunus), qu’il accuse de tyrannie, d’immoralité, de guerres fratricides et de corruption du clergé. Pour Gildas, ces divisions internes expliquent la reprise des avancées saxonnes. Il décrit des royaumes bretons en proie à des luttes de pouvoir, où les rois se comportent plus en tyrans qu’en défenseurs du peuple. Cette fragmentation politique marque le crépuscule de la résistance unifiée qui avait caractérisé l’époque d’Ambrosius Aurelianus. Bède le Vénérable, reprenant Gildas au VIIIe siècle, confirme cette image d’une Bretagne divisée, incapable de faire front commun face à l’ennemi commun.
3.2. Contexte géopolitique et territorial : le repli vers l’ouest

À la fin du VIe siècle, la carte de la Bretagne insulaire se stabilise dans une configuration durable. Les Anglo-Saxons contrôlent solidement l’est et le sud-est (Kent, Sussex, East Anglia, Mercie naissante), tandis que les Bretons conservent l’ouest et le nord-ouest : le futur Pays de Galles, la Cornouailles (Dumnonia), le Strathclyde (nord-ouest) et une partie du nord (Gododdin). Procope de Césarée (Guerres, VIII, 20), vers 550, offre un regard extérieur précieux : il décrit l’île de Brittia comme habitée par trois peuples – Bretons, Angles et Frisons – chacun gouverné par son propre roi. Cette mention byzantine confirme que les Bretons conservent encore une présence territoriale importante au milieu du VIe siècle, même si leur pouvoir est désormais fragmenté en plusieurs royaumes régionaux. Géopolitiquement, la résistance bretonne passe d’une stratégie offensive (époque de Badon) à une stratégie défensive de consolidation des zones refuges. Les collines et les sites fortifiés de l’ouest continuent de jouer un rôle central, mais les grandes batailles rangées se font plus rares.
3.3. Évolution économique et culturelle à la fin du VIe siècle
Sur le plan économique, le dynamisme observé dans la Partie 2 (commerce atlantique via Tintagel) commence à s’essouffler après 550, sans toutefois disparaître. Les importations méditerranéennes diminuent progressivement, mais les réseaux régionaux (étain de Cornouailles, fer du Pays de Galles) perdurent. Des sites comme Dinas Powys (Galles) ou Tintagel montrent encore une activité artisanale de haut niveau (orfèvrerie, travail du verre) jusque dans les années 570-600. L’économie devient plus locale et pastorale, adaptée à un contexte de guerre endémique. Culturellement, les Bretons restent profondément marqués par leur héritage romano-chrétien. Gildas lui-même, en tant que clerc lettré écrivant en latin, incarne cette continuité. Le christianisme monastique se développe, avec des figures comme saint David au Pays de Galles ou saint Gildas lui-même. La langue brittonique (ancêtre du gallois, du cornique et du breton) demeure la langue vernaculaire dominante, tandis que le latin reste la langue de l’Église et de l’administration. Les Bretons se distinguent de plus en plus nettement des Anglo-Saxons, tant par leur langue que par leur foi chrétienne et leur attachement à une identité « romano-bretonne ». Cette conscience d’une différence culturelle renforce leur cohésion interne dans les zones qu’ils contrôlent encore.
3.4. La question de l’Armorique

L’une des conséquences les plus durables de cette période est l’intensification des migrations bretonnes vers l’Armorique. Face aux invasions barbares sur le continent, des groupes importants de Bretons insulaires (surtout issus de Dumnonia et du sud-ouest) traversent la Manche à l’appel de Rome et s’installent durablement sur le continent pour y renforcer les défenses. Ces migrations, déjà amorcées au Ve siècle (comme le signalait Zosime), prennent une ampleur nouvelle entre 500 et 570. Elles donnent naissance à la Bretagne armoricaine, avec des royaumes bretons comme la Domnonée, la Cornouaille et le Bro Waroc’h. Les Bretons apportent leur langue brittonique, leurs traditions chrétiennes et leurs structures politiques. L’Armorique devient ainsi une « seconde Bretagne », un refuge culturel et parfois militaire pour les élites insulaires. Ce mouvement crée un véritable réseau entre les deux rives de la Manche : des familles, des clercs et des guerriers circulent, maintenant des liens linguistiques et culturels forts entre les Bretons insulaires et continentaux.
Olier Kerdrel
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