Robert III d’Artois : champion de l’indépendance bretonne dans la tourmente féodale

Robert III d’Artois (1287-1342), figure emblématique de la maison capétienne et descendant direct des ducs de Bretagne, incarne une personnalité d’exception, mêlant audace, charisme et une indéfectible détermination à défendre ses idéaux, même face à l’adversité. Noble de haut rang, il s’est illustré comme un acteur clé de la guerre de Succession de Bretagne (1341-1365), où son engagement auprès des forces anglaises et des patriotes bretons de Jean de Montfort a contribué à préserver l’indépendance bretonne contre les ambitions de la couronne de France.

L’héritage breton de Robert d’Artois

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Robert III d’Artois naît en 1287 dans une lignée illustre, issue de la maison capétienne et marquée par une ascendance ducale bretonne qui confère à son nom une aura de légitimité féodale. Fils de Philippe d’Artois (1269-1298) et de Blanche de Bretagne (1271-1327), il est le petit-fils de Jean II, duc de Bretagne (1239-1305), de la maison de Dreux, et de Béatrice d’Angleterre, fille du roi Henri III. Cette ascendance bretonne, par sa mère Blanche, ancre Robert dans l’histoire d’un duché farouchement attaché à son autonomie face à la couronne française.

Jean II par Benoît Billon

Jean II de Bretagne, son grand-père, était un duc visionnaire qui consolida le pouvoir ducal en Bretagne par des alliances stratégiques, notamment avec l’Angleterre, tout en maintenant une certaine indépendance vis-à-vis des Capétiens. Comme le note Jean Froissart dans ses Chroniques, « le duc Jean de Bretagne fut homme de grande prudence, tenant son duché avec force et loyauté, et liant son sang aux plus nobles maisons de France et d’Angleterre ». Cette lignée confère à Robert une double identité : capétienne par son père, héritier de Robert Ier d’Artois (frère de Louis IX), et bretonne par sa mère, ce qui le place au cœur des réseaux d’alliances féodales européennes.

Cette ascendance ducale n’est pas qu’un titre honorifique pour Robert ; elle forge son sens de l’honneur et son attachement à la défense des droits féodaux, qu’il perçoit comme menacés par la centralisation croissante du pouvoir royal français. Son mariage avec Jeanne de Valois, sœur de Philippe VI, roi de France, renforce encore son statut, mais sa filiation bretonne nourrit son engagement pour une Bretagne indépendante, comme en témoigne son rôle ultérieur dans la guerre de Succession.

Un héros de la cause bretonne dans la guerre de Succession

La guerre de Succession de Bretagne (1341-1365), déclenchée à la mort du duc Jean III sans héritier direct, oppose deux prétendants : Jeanne de Penthièvre, soutenue par la France via son époux Charles de Blois, et Jean de Montfort, appuyé par l’Angleterre. Ce conflit devient un théâtre clé de la guerre de Cent Ans, où Robert d’Artois, exilé en Angleterre après sa condamnation en France après avoir échoué à hériter légalement du comté d’Artois, dont son père était le seigneur, se distingue comme un champion de la cause de Montfort, synonyme d’une Bretagne indépendante des visées françaises.

Une revanche contre la France

Condamné pour faux en 1329 dans l’affaire de l’héritage d’Artois, Robert est banni par Philippe VI, son ancien allié. Cette disgrâce, perçue comme une injustice, le pousse à rejoindre la cour d’Édouard III d’Angleterre. Là, il devient un conseiller influent, apportant sa connaissance intime de la cour française et son ressentiment envers Philippe VI. Selon le poème Les Vœux du héron, attribué à l’époque, Robert aurait exhorté Édouard à revendiquer le trône de France : « Sire, vous êtes roi par droit de sang, et la France vous revient. Frappez fort, et je serai votre épée. » Cette citation, bien que romancée, illustre son rôle de catalyseur dans le conflit franco-anglais, avec la Bretagne comme terrain stratégique.

Engagement militaire en Bretagne

En octobre 1342, Robert accompagne les forces anglaises en Bretagne pour soutenir Jean de Montfort, dont la cause représente une résistance à l’hégémonisme français. Il arrive dans la région de Vannes à la tête d’une armée d’environ 10 000 soldats, soutenue par les forces anglaises et bretonnes, dont Jeanne de Flandre (surnommée « Jeanne la Flamme »), épouse de Jean de Montfort. L’objectif est de reprendre Vannes, alors sous le contrôle de Charles de Blois, allié des Français. L’assaut est lancé sur trois fronts, dirigé par Robert d’Artois, Walter Manny et Yves de Trésiguidy. Malgré une résistance initiale menée par Olivier IV de Clisson, Robert d’Artois conquiert la ville grâce à une ruse : de nuit, il fait allumer deux feux devant les portes de Vannes pour attirer la garnison, permettant à un petit groupe mené par Walter Manny d’escalader une section abandonnée des remparts. La garnison est débordée, une partie est massacrée, une autre s’échappe, et Vannes passe sous contrôle breton (et anglais).

Peu après, Olivier de Clisson, absent lors de la prise de Vannes, organise une contre-attaque avec environ 12 600 hommes, renforcés par les troupes de Robert II de Beaumanoir. Robert d’Artois, resté en charge de la garnison anglo-bretonne à Vannes, n’a pas le temps de rassembler des renforts. Les assaillants exploitent des brèches dans les remparts, non réparées depuis le siège précédent. Les combats sont violents, Vannes est à nouveau pillée, et la ville repasse sous le contrôle de Charles de Blois.

Siège de Vannes

Au cours de ce second siège de novembre 1342, Robert d’Artois est grièvement blessé lors des combats. Les sources ne précisent pas la nature exacte de la blessure, mais elle est suffisamment grave pour nécessiter une évacuation. Les combats sont décrits comme rudes, avec de nombreuses pertes des deux côtés, ce qui suggère que Robert a été blessé dans l’intensité des affrontements, probablement lors de la défense des remparts ou pendant la retraite face à l’assaut des troupes de Blois.

Après sa blessure, Robert d’Artois est évacué vers Hennebont, une forteresse tenue par Jean de Montfort, accompagné du comte de Stafford. Sur les conseils de son médecin, et vu la gravité de sa blessure, il est décidé qu’il doit quitter la Bretagne pour recevoir des soins en Angleterre.

Robert est transporté par mer jusqu’à Londres. Le voyage, probablement effectué en novembre 1342, est risqué pour un homme blessé, surtout à une époque où les conditions sanitaires en mer sont précaires. Les sources anglaises indiquent qu’il est « ferried to London for treatment » (« embarqué vers Londres pour traitement »), ce qui implique un transport maritime, sans doute sur un navire anglais, étant donné le soutien d’Édouard III.

Robert d’Artois succombe peu après son arrivée à Londres. Les sources s’accordent à dire qu’il meurt des suites de sa blessure combinée à une dysenterie, une infection courante à l’époque, particulièrement dans des conditions d’hygiène médiocres ou après un traumatisme physique affaiblissant le corps. La dysenterie, souvent causée par des bactéries comme Shigella ou des amibes, était une cause fréquente de décès dans les armées médiévales, aggravée par les conditions de campagne et les blessures non traitées correctement.

Un ami de la Bretagne indépendante

Robert, par son ascendance bretonne et son engagement militaire, peut être vu comme un défenseur de l’indépendance bretonne. La cause de Montfort, qu’il soutient, vise à préserver le duché comme un État distinct, moins soumis à la couronne française que sous Charles de Blois. Son action s’inscrit dans une vision féodale où les duchés, comme la Bretagne, doivent conserver leurs prérogatives face à la centralisation capétienne.

La mécanique féodale et les rivalités

En France, Robert d’Artois évolue dans un système féodal où les tensions entre la couronne et les grands seigneurs sont exacerbées par la montée du pouvoir royal. Son conflit avec Mahaut d’Artois pour l’héritage du comté d’Artois illustre ces dynamiques.

Robert III d’Artois, sous son blason, lors du procès de l’héritage du comté d’Artois

Robert revendique l’Artois, qu’il considère comme son droit en tant que fils de Philippe d’Artois, comte d’Artois. La cour des Pairs, en 1309 et 1318, attribue le comté à Mahaut, invoquant les coutumes successorales et les pressions politiques de Philippe le Bel qui a marié ses fils aux filles de Mahaut : Jeanne à son fils Philippe, futur Philippe V, et Blanche à son fils Charles, futur Charles IV. Cette décision, perçue comme une spoliation, alimente chez Robert un ressentiment profond, qu’il canalise dans ses actions ultérieures.

Procès fantoche de Robert III d’Artois à l’instigation de Philippe VI

En 1329, Robert est accusé de falsifier le testament de son père avec l’aide de Jeanne de Divion. Le chroniqueur Jean le Bel note : « Robert d’Artois, homme de grande audace, fut accusé de forfaiture, mais beaucoup disaient qu’il fut victime des machinations de Mahaut et de ses alliés à la cour. » Cette affaire, bien que controversée, reflète les luttes de pouvoir au sein de la noblesse française, où la loyauté féodale s’efface devant les ambitions royales.

Initialement proche de Philippe VI, fils de son allié Charles, frère de Philippe le Bel et comte de Valois, qu’il aide à accéder au trône en 1328, Robert se heurte à l’ingratitude du roi, qui soutient à son tour Mahaut. Cette rupture pousse Robert à se retourner contre la couronne de France, voyant dans l’exil une opportunité de revanche.

Dynamiques en Angleterre : Un allié stratégique

En Angleterre, Robert trouve refuge auprès d’Édouard III, dont les ambitions sur le trône de France s’alignent avec ses propres buts : hériter du comté d’Artois et faire prévaloir les droits des princes, dont celui de Bretagne. Il devient un conseiller clé, apportant des informations sur les faiblesses françaises et renforçant la légitimité de la cause anglaise aux côtés de la Bretagne. Son rôle en Angleterre est celui d’un stratège, utilisant son ascendance et son expérience pour orienter les campagnes anglaises, notamment en Bretagne, où Vannes devient un point d’ancrage stratégique.

Dynamiques en Bretagne

En Bretagne, la guerre de Succession reflète les tensions entre l’indépendance et les volontés d’annexion du royaume de France. Jean de Montfort incarne une vision d’indépendance soutenue par l’Angleterre, tandis que Charles de Blois, soutenu par Philippe VI, représente une Bretagne alignée sur la couronne de France. Robert, par son ascendance bretonne et son engagement militaire, se range du côté de Montfort, voyant dans ce combat un écho de sa propre lutte contre la tyrannie royale.

Une réhabilitation méritée

L’image de Robert a souvent été ternie par les accusations de faux et de trahison, notamment dans les récits de ses ennemis français. Cependant, des travaux comme L’Homme sali de Hennie Claude (1977) plaident pour sa réhabilitation, arguant que les accusations d’empoisonnement (de Mahaut ou de Jeanne) étaient des calomnies visant à justifier son bannissement. Claude écrit : « Robert fut un homme d’honneur, spolié par la cupidité de ses rivaux et la politique royale, dont le courage en Bretagne prouve la noblesse de son cœur. »

Robert III d’Artois, descendant du duc Jean II de Bretagne, fut un champion de l’indépendance bretonne dans la guerre de Succession, où son soutien à Jean de Montfort et son sacrifice à Vannes en 1342 marquèrent les esprits. Noble capétien, il incarna la résistance féodale face à la centralisation française, tout en devenant un atout stratégique pour l’Angleterre d’Édouard III. Ses actions, motivées par un sens aigu de l’honneur et un ressentiment face à l’injustice, firent de lui un ami de la Bretagne indépendante, un homme dont l’héritage, bien que tragique, mérite d’être célébré comme celui d’un héros féodal.

Olier Kerdrel

Sources principales :

  • Froissart, Jean. Chroniques. Éd. Société de l’Histoire de France, 1869-1975.
  • Jean le Bel. Chronique. Éd. Jules Viard, 1904.
  • Walsingham, Thomas. Historia Anglicana. Éd. Rolls Series, 1863-1864.
  • Favier, Jean. La Guerre de Cent Ans. Fayard, 1980.
  • Kerhervé, Jean. Histoire de la Bretagne. Ouest-France, 2004.
  • Claude, Hennie. L’Homme sali. Plon, 1977.

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By La rédaction

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