EMSAV – Armand Keravel naît le 18 février 1910 à Brest, au cœur d’une Bretagne maritime où le breton est encore dans les rues et les foyers, malgré les assauts de la francisation imposée par l’État français. Dès 1928, à dix-huit ans, il devient instituteur après sa formation à l’école normale. Il exerce dans diverses communes de Bretagne occidentale – Gwitevede (Plouzévédé), Landeda, Lanneur (Lanmeur) et d’autres villages modestes où les enfants arrivent souvent bretonnants à l’école. Très tôt, il refuse de cantonner le brezhoneg aux conversations privées : il l’introduit discrètement dans ses leçons, convaincu qu’une langue vivante est un outil de pensée et d’identité, pas un simple folklore.
Les débuts militants dans les années 1930
Au début des années 1930, il adhère au Parti autonomiste breton, signe d’un engagement précoce. En 1933, il rejoint Ar Falz, le mouvement et la revue fondés par Yann Sohier, lui-même membre du PAB, pour défendre l’enseignement du breton dans les écoles publiques laïques. Il y publie son premier article la même année, écrit une pièce de théâtre en breton (Ar Bleizi, 1935) et obtient en 1938 le Diplôme d’Études Celtiques à l’université de Rennes, renforçant son bagage savant et militant.
Percée révolutionnaire (1940-1944)

Yann Kerlan animant la première école nationale en langue bretonne (source : bezenperrot.bzh)
Pendant l’Occupation, Keravel choisit la retenue. Ar Falz est mise en sommeil. Muté à Landéda en 1940, il maintient des contacts épistolaires avec des camarades nationalistes comme Jean Delalande (Kerlann), membre du PNB et fondateur de la première école en langue bretonne. En 1942, il exprime dans une lettre son enthousiasme pour l’ouverture prochaine d’une école en breton à Plistin (Plestin-les-Grèves), y voyant un pas vers un rêve partagé d’éducation en langue bretonne.
En 1945, il relance Ar Falz et en devient secrétaire général puis président jusqu’en 1993. Grâce à la loi Deixonne (1951), il organise dès 1952 des concours scolaires interclasses en breton : des milliers d’élèves – plus de 1000 par an dans les années 1950-1960 – rédigent sur des thèmes du quotidien (la ferme, la mer, les fêtes). Avec Per-Mari Mevel et Charlez ar Gall, il corrige les copies, distribue des prix (livres, brochures) et fait naître chez les enfants le plaisir d’écrire dans leur langue.
En 1954, il obtient une nomination historique : instituteur détaché pour la langue et la culture bretonne dans l’enseignement public. Il parcourt alors la Bretagne pour former des enseignants, animer des stages et élaborer des méthodes pédagogiques adaptées.
Un rayonnement culturel et européen (1953-années 1980)
Dès 1953, il anime Emgleo Breiz (Fondation culturelle bretonne), qu’il présidera longtemps avec des figures comme Pierre-Jakez Hélias ou André Le Mercier. Il contribue à des revues (Brud), défend des projets de loi pour la reconnaissance du breton (1947, 1962) et participe en 1969 au mouvement Galv. Il correspond avec des militants d’autres peuples (Robert Lafont en Occitanie) et des réseaux européens des langues minoritaires.
Un legs patient
Après sa retraite, il reste actif dans les échanges et la défense des langues régionales jusque dans les années 1980-1990. Son fonds d’archives, déposé au Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC) de Brest, conserve correspondances, méthodes, copies des concours Ar Falz, publications et dossiers militants – un témoignage vivant de décennies d’action concrète. Il s’éteint le 2 décembre 1999 à Carpentras, à 89 ans. Armand Keravel incarne une Bretagne tenace : celle qui avance mot après mot, classe après classe, pour que sa langue nationale respire encore librement au 21e siècle.
Olier Kerdrel
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