Deux autels de Mithra redéfinissent la présence impériale sur l’île de Bretagne

La récente découverte de deux autels en pierre au fort romain d’Inveresk, dans l’East Lothian en Écosse, marque un tournant dans la compréhension de l’occupation romaine au nord du mur d’Hadrien. Ces artefacts, datant des années 140 apr. J.-C., proviennent du temple dédié à Mithra, le plus au nord connu dans tout l’Empire romain. Ils ont été dédiés par un centurion légionnaire, probablement Gaius Cassius Flavianus, commandant de la garnison locale. Leur qualité exceptionnelle, leur polychromie préservée et leur sophistication technique témoignent d’un investissement important dans les confins septentrionaux de l’Empire. Ces trouvailles, acquises par le National Museum of Scotland, seront au centre de l’exposition Roman Scotland: Life on the Edge of Empire à partir de novembre 2026. Elles invitent à revisiter deux aspects majeurs : le culte de Mithras au sein des légions romaines et l’ampleur réelle de la présence romaine en Calédonie.

Le culte de Mithra : une religion à mystères populaire dans l’armée romaine

Le mithraïsme, ou culte des mystères de Mithras, était une religion initiatique secrète, exclusivement masculine, centrée sur le dieu Mithras, figure du triomphe de la lumière sur les ténèbres et du bien sur le mal. Originaire d’adaptations gréco-romaines d’un dieu indo-iranien (Mithra dans les traditions perses et védiques), il s’est développé sous l’Empire romain à partir du Ier siècle apr. J.-C., atteignant son apogée aux IIe et IIIe siècles.

Les adeptes se réunissaient dans des temples souterrains appelés mithraea, évoquant des grottes naturelles, symboles du cosmos et du passage de l’obscurité à la lumière. Le rite central représentait Mithra tuant un taureau cosmique (tauroctonie), acte sacrificiel libérant les forces vitales et assurant le salut. Les initiés progressaient par sept degrés d’initiation, chacun associé à une planète et à des épreuves symboliques. Le culte mettait l’accent sur la fraternité (syndexioi, « unis par la poignée de main »), la fidélité, le courage et une promesse d’au-delà de la mort, où la mort n’était pas absolue. Ce message résonnait particulièrement auprès des soldats romains. Exposés à la violence, à l’incertitude et à l’éloignement de leur province d’origine, ils trouvaient dans le mithraïsme un cadre existentiel : un dieu guerrier protecteur, une communauté masculine solidaire et l’assurance d’une victoire finale du bien. Le culte s’est propagé avec les légions : les mouvements de troupes, les transferts de légionnaires et les vétérans ont porté la religion des frontières orientales (Syrie, Anatolie) vers l’Occident, le long du Rhin, du Danube et jusqu’en Bretagne. Les centurions et officiers, souvent les dédicants d’autels, y voyaient un renforcement de la cohésion militaire et un soutien spirituel face aux dangers.

En Bretagne, les preuves les plus nombreuses datent du IIIe siècle (comme le mithraeum de Londres), mais les autels d’Inveresk montrent que le culte était déjà florissant au milieu du IIe siècle, synchronisé avec son expansion continentale. Cela indique une intégration rapide des pratiques religieuses orientales dans l’armée impériale, même aux marges les plus reculées.

La présence romaine en Calédonie : au-delà du mythe du mur d’Hadrien

La Calédonie, nom romain de l’Écosse, n’était pas une terre isolée. L’idée que le mur d’Hadrien (construit vers 122 apr. J.-C.) marquait la limite définitive de l’Empire est un mythe historiographique. Rome a étendu son contrôle au nord du mur à plusieurs reprises. Sous Antonin le Pieux (138-161 apr. J.-C.), l’armée romaine réoccupe le sud de la Calédonie dès 139-140 apr. J.-C. Le mur d’Antonin, érigé entre le Firth of Forth et le Firth of Clyde, devient la nouvelle frontière administrative et militaire pendant environ deux décennies. Ce mur de terre et de gazon, renforcé de forts et de fossés, s’accompagne d’installations côtières et intérieures. Inveresk, fort côtier stratégique à l’est d’Édimbourg, sert de hub majeur : il relie les voies d’approvisionnement, abrite une garnison importante (probablement une unité de cavalerie ou mixte) et génère un vicus animé avec commerçants, artisans et familles.

La présence romaine dépasse les simples fortifications. Elle implique des échanges culturels, économiques et sociaux avec les populations locales (Bretons calédoniens). Les forts comme Inveresk, avec leur densité de population, créent des pôles d’influence : routes, marchés, impôts et recrutement. Les autels mithraïques, somptueux et coûteux, montrent que même aux confins, l’armée investit dans des pratiques religieuses sophistiquées, reflétant une occupation durable et structurée. L’abandon du mur d’Antonin vers 160 apr. J.-C., dû à des pressions sur d’autres frontières (comme le Danube), ramène la limite au mur d’Hadrien, mais les incursions romaines persistent sporadiquement au nord-est et au centre de l’Écosse. Ces phases d’occupation, bien que brèves, laissent des traces archéologiques profondes.

Une redéfinition des frontières impériales

Les autels d’Inveresk ne sont pas de simples reliques : ils incarnent l’âme de l’Empire aux marges. Le mithraïsme y offre aux légionnaires un sens transcendant face à l’isolement et au danger, tandis que la présence romaine en Calédonie révèle des frontières poreuses, zones de rencontre plutôt que barrières infranchissables. Ces découvertes corrigent les visions simplistes et enrichissent notre compréhension de l’interaction entre conquête militaire, religion et vie quotidienne aux extrémités du monde romain.

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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