Al Liamm : 80 ans de lien en langue bretonne

Le 1er avril 1946, au cœur de Paris encore marqué par les séquelles de la guerre, paraissait le premier numéro d’Al Liamm (« Le Lien »). Cette revue bimestrielle entièrement rédigée en breton n’était pas une simple publication littéraire. Les fondateurs initiaux étaient une petite équipe animée d’un même idéal : Pêr ar Bihan (Per Le Bihan) et Andrev Latimier en constituaient les figures centrales, épaulés par Glaoda Millour et Ronan Chevalier. Elle succédait spirituellement à Gwalarn, la grande revue littéraire fondée en 1925 par Roparz Hémon, interdite par les autorités françaises en 1944 pour cause de patriotisme breton. L’esprit survivait pourtant. Dès ses premiers numéros, Al Liamm se distinguait par son ouverture inter-celtique : articles en gallois, traductions de littérature irlandaise, chroniques sur l’Irlande, le Pays de Galles et l’Écosse. Elle affirmait ainsi que la Bretagne n’était pas une simple province française, mais une nation celte à part entière.

La fusion de 1948 : vers une revue de référence

L’année 1948 marque un tournant décisif. Al Liamm fusionne d’abord avec Kened (« Beauté »), puis avec Tír na nÓg (« Terre de jeunesse »), revue bilingue créée à Rennes en janvier 1945 par Paol ar Gourriereg (Pol Le Gourrierec) et Ronan Huon. Cette triple fusion donne naissance à Al Liamm-Tír na nÓg, qui devient rapidement la référence incontournable de la littérature bretonne contemporaine. Ronan Huon, alors jeune professeur et militant passionné, prend la direction effective de la nouvelle revue. Avec Pol Le Gourrierec, il supervise la fusion et impose une ligne éditoriale claire : promouvoir une littérature de qualité, en breton unifié, nourrie d’un souffle nationaliste. Huon dirigera la revue pendant près d’un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 2003. Son fils Tudual Huon lui succédera en 2011, assurant la continuité familiale et militante.

Un engagement nationaliste assumé

Al Liamm n’était pas neutre. Dès l’origine, son fondement était nationaliste. Héritière de l’Emsav d’avant-guerre, elle offrait une tribune aux écrivains qui refusaient de voir le breton réduit à un patois. La revue incarnait la résistance culturelle face à la centralisation française. Elle accueillait des plumes qui avaient souvent milité pour l’autonomie ou l’indépendance bretonne, parfois au prix de lourds sacrifices personnels. Roparz Hémon lui-même, exilé en Irlande, y publia des textes depuis Dublin, maintenant ainsi le lien avec la grande figure de la génération précédente. La revue joua un rôle essentiel dans la construction identitaire des néo-bretonnants d’après-guerre. Elle permit à une nouvelle génération de s’approprier la langue et d’en faire un outil de création littéraire moderne, tout en défendant une vision de la Bretagne comme nation celte.

Les grandes plumes nationalistes bretonnes

Parmi les nationalistes bretons qui ont marqué de leur empreinte les pages d’Al Liamm, plusieurs noms brillent encore aujourd’hui :

  • Per Denez (Pierre Denis), cofondateur de Kened avec Arzel Even, linguiste, romancier et traducteur prolifique. Il contribua massivement à la revue et aux éditions Al Liamm, devenant l’une des figures les plus influentes de la littérature bretonne moderne.
  • Youenn Drezen, romancier et poète, figure majeure de la génération d’avant-guerre. Ses nouvelles et récits ancrés dans la réalité bretonne parurent régulièrement, témoignant d’un engagement profond pour la langue et la culture.
  • Anjela Duval, poétesse paysanne au verbe puissant. Ses textes évoquaient la terre, la langue et la lutte pour la survie culturelle. Sa poésie simple et profonde reste l’une des plus touchantes de la période.
  • Maodez Glanndour, poète mystique et engagé, dont l’œuvre poétique marqua durablement la revue.

Reun Ar C’halan (René Galand), universitaire et écrivain, qui apporta une dimension internationale et savante. D’autres contributeurs notables incluent Xavier de Langlais (Langleiz), Youenn Gwernig, Paol Keineg, Abeozen (Fañch Elies), et Ronan Huon lui-même, qui signa de nombreux textes.

Ces auteurs, souvent issus ou proches du mouvement nationaliste breton, firent d’Al Liamm un véritable laboratoire de création en breton, mêlant poésie, nouvelles, essais et chroniques celtiques.

Un héritage vivant

Quatre-vingts ans après sa fondation, Al Liamm continue de paraître, dirigée par Tudual Huon. Elle reste un lien vivant entre les générations de militants culturels et littéraires bretons. Dans un monde où les langues minoritaires affrontent encore de nombreux défis, la revue symbolise la résilience d’un peuple qui refuse l’effacement.

Le 1er avril 1946, quelques idéalistes parisiens lançaient un simple « lien ». Ce lien est devenu une chaîne solide qui relie encore aujourd’hui la Bretagne à son passé, à ses frères celtiques et à son avenir.

Pour s’abonner : Al Liamm

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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