Au matin du 23 juin 1795, les habitants du littoral vannetais voient apparaître à l’horizon une immense flotte britannique. Pour beaucoup, ce spectacle marque l’aboutissement de plusieurs années d’attente. Depuis 1793, la Bretagne est occupée par les troupes de la république française qui livrent le pays à la barbarie. Dans les campagnes, la guérilla chouanne affronte quotidiennement les troupes françaises. Les chemins creux, les bois et les landes sont devenus le théâtre d’une guerre permanente. Malgré la répression, les arrestations et les exécutions, la résistance bretonne ne s’éteint pas.
La révolution n’a pas seulement changé de régime politique. La Bretagne, comme nation associée, est purement et simplement annexée par le régime révolutionnaire français. Les États de Bretagne ont disparu. Le Parlement national de la Bretagne, installé à Rennes depuis plus de deux siècles et demi, a été unilatéralement supprimé en 1790.
Pendant que les combats se poursuivent dans les campagnes, plusieurs milliers de Bretons vivent en exil, principalement à Jersey, Guernesey et en Grande-Bretagne. Beaucoup n’attendent qu’une chose : le moment où ils pourront revenir combattre sur leur terre natale.
Le projet d’un retour en Bretagne
Au printemps 1795, les autorités britanniques décident de soutenir une vaste expédition militaire contre la République française. L’idée est ambitieuse : débarquer plusieurs milliers de soldats sur les côtes bretonnes, provoquer un soulèvement général de la Bretagne.
Plus de trois mille émigrés prennent place à bord des bâtiments britanniques. Contrairement à une idée parfois répandue, il ne s’agit pas uniquement d’officiers aristocrates. Les rangs comprennent des militaires de carrière, de jeunes gentilshommes, d’anciens soldats, des volontaires et un nombre important de Bretons ayant quitté leur pays au début de la révolution.
Le régiment du Léon constitue l’un des principaux corps bretons de cette expédition. Parmi les officiers figurent plusieurs représentants des anciennes familles de Bretagne.
- La famille Jouan de Kervenoaël, qui avait donné des conseillers au Parlement de Bretagne, est représentée par Bernard-Marie Jouan de Kervenoaël, officier du régiment du Dresnay.
- Les Méhérenc de Saint-Pierre participent également à l’expédition. Auguste Bonable de Méhérenc sert parmi les officiers tandis qu’Auguste-Henry de Méhérenc combat ensuite avec les chouans.
- Les Talhouët, liés depuis des générations aux élites provinciales, fournissent eux aussi plusieurs officiers.
On retrouve également des représentants ou des membres alliés des familles Kersauson, Coëtlogon, Boisgelin, Lantivy et La Bourdonnaye, toutes profondément enracinées dans l’histoire politique et militaire de la Bretagne. Beaucoup appartiennent à des lignées qui, depuis plusieurs siècles, avaient servi la Bretagne comme magistrats, officiers ou administrateurs.
Le débarquement du 23 juin
Le 23 juin 1795, les premières chaloupes gagnent les plages de Carnac et de la presqu’île de Quiberon. L’accueil populaire est enthousiaste. Les nouvelles parcourent rapidement les paroisses du Morbihan. Des groupes de chouans quittent leurs cantonnements pour rejoindre les libérateurs. Des hommes arrivent du pays d’Auray, de Vannes, de Pontivy, de Ploërmel, de Lorient et des campagnes environnantes.
Pour beaucoup, cette journée représente enfin la possibilité de transformer une guérilla défensive en véritable campagne militaire destinée à briser l’armée française. Le retour des Bretons exilés possède également une immense portée symbolique. Après plusieurs années passées outre-Manche, ils reviennent combattre sur la terre où reposent leurs familles et leurs ancêtres.
L’union des libérateurs et des chouans
L’un des aspects les plus remarquables de l’expédition réside dans la rencontre entre deux mondes qui avaient été séparés depuis plusieurs années. D’un côté, les émigrés revenus d’Angleterre, disciplinés, organisés en régiments et commandés par leurs officiers. De l’autre, les chouans bretons, aguerris par des années de guérilla, connaissant parfaitement le terrain et bénéficiant du soutien d’une partie importante de la population. Cette jonction donne momentanément l’impression que la Bretagne tout entière peut se soulever avec succès.
Les premiers succès renforcent cet espoir. Auray est libérée. Les forces françaises reculent de leurs positions. Les volontaires affluent quotidiennement.
La réaction de l’armée française
Face à cette situation, le général Lazare Hoche agit avec rapidité. Il concentre progressivement plusieurs colonnes autour de la presqu’île. Les communications de l’armée de libération deviennent difficiles. Les désaccords entre certains commandants ralentissent les opérations. Les renforts espérés n’arrivent pas dans les proportions attendues.
Peu à peu, les forces débarquées perdent l’initiative. Les combats deviennent plus violents à mesure que les républicains resserrent leur dispositif.
Les derniers combats
Durant les semaines suivantes, les affrontements se multiplient. Les Bretons défendent leurs positions avec détermination. Chaque hauteur, chaque village, chaque ouvrage défensif est disputé. Les pertes deviennent importantes. Les officiers demeurent au milieu de leurs hommes. Nombre d’entre eux savent désormais que la capture signifiera probablement la mort. Malgré cela, les combats se poursuivent jusqu’à l’effondrement définitif de l’armée de libération.
Les fusillés de Quiberon
Après la victoire française, plusieurs centaines de prisonniers sont jugés par des commissions militaires.Les condamnations sont nombreuses. Les exécutions commencent rapidement.
Bernard-Marie Jouan de Kervenoaël est fusillé. Auguste-Henry de Méhérenc de Saint-Pierre subit le même sort. À leurs côtés meurent des centaines d’officiers, de chouans et de volontaires bretons. Leur exécution marque profondément l’opinion bretonne.
Une mémoire durable
Si l’expédition échoue militairement, son souvenir demeure très vivant. La Chouannerie se poursuit sous la conduite de chefs comme Georges Cadoudal. Les familles des combattants entretiennent la mémoire des disparus. Au XIXᵉ siècle, Quiberon devient l’un des grands lieux de mémoire de la chouannerie.
Le 27 juin 1795 reste ainsi associé au retour des exilés, à la réunion des Bretons exilés et des chouans, ainsi qu’au sacrifice de centaines de Bretons tombés au cours de l’une des campagnes les plus célèbres de leur histoire.
Olier Kerdrel
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