Le 8 août offre un exemple particulièrement intéressant de la complexité du calendrier des saints bretons. Là où le calendrier romain célèbre aujourd’hui saint Dominique, plusieurs traditions calendaires bretonnes donnent des noms différents : Gwenneg, Elid et Vinoc le Jeune.
Derrière ces trois noms se cachent cependant des situations très différentes : un grand saint breton dont la vie peut être partiellement reconstruite, un ermite celtique extrêmement obscur et un troisième personnage dont nous ne connaissons guère plus que le nom.
Saint Gwenneg : le Breton devenu saint de Flandre

Des trois personnages associés au 8 août, Gwenneg est de très loin le mieux documenté.
Son nom apparaît sous une multitude de formes : Gwenneg, Gwennog, Winoc, Winnoc, Winox, Vinnoc ou Vinnocus. Le vieux nom breton Uuinoc est généralement rapproché de gwenn, « blanc », mais aussi, par extension, « pur », « sacré » ou « bienheureux ».
Il faut surtout souligner que le Gwenneg célébré le 8 août semble correspondre au grand saint Winoc, dont la fête liturgique traditionnelle est normalement fixée au 6 novembre.
Un saint du VIIe siècle
Winoc appartient au grand mouvement monastique qui, aux VIe et VIIe siècles, reliait constamment la Bretagne insulaire, l’Armorique et les régions franques. La tradition bretonne le fait naître en Armorique, dans le pays de Dol, au VIIe siècle. Les récits hagiographiques lui attribuent une origine aristocratique, voire royale. Selon les versions, il aurait été fils, neveu ou parent du roi breton Judicaël, souverain du royaume de Domnonée. Le noyau du récit paraît néanmoins plus solide : Winoc est présenté comme un religieux breton ayant quitté son pays avec plusieurs compagnons pour rejoindre saint Bertin, abbé du grand monastère de Sithiu, à proximité de l’actuelle Saint-Omer. Le diocèse de Quimper et Léon conserve précisément cette tradition d’un Winoc né au pays de Dol et parti chercher en Flandre une vie érémitique.
De la Bretagne à Wormhout
Avec ses compagnons, Winoc participe à l’évangélisation et à l’organisation monastique de la Flandre. Il est finalement envoyé à Wormhout, où un propriétaire appelé Héremare avait donné des terres pour la création d’un établissement religieux. La tradition locale situe la fondation du premier monastère vers 695. Winoc en devient le supérieur. Il y aurait vécu jusqu’à un âge avancé avant de mourir le 6 novembre 716 ou 717. Une documentation universitaire publiée à l’occasion du treizième centenaire de sa mort retient précisément la date du 6 novembre 717. Nous sommes donc devant un personnage placé à la charnière des VIIe et VIIIe siècles, contemporain de la christianisation et de la structuration monastique des régions situées entre Bretagne, Neustrie et Flandre.
Le miracle du moulin
La légende la plus célèbre de Winoc concerne un moulin. Devenu très âgé, le saint aurait continué à vouloir participer aux travaux nécessaires à la communauté et notamment à moudre le grain destiné aux moines et aux pauvres. Mais ses forces l’abandonnaient. Alors qu’il priait, la meule aurait continué à tourner miraculeusement, une tradition ultérieure faisant intervenir un ange invisible. L’épisode devint son principal attribut iconographique : Winoc est régulièrement représenté accompagné d’une meule ou d’un moulin et devint naturellement le patron des meuniers. La légende est intéressante au-delà de son caractère merveilleux : elle associe la sainteté à la fois à la prière, au travail manuel et à la distribution de nourriture aux pauvres, trois thèmes centraux du monachisme médiéval.
De Wormhout à Bergues : un culte breton devenu flamand
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Abbaye Saint-Winoc à Bergues
Winoc meurt et est initialement enterré à Wormhout. Les invasions normandes bouleversent ensuite profondément la région. Ses reliques sont déplacées pour être protégées, d’abord vers Saint-Omer, puis vers Bergues autour de l’an 900. Son culte prend alors une ampleur considérable. Bergues devient historiquement Bergues-Saint-Winoc, en flamand Sint-Winoksbergen, littéralement le « mont de saint Winoc ». Une importante abbaye bénédictine Saint-Winoc s’y développe au XIe siècle. Le Breton expatrié devient ainsi l’un des saints emblématiques de la Flandre. Son souvenir demeure particulièrement vivant à Wormhout et Bergues. Encore en 2017, les deux villes ont participé aux manifestations scientifiques et religieuses organisées pour le treizième centenaire de sa mort ; des offices médiévaux de saint Winoc conservés dans un manuscrit de Bergues furent notamment chantés à Wormhout.
Le retour de Winoc en Bretagne

Église Saint-Winoc, Plouhinec
Son culte n’a pourtant jamais complètement disparu de sa patrie d’origine. Le principal sanctuaire breton qui lui soit aujourd’hui consacré est Plouhinec, dans le Finistère, dont l’église paroissiale porte le nom de Saint-Winoc. Le diocèse de Quimper et Léon précise toutefois un détail important : le patronage de Winoc à Plouhinec ne serait attesté que depuis le XIVe siècle. Un fragment de ses reliques provenant de Bergues y fut envoyé peu après 1900. La tradition de son culte apparaît également dans différents lieux de Cornouaille bretonne. Il existe donc une situation assez remarquable : un saint issu de Bretagne dont le centre principal de vénération s’est déplacé vers la Flandre, avant que des reliques de son culte flamand ne reviennent finalement en Bretagne.
Gwenneg et Winoc : un seul saint ?
Tout indique que Gwenneg et Winoc sont essentiellement deux formes du même nom, même si les traditions calendaires ont parfois fini par les traiter séparément. Une tradition bretonne contemporaine donne ainsi explicitement : Gwenneg — Gwennog — Vinoc — Vennec — Winoc.
Elle décrit le Gwenneg du 8 août comme proche du roi Judicaël et fondateur du monastère de Wormhout. Or il s’agit exactement de la biographie traditionnellement attribuée à Winoc. Cela explique une apparente contradiction : Gwenneg peut être célébré le 8 août dans certains calendriers bretons alors que saint Winoc est officiellement fêté le 6 novembre, anniversaire traditionnel de sa mort. Dans la tradition de Bergues elle-même, plusieurs fêtes lui étaient autrefois consacrées : sa mort le 6 novembre, la translation de ses reliques le 18 septembre, ainsi qu’une fête de l’Exaltation de saint Winoc. Le 8 août semble donc relever d’une tradition calendaire bretonne secondaire plutôt que de la fête historique principale de Winoc.
Saint Elid : le mystérieux ermite du monde celtique

Avec saint Elid, nous entrons dans un univers beaucoup plus obscur. Le calendrier des saints bretons du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier place explicitement : 8 août — St Elid — St Thibault.
Le calendrier breton usuel étudié par le CIRDoMoC donne lui aussi Elid au 8 août. Mais contrairement à Gwenneg-Winoc, on ne connaît pratiquement aucune tradition proprement armoricaine permettant de raconter sa vie. Une piste particulièrement intéressante conduit cependant de l’autre côté de la Manche.
Elid, Lide ou Elidius

Les îles Scilly
Dans les îles Scilly, au large de la Cornouailles britannique, est attesté le culte d’un saint appelé : Elid — Lide — Elidius.
Sa fête est précisément fixée au 8 août. Cette concordance de nom et de date rend très vraisemblable — sans permettre de l’affirmer absolument — l’identification du saint Elid des calendriers bretons avec saint Elidius des Scilly. La tradition locale en fait un ermite celtique installé sur l’île aujourd’hui appelée St Helen’s, dans l’archipel des Scilly. Le nom cornique traditionnel de l’île, Enys Elidius, conserve d’ailleurs directement son souvenir. Nous avons ici un phénomène caractéristique de l’ancien monde brittonique : le nom d’un saint local se fossilise dans le paysage longtemps après la disparition des communautés qui entretenaient son culte.
Quand vivait-il ?
La datation est difficile. Certaines présentations archéologiques font remonter l’ermitage au VIIIe siècle, tandis que d’autres traditions hagiographiques placent Elidius aux Xe-XIe siècles. Les données archéologiques ne permettent donc pas actuellement de lui attribuer une date biographique précise. C’est précisément le genre de saint pour lequel il faut résister à la tentation de fabriquer une biographie cohérente à partir de traditions fragmentaires. Ce que l’on peut raisonnablement retenir est l’existence ancienne, dans les Scilly, d’un sanctuaire associé à un ermite Elid/Elidius, dont la mémoire liturgique était célébrée le 8 août.
Un ermitage devenu sanctuaire
L’archéologie rend le personnage particulièrement intéressant. Sur St Helen’s ont été retrouvés les vestiges d’un établissement religieux médiéval comprenant un oratoire et plusieurs constructions. Des sépultures ont également été mises au jour. Le site semble avoir évolué d’un petit ermitage solitaire vers une communauté religieuse organisée. Une église y fut ensuite construite et le sanctuaire fut finalement placé sous la dépendance de l’abbaye de Tavistock. Au Moyen Âge tardif, le lieu était encore fréquenté par les pèlerins. Une source du XVe siècle témoigne même de l’importance persistante du sanctuaire : en 1461, des indulgences furent accordées aux fidèles visitant et contribuant à restaurer la chapelle d’Elidius. Ainsi, derrière un saint dont nous ne savons presque rien personnellement apparaît un culte qui, lui, est beaucoup plus tangible.
Pourquoi figure-t-il dans un calendrier breton ?
La présence d’Elid dans le calendrier breton rappelle surtout que la géographie religieuse de la Bretagne ancienne ne correspondait pas aux frontières modernes. Cornouailles britannique, pays de Galles, Bretagne armoricaine et autres territoires brittoniques entretenaient des relations humaines et religieuses constantes. Un saint honoré dans les Scilly pouvait donc parfaitement voir son culte ou simplement sa commémoration traverser la Manche. Mais il convient de conserver une réserve : l’identification de l’Elid breton avec l’Elidius des Scilly est très plausible en raison du nom et surtout de l’identité de la fête du 8 août, mais elle ne semble pas formellement démontrée.
« Vinoc le Jeune » : l’énigme du troisième saint

Le troisième nom du 8 août est le plus mystérieux.
Le catalogue du chanoine Malo-Joseph de Garaby, qui constitue l’une des grandes sources anciennes utilisées pour reconstruire le calendrier des saints bretons, porte au 8 août : « Vinoc, jeune ».
Cette précision est capitale.
Elle signifie que Garaby entendait manifestement distinguer ce personnage d’un autre Vinoc — très probablement du célèbre Winoc/Gwenneg de Wormhout. Or nous ne disposons pas, dans les sources facilement accessibles, d’une véritable Vita permettant de raconter l’existence de ce Vinoc le Jeune. Il faut donc éviter de lui attribuer automatiquement les aventures du grand saint Winoc mort en 717.
Deux Winoc ?
L’existence de saints homonymes n’aurait rien d’exceptionnel. L’hagiographie bretonne est remplie de personnages portant des noms identiques ou très voisins, phénomène encore compliqué par les transformations linguistiques : Winoc — Winnoc — Gwenneg — Gwennog — Guennec — Vennec — Vinoc.
Des traditions différentes peuvent donc avoir fusionné plusieurs personnages ou, inversement, avoir transformé différentes fêtes d’un même saint en plusieurs personnages.
Le qualificatif « le Jeune » employé par Garaby pourrait signaler précisément une tradition distinguant deux saints appelés Vinoc. Mais en l’absence d’autres documents suffisamment explicites, il serait imprudent d’aller plus loin.
Nous nous trouvons ici devant un phénomène très fréquent dans l’étude des saints bretons : le calendrier a conservé un nom dont la biographie a presque entièrement disparu.
La toponymie : quand le paysage conserve la mémoire des saints
Ces trois saints montrent aussi l’importance exceptionnelle de la toponymie pour comprendre l’ancien christianisme celtique.
Pour Winoc, les traces sont particulièrement spectaculaires.
En Flandre, son nom est attaché à Bergues-Saint-Winoc, à l’ancienne abbaye Saint-Winoc et à toute une tradition locale centrée sur Bergues et Wormhout.
En Bretagne, Plouhinec conserve son patronage ecclésiastique.
Certaines traditions rapprochent également son nom de plusieurs formes toponymiques ou anthroponymiques bretonnes — Guénec, Guennec, Guennoc — mais les identifications doivent être faites avec prudence, car des noms phonétiquement proches peuvent provenir de saints différents.
La situation d’Elid est encore plus frappante : dans les Scilly, Enys Elidius, « l’île d’Elidius », aurait conservé directement son nom avant que l’île ne devienne St Helen’s.
Dans ce cas, le paysage devient presque la principale « biographie » du saint.
Trois saints et trois degrés de mémoire
Les trois noms associés au 8 août illustrent finalement trois niveaux différents de conservation de la mémoire religieuse bretonne.
Gwenneg-Winoc est un personnage relativement bien identifiable : religieux breton du VIIe siècle, lié au pays de Dol, parti vers la Flandre, fondateur ou supérieur du monastère de Wormhout et mort vraisemblablement en 717. Son culte est puissamment enraciné à Wormhout et surtout à Bergues, tout en ayant conservé une présence en Bretagne, notamment à Plouhinec.
Elid est beaucoup plus énigmatique. Son nom est bien fixé au 8 août dans le calendrier breton, tandis qu’un saint Elid, Lide ou Elidius est précisément célébré le même jour dans les îles Scilly. Là-bas, un ancien établissement religieux et le toponyme Enys Elidius donnent une réalité géographique remarquable à sa tradition, même si sa biographie et sa datation restent incertaines.
Enfin, Vinoc le Jeune appartient presque entièrement à la mémoire calendaire. Le catalogue de Garaby conserve son nom au 8 août et prend soin de le qualifier de « jeune », mais sa personnalité demeure pour l’instant insaisissable. Peut-être s’agit-il d’un second Winoc dont la tradition s’est perdue ; peut-être d’un dédoublement hagiographique produit par l’évolution des calendriers.
Cette incertitude n’enlève rien à l’intérêt de ces personnages. Elle révèle au contraire la nature particulière du christianisme breton ancien. Des centaines de saints locaux furent honorés sans avoir jamais fait l’objet des procédures de canonisation développées beaucoup plus tard par Rome. Leur mémoire se transmit par les monastères, les paroisses, les fêtes, les fontaines, les reliques, les noms de personnes et surtout les noms de lieux.
Le 8 août en fournit une belle illustration : derrière trois noms parfois réduits à une simple ligne de calendrier se dessine tout l’ancien espace celtique chrétien, de la Bretagne à la Flandre en passant par la Cornouailles et les îles Scilly, parcouru pendant des siècles par les moines, les pèlerins et les traditions.
Olier Kerdrel
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