Première partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : la mort de Yann III (Partie 1)
Deuxième partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : la chute de Jean de Montfort (Partie 2)
Au cours de l’été 1342, la guerre de Succession de Bretagne change une nouvelle fois de dimension. Jean de Montfort est toujours prisonnier, mais sa capture n’a pas entraîné l’effondrement attendu du parti indépendantiste. Jeanne de Flandre a pris la direction de la résistance, plusieurs places demeurent fidèles aux Montfort et les premiers secours venus d’Angleterre ont montré que Charles de Blois ne pourrait pas achever tranquillement la conquête du duché. Il manque cependant encore aux Montfortistes une force suffisamment importante pour reprendre l’initiative. C’est dans ce contexte qu’entre véritablement en scène Robert III d’Artois, l’un des personnages les plus singuliers de la haute aristocratie française du XIVe siècle.
Son arrivée possède une portée qui dépasse largement l’envoi de quelques centaines d’hommes supplémentaires. Robert connaît intimement la monarchie française, ses princes et ses méthodes. Il est aussi devenu l’un des ennemis personnels de Philippe VI. En lui confiant une importante expédition destinée à soutenir les Montfortistes, Édouard III place donc à leur service un homme capable de conduire une campagne et profondément engagé dans la lutte contre le roi de France. La guerre bretonne devient ainsi l’un des champs de bataille où se rencontrent désormais les grandes rivalités de l’Europe occidentale.
Un prince français devenu l’ennemi de Philippe VI

Robert d’Artois n’est pas un aventurier venu chercher fortune en Bretagne. Petit-fils de Robert II d’Artois, il appartient à une branche de la famille capétienne et a grandi au cœur de la société politique française. Pendant des années, il revendique le comté d’Artois, qu’il estime lui revenir, contre sa tante Mahaut puis contre les héritiers de celle-ci. L’affaire devient l’un des plus importants conflits successoraux du royaume. Robert dispose de soutiens considérables et entretient initialement des rapports étroits avec Philippe de Valois, dont il favorise lui-même l’accession au trône en 1328.
Cette proximité rend leur rupture d’autant plus spectaculaire. Robert poursuit ses revendications sur l’Artois et produit dans la procédure des documents qui se révèlent falsifiés. L’affaire prend une dimension politique considérable. Condamné et privé de ses biens, Robert quitte finalement le royaume et cherche successivement refuge auprès de plusieurs princes européens avant de rejoindre la cour d’Édouard III. Le roi d’Angleterre accueille ainsi un homme qui connaît personnellement Philippe VI, la cour française et une grande partie des seigneurs qui commandent les armées adverses.
Son engagement aux côtés d’Édouard III n’est donc pas simplement celui d’un mercenaire. Robert possède désormais une raison personnelle de combattre Philippe VI, mais il conserve aussi la culture et le rang d’un grand prince français. Lorsqu’il arrive en Bretagne, il a derrière lui une longue expérience politique et militaire. Pour les Montfortistes, l’arrivée d’un personnage de cette stature constitue un renforcement considérable de leur cause.
Robert d’Artois et la cause de Montfort
Le rapprochement entre Robert et les Montfortistes possède une certaine logique. Robert d’Artois et Jean de Montfort ont des histoires différentes, mais tous deux estiment avoir été privés d’un héritage auquel ils avaient droit à la suite de procédures placées sous l’autorité de la monarchie française. Dans les deux cas, une affaire successorale s’est transformée en conflit politique. Dans les deux cas également, Édouard III est devenu le protecteur d’un homme qui refuse d’accepter la décision imposée par le pouvoir de Philippe VI.
Il serait néanmoins anachronique de chercher une motivation unique à l’intervention de Robert. Les fidélités aristocratiques du XIVe siècle associent intérêts dynastiques, obligations personnelles, ambition, honneur et vengeance. Robert sert désormais Édouard III, qui revendique le trône de France et auquel il doit sa protection, tandis que Philippe VI est devenu son adversaire. Combattre en Bretagne lui permet donc simultanément de servir son nouveau souverain et de frapper son ancien ennemi. La cause montfortiste lui offre un théâtre d’opérations parfaitement adapté à cette double fidélité.
Cela ne signifie pas que Robert vienne conquérir la Bretagne pour l’Angleterre. Lorsqu’il intervient, la résistance montfortiste existe déjà et possède ses propres chefs. Jeanne de Flandre exerce l’autorité politique au nom de son mari et de leur fils, tandis que des seigneurs et des garnisons bretons poursuivent la guerre. Robert arrive donc comme le chef d’une force de secours destinée à renforcer un parti breton déjà constitué. La distinction est importante : l’armée qui se forme autour de lui est une force anglo-bretonne, et non simplement une armée anglaise opérant dans un pays étranger.
Une véritable armée anglo-bretonne

L’armée de Robert ne ressemble évidemment pas à une armée nationale moderne. Les forces du XIVe siècle sont constituées de contingents rassemblés autour de différents capitaines et seigneurs. Il n’existe ni uniforme commun ni régiments permanents comparables à ceux des époques ultérieures. Le noyau venu d’Angleterre comprend principalement des hommes d’armes et des archers auxquels viennent s’ajouter les forces montfortistes disponibles en Bretagne.
Les hommes d’armes représentent la composante lourde. Chevaliers, écuyers et combattants professionnels disposent de chevaux pour se déplacer et d’un équipement défensif coûteux. Ils ne combattent cependant pas nécessairement à cheval. Les armées anglaises du XIVe siècle ont déjà recours au combat à pied lorsque les circonstances l’exigent : les hommes d’armes mettent alors pied à terre, resserrent leurs formations et constituent une ligne difficile à rompre. Cette pratique va jouer un rôle essentiel dans les affrontements de la guerre de Cent Ans.
Les archers apportent une capacité complémentaire. Leur efficacité repose sur la rapidité du tir, la quantité de projectiles disponible et la possibilité de perturber une attaque avant que celle-ci n’atteigne la ligne des hommes d’armes. Ils ne sont pourtant pas invulnérables et leur efficacité dépend fortement du terrain et de la protection que leur offrent les autres combattants. La combinaison entre archers et hommes d’armes combattant à pied permet à une force relativement réduite de tenir une position défensive contre un adversaire plus nombreux.
À ces hommes venus d’Angleterre s’ajoutent les Montfortistes bretons. Certains appartiennent aux maisons nobles ayant choisi Jean de Montfort, d’autres servent dans les garnisons des places demeurées fidèles. Leur importance dépasse leur seule valeur militaire. Ils connaissent les routes, les gués, les forteresses, les ressources disponibles et les rapports de force locaux. Une armée étrangère peut débarquer des soldats ; elle ne peut pas débarquer une connaissance intime du territoire. La présence des alliés bretons permet précisément à Robert de transformer une expédition venue d’outre-Manche en une force capable d’opérer à l’intérieur du duché.
Nourrir les hommes et les chevaux
Le premier adversaire d’une armée médiévale n’est pas toujours l’armée ennemie. C’est souvent la logistique. Une force de quelques milliers de combattants entraîne avec elle des chevaux, des serviteurs, des conducteurs, des artisans et différents auxiliaires. Chaque journée de campagne exige de trouver du pain, des céréales, de la viande, de la bière ou du vin pour les hommes, mais également des quantités considérables de fourrage pour les animaux. Les chevaux constituent à cet égard une contrainte majeure : plusieurs milliers de montures peuvent consommer quotidiennement des dizaines de tonnes de fourrage.
Aucune flotte du XIVe siècle ne peut raisonnablement transporter pendant des mois la totalité des ressources nécessaires à une armée opérant en Bretagne. Les navires peuvent apporter de l’argent, des armes, des hommes, des chevaux et certaines provisions, mais l’essentiel de la nourriture doit progressivement être trouvé sur place. Les campagnes traversées par les armées subissent donc réquisitions, achats forcés, saisies de bétail et prélèvements de grains. Lorsque plusieurs armées passent successivement dans la même région, les conséquences peuvent devenir catastrophiques pour la population.
Les places contrôlées par les Montfortistes prennent dans ces conditions une importance stratégique considérable. Elles permettent de stocker des provisions, de réparer les équipements, d’abriter les blessés et d’établir des communications avec les ports. Brest joue notamment un rôle essentiel. Tant que le port demeure accessible aux navires alliés, les Montfortistes disposent d’une porte ouverte vers l’Angleterre. Pour Robert, conserver cette liaison maritime est indispensable : une armée coupée de ses bases et obligée de vivre exclusivement sur un territoire hostile risque rapidement de se trouver paralysée.
Pourquoi ne pas marcher immédiatement sur Nantes ?
Nantes constitue naturellement un objectif majeur. La ville a été le principal centre de pouvoir de Jean de Montfort avant sa capture et sa perte a constitué un coup considérable pour son parti. Une offensive directe contre Nantes présenterait pourtant des risques immenses. Une grande ville fortifiée peut immobiliser une armée pendant des semaines ou des mois, tandis que les adversaires rassemblent leurs forces dans son dos. Robert doit donc choisir un objectif correspondant à la taille de son armée et à ses communications.
La priorité consiste à élargir la zone dans laquelle les Montfortistes peuvent opérer tout en restant reliés aux ports permettant l’arrivée des renforts anglais. Brest constitue déjà une base occidentale solide. À partir de cette tête de pont, une offensive vers le nord permet de menacer les positions adverses sans s’enfoncer immédiatement dans les régions où Charles de Blois dispose des appuis les plus importants. Robert peut ainsi chercher à conquérir une nouvelle place côtière tout en restant relativement proche de ses communications maritimes.
Cette stratégie possède également une dimension politique. Les Montfortistes doivent démontrer qu’ils ne sont plus simplement capables de conserver quelques forteresses. Après la capture de Jean de Montfort et la chute de Nantes, leur cause pouvait apparaître comme une résistance condamnée à disparaître progressivement. Prendre l’offensive permet au contraire de montrer aux seigneurs bretons encore hésitants que la guerre reste ouverte et que Charles de Blois n’est pas maître du duché.
Morlaix devient l’objectif

Morlaix constitue dans ces conditions une cible particulièrement intéressante. La ville occupe une position importante dans le nord de la Bretagne et possède un accès maritime. Sa conquête donnerait aux Montfortistes un nouveau point d’appui entre la côte septentrionale et leur base de Brest. Elle pourrait également faciliter l’arrivée de nouveaux secours et étendre la zone dans laquelle leurs forces sont capables d’opérer.
Il faut néanmoins rester prudent lorsqu’on cherche à reconstruire les intentions exactes de Robert. Aucun compte rendu détaillé d’un conseil de guerre ne nous permet de connaître l’ensemble de son raisonnement. Nous pouvons comprendre l’intérêt stratégique évident de Morlaix à partir de la géographie et du déroulement de la campagne, mais il serait excessif de lui attribuer un plan dont nous connaîtrions chaque étape. Ce qui est certain est que Robert vient mettre Morlaix en état de siège, transformant ainsi une guerre jusque-là largement défensive pour les Montfortistes en une véritable offensive.
Cette décision place Charles de Blois devant un problème qu’il ne peut ignorer. Abandonner Morlaix signifierait laisser Robert consolider une nouvelle position dans le nord de la Bretagne et donner aux Montfortistes une victoire politique importante. Charles rassemble donc des forces afin de dégager la ville. Son armée comprend des Bretons de son parti ainsi que des combattants liés au soutien français. Les chiffres transmis par les chroniques varient considérablement et les nombres gigantesques parfois reproduits par l’historiographie ancienne doivent être considérés avec prudence. Il est néanmoins vraisemblable que Robert se trouve confronté à une armée sensiblement supérieure à la sienne.
Robert choisit d’attendre Charles de Blois
L’arrivée d’une armée de secours place Robert dans une situation dangereuse. Continuer le siège l’exposerait à combattre entre la garnison de Morlaix et les troupes arrivant à son secours. Une armée assiégeante est particulièrement vulnérable dans cette situation : ses hommes sont dispersés autour des fortifications, une partie de son matériel est immobilisée et ses positions sont conçues pour empêcher les sorties de la ville plutôt que pour affronter une armée venant de l’extérieur.
Robert décide donc de quitter ses positions de siège pour aller au-devant de l’adversaire. Ce mouvement ne constitue pas un abandon de la campagne. Il lui permet au contraire de choisir le terrain sur lequel il recevra Charles de Blois. Face à une force probablement supérieure, cette décision est essentielle. L’objectif n’est pas de lancer une grande charge chevaleresque contre l’armée adverse, mais de réduire autant que possible l’avantage que celle-ci tire de son nombre.
Les témoignages concernant l’affrontement qui va suivre montrent que les Anglo-Bretons préparent une position défensive. Les hommes d’armes peuvent combattre à pied, les archers couvrir leurs approches et le terrain être aménagé afin de gêner l’élan des assaillants. Certaines sources mentionnent notamment des fosses ou des obstacles destinés à désorganiser les chevaux. Leur disposition exacte demeure impossible à reconstituer avec certitude, mais le principe général correspond parfaitement au système tactique que les armées anglaises développent alors : obliger un adversaire supérieur à attaquer une position choisie et organisée pour diminuer son avantage.
À la fin du mois de septembre 1342, la situation s’est ainsi complètement renversée par rapport à l’année précédente. Jean de Montfort demeure prisonnier et Nantes est toujours perdue, mais son parti n’est plus enfermé dans une résistance passive. Jeanne de Flandre a maintenu la cause, les capitaines bretons fidèles ont conservé plusieurs points d’appui et les secours anglais ont rendu possible une reprise de l’offensive. L’arrivée de Robert d’Artois donne à cette nouvelle phase une ampleur supplémentaire : Charles de Blois, qui pouvait quelques mois auparavant espérer réduire méthodiquement les dernières places montfortistes, doit désormais marcher au secours d’une ville menacée.
Robert d’Artois a ainsi obtenu avant même la bataille un premier résultat stratégique : il a rendu l’initiative au camp de Montfort. Il n’est plus question pour les Montfortistes de simplement survivre derrière les murs d’Hennebont ou de Brest. Une armée anglo-bretonne est désormais capable de pénétrer dans les territoires contrôlés par ses adversaires, d’assiéger leurs villes et de les contraindre à réagir. Près de Morlaix, Robert va maintenant devoir démontrer qu’elle est également capable de leur résister en bataille rangée.
Le 30 septembre 1342, les deux armées se retrouvent face à face. L’affrontement qui commence alors constitue l’un des premiers grands combats terrestres de la guerre de Succession de Bretagne. Il met également en présence deux conceptions différentes du combat et annonce certaines des caractéristiques tactiques qui marqueront bientôt les grandes batailles de la guerre de Cent Ans. Quatre années avant Crécy, sur le sol breton, Robert d’Artois s’apprête à recevoir l’armée de Charles de Blois.
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