Résistantialisme : Delphine Le Gall/Morlais ou comment une délatrice éliminée par le Parti communiste est recyclée en « victime du fascisme »

La réécriture de l’histoire par le résistantialisme communiste est un pléonasme. Celle de la mort de Delphine Le Gall/Morlais, militante communiste ayant donné les noms de membres du PC lors d’interrogatoire par la police française en août 1943, mérite que l’on s’y arrête. Inconnue jusqu’à il y a peu, des activistes, aidés par les médias, ont fait de cette femme une « résistante victime du Nazisme », sans plus détails, et célébré sa personne, y compris avec une rue à son nom à Guingamp.

Loin de cette version édulcorée des faits, Delphine Le Gall/Morlais, comme délatrice, a connu le sort réservé aux « traîtres » par la police politique du Parti communiste. 

Les arrestations de l’été 1943 et la délation

Dans les Côtes-du-Nord, le Parti communiste clandestin maintient une activité organisée malgré l’interdiction de 1939 pour intelligence avec l’ennemi suite au Pacte germano-soviétique. À Guingamp, deux femmes jouent un rôle important : Delphine Le Gall-Morlais (1889-1945), commerçante foraine et militante depuis les années 1930, et Marie Follezou (née Offret, 1910-2004), agent de liaison sous le pseudonyme « Jeanne ».

Delphine met régulièrement son domicile de la rue de la Madeleine à disposition des cadres de passage. En avril 1943, elle héberge Charles Mahé, dit « Max » ou « Casino », responsable inter-régional aux cadres du PC pour la Bretagne. Marie Follezou, quant à elle, assure les liaisons avec les responsables nationaux et régionaux, notamment Pierre Longerey et Auguste Delaune. Les deux femmes appartiennent donc au même appareil stalinien local.

Le 27 juillet 1943, Charles Mahé (« Max ») et Marie Follezou sont arrêtés au Mans par la police de sûreté d’Angers. Cette opération s’inscrit dans la vague d’arrestations déclenchée par la trahison de Léon Renard, à Nantes. Le 10 juillet 1943, il avait été arrêté en gare de Chantenay (Nantes) avec d’autres militants par la brigade spéciale d’Angers, sur indication de la SIPO (police allemande) de Nantes. Après interrogatoire, il passe aux aveux et livre les noms et adresses de nombreux militants du réseau clandestin dans l’Ouest. En août 1943, il est conduit à Saint-Brieuc où il aide activement les inspecteurs de la SPAC (Section de Protection Anti-Communiste de Vichy) à procéder aux arrestations. 

Quelques jours plus tard, le 6 août 1943, Delphine est à son tour arrêtée chez elle par la SPAC (Service de police anticommuniste) de Vichy. Lors de ses interrogatoires, Delphine donne le nom de Marie Follezou. Dans sa déposition du 22 août 1943, elle reconnaît l’avoir connue et admet avoir hébergé des cadres du Parti communiste clandestin. Même si Marie était déjà entre les mains de la police, le fait de livrer son nom aux interrogateurs constitue, dans la logique de la discipline du Parti, un acte de délation. Les deux femmes sont ensuite déportées au camp de Ravensbrück, Marie Follezou, début février 1944, et Delphine Le Gall/Morlais le 22 avril 1944.

La police politique communiste à Ravensbrück

À Ravensbrück (camp d’internement pour femmes), les détenues politiques communistes, souvent présentes dès les premières années et relativement solidaires entre elles, occupaient fréquemment des postes de confiance ou de responsabilité interne. Cela leur donnait une influence importante sur la répartition des tâches, l’accès à la nourriture, les informations et les réseaux de soutien mutuel. Elles formaient des cellules qui maintenaient une discipline de parti.

Selon le témoignage de Geneviève Moreau, ce contrôle informel allait jusqu’à un « droit de vie et de mort » sur d’autres prisonnières. L’écrivain et journaliste tchèque Milena Jesenská en a particulièrement souffert : elle refusait de se soumettre à cette hiérarchie, ce qui lui valut les représailles de la part des communistes.

Margarete Buber-Neumann (ex-communiste allemande livrée par les Soviétiques à la Gestapo) décrit dans ses mémoires comment la police communiste interne au camp procédait à des « examens politiques » des nouvelles arrivantes. Elle-même fut interrogée, qualifiée de « trotskyste » / « ennemie du peuple » / « traîtresse » pour avoir témoigné des réalités du Goulag, puis isolée et sévèrement torturée par les communistes du camp (qui détenaient une position influente). Les critiques du stalinisme ou sortant de la ligne du parti étaient exclus des réseaux de solidarité, ce qui, dans les conditions du camp (faim, maladie), équivalait à une peine de mort.

Sort des « traîtres »

Les membres du PC qui avaient eux-mêmes dénoncé des camarades ou d’autres personnes dans leur pays d’origine (délations ayant contribué à des arrestations) étaient considérés comme des traîtres à la discipline et à la solidarité du parti. Le cas le plus net est Georges Déziré. Responsable communiste de Seine-Inférieure, il est soupçonné (à tort) par la direction du PCF d’être à l’origine d’arrestations dans l’appareil clandestin : l’accusation est précisément d’avoir donné des noms de militants aux autorités après son arrestation/interrogatoire. La direction décide son élimination et il est abattu en mars 1942 par Marcel Cretagne, membre du détachement Valmy, police politique chargée par la direction clandestine de la « liquidation des traîtres ». 

Dans le contexte de la police politique informelle opérant à Ravensbrück, les « traîtres » étaient soumis à l’isolement, l’exclusion des réseaux d’entraide, des dénonciations croisées et des mesures disciplinaires internes (privation d’aide, assignation à des travaux plus durs, exécution sommaire, etc.). De manière révélatrice, Marie Follezou est rapidement intégrée dans la structure communiste du camp où elle travaille en usine. Elle rentre en Bretagne en mai 1945. Delphine Le Gall/Morlais, délatrice, est opportunément éliminée en février 1945 à Ravensbrück.

La discipline du Parti après la Libération

Le retour des détenus communistes s’accompagne d’un examen politique strict par le Parti communiste. En septembre 1945, la fédération des Côtes-du-Nord du PCF demande à Marie Follezou de témoigner sur le comportement des membres du PC arrêtés en juillet et août 1943, notamment Charles Mahé (« Max »). Selon Marie Follezou, Mahé lui avait avoué avoir avoué la tenue du rendez-vous du 2 août 1943 à Bagneux avec Pierre Longerey, tué ce jour-là par la police allemande. À l’issue de cette confrontation, Mahé est exclu du Parti séance tenante. Delphine, liquidée, échappe à toute procédure. Son nom disparaît immédiatement. Ce n’est qu’à partir des années 2020, que son parcours est reconstitué. Elle est alors déclarée « Morte pour la France », une plaque est apposée sur son ancienne maison et une rue de Guingamp porte son nom. La cuisine interne du Parti communiste échappe à toute médiatisation.

Mémoire sélective et discipline stalinienne

L’histoire de Delphine et de Marie illustre la rigueur de la discipline stalinienne du PCF clandestin puis d’après-guerre. Dans ce système, la délation était punie de mort. Marie Follezou a contribué à l’exclusion de Charles Mahé. Quant à Delphine, qui avait donné le nom de Marie et d’autres responsables, elle n’a pas eu la possibilité de se justifier, ayant disparu à Ravensbrück contrairement à sa codétenue. L’omerta imposée jusqu’à aujourd’hui sur les méthodes de la police politique du PC, à l’instar du « Détachement Valmy » chargé d’assassiner les communistes jugés déviants, montre comment l’histoire est réécrite pour qu’elle s’insére dans le récit antifasciste officiel. Ainsi, les élimination internes, pourtant largement documentées, sont dissimulées, comme dans le cas de Delphine Le Gall/Morlais dont la mort est décontextualisée et mise au compte de « Vichy » et des « Nazis ». Comble du cynisme, les cadavres des victimes du Parti communiste sont recyclés en « victimes du fascisme », sans plus d’explications, pour maintenir les foules en état de sidération. 

Olier Kerdrel

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By La rédaction

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