En 1497, la Cornouaille anglaise, région du sud-ouest de la Grande-Bretagne, fut le théâtre d’une révolte populaire majeure, connue sous le nom de révolte cornouaillaise. Cette insurrection, bien que souvent éclipsée par d’autres événements de l’histoire britannique, incarne une lutte farouche contre l’oppression fiscale et politique imposée par la couronne d’Henri VII. Portée par des figures comme Michael Joseph An Gof et Thomas Flamank, cette rébellion illustre la résilience d’un peuple déterminé à défendre ses droits face à un pouvoir central autoritaire.
Une Cornouaille sous tension
À la fin du XVe siècle, l’Angleterre sortait de la guerre des Deux-Roses, un conflit dynastique qui avait opposé les maisons de Lancastre et d’York. Henri VII, premier roi Tudor, monta sur le trône en 1485 après sa victoire à Bosworth. Soucieux de consolider son pouvoir et de remplir les caisses de l’État, il imposa une politique fiscale rigoureuse, particulièrement impopulaire dans les régions périphériques comme la Cornouaille. Ce pays, marquée par une forte identité culturelle et linguistique celtique (le cornique, proche du breton, était encore largement parlé), se sentait déjà marginalisée par Londres.

Henri VII
En 1496, Henri VII cherchait à financer une campagne militaire contre l’Écosse, en réponse à la menace posée par Perkin Warbeck, un prétendant au trône soutenu par les Écossais. Pour lever les fonds nécessaires, le roi imposa un nouvel impôt, approuvé par le Parlement en 1496, qui touchait durement les régions éloignées, y compris la Cornouaille. Les Cornouaillais, majoritairement des paysans, des mineurs d’étain et des pêcheurs, voyaient cet impôt comme une injustice, d’autant plus qu’il servait à financer une guerre qui ne les concernait pas directement. Ce sentiment d’exploitation fiscale s’ajoutait à une frustration plus profonde : la Cornouaille, avec son identité distincte, se sentait ignorée par une couronne centralisatrice.
Les leaders de la révolte : Michael An Gof et Thomas Flamank
La révolte fut initiée par deux figures emblématiques : Michael Joseph An Gof, un forgeron de St Keverne, et Thomas Flamank, un avocat et fils d’un riche collecteur d’impôts. An Gof, représentant du peuple travailleur, incarnait la colère des classes populaires, tandis que Flamank, issu de l’élite locale, apportait une légitimité intellectuelle à la cause. Leur alliance symbolisait l’unité des différentes strates sociales cornouaillaises face à l’oppression.

St Keverne
Flamank dénonça l’impôt comme illégal, arguant qu’il violait les droits traditionnels des Cornouaillais, notamment leur exemption de taxes pour des guerres extérieures, un privilège ancré dans l’histoire des Bretons de Cornouaille. An Gof, quant à lui, mobilisa les masses par son charisme et son appel à la justice sociale. Ensemble, ils rassemblèrent une armée de plusieurs milliers d’hommes, principalement des paysans, déterminés à marcher sur Londres pour exiger la fin des taxes oppressives et la destitution des conseillers royaux jugés corrompus, comme John Morton et Reginald Bray.
Le déroulement de la révolte
La révolte débuta en mai 1497 à St Keverne, sur la péninsule de Lizard. Rapidement, le mouvement gagna en ampleur, attirant des soutiens dans toute la Cornouaille et au-delà, jusqu’au Devon voisin. Les rebelles, estimés à environ 15 000 hommes, s’organisèrent en une force impressionnante pour l’époque, bien que mal équipée et peu entraînée. Contrairement à d’autres révoltes médiévales, celle-ci n’était pas motivée par un simple désespoir économique, mais par une revendication claire : la défense des droits cornouaillais face à un pouvoir anglais perçu comme tyrannique.

La marche vers Londres fut un exploit logistique. Les rebelles traversèrent le sud-ouest de l’Angleterre, gagnant des appuis dans le Devon et le Somerset. À Taunton, ils furent rejoints par James Touchet, baron Audley, un noble sympathisant de leur cause, qui apporta une certaine légitimité aristocratique. Cependant, cette alliance avec un noble ne changea pas la nature populaire du mouvement, qui restait ancré dans les revendications des classes laborieuses.

En juin 1497, les rebelles atteignirent Blackheath, près de Londres, où ils établirent leur camp. Leur objectif était de négocier avec le roi, mais Henri VII, déterminé à écraser toute menace à son autorité, mobilisa une armée de 25 000 hommes sous le commandement de Giles Daubeney. Le 17 juin 1497, la bataille de Blackheath (ou bataille de Deptford Bridge) scella le sort de la révolte. Mal armés et inexpérimentés, les Cornouaillais furent écrasés par les forces royales. Des milliers de rebelles furent tués, et les leaders, An Gof, Flamank et Audley, furent capturés.
Les conséquences : une répression brutale
La réponse d’Henri VII fut impitoyable. Michael An Gof et Thomas Flamank furent exécutés le 27 juin 1497 à Tyburn, à Londres. An Gof, fidèle à sa cause jusqu’au bout, aurait déclaré avant sa mort : « J’aurai un nom perpétuel et une gloire fameuse. » Les deux leaders furent pendus, éventrés et écartelés, une punition réservée aux traîtres pour dissuader toute nouvelle rébellion. James Audley, en tant que noble, fut décapité, une exécution moins cruelle. La Cornouaille fut soumise à de lourdes amendes, et la répression accentua le sentiment d’oppression dans la région.
Malgré sa défaite, la révolte laissa un héritage durable. Elle exposa les tensions entre le pouvoir central anglais et les régions périphériques, soulignant l’importance de l’identité cornouaillaise. Elle inspira également d’autres mouvements de résistance, comme la révolte de 1549 (Prayer Book Rebellion), qui combina des revendications religieuses et sociales similaires.
Une révolte aux échos modernes
La révolte cornouaillaise de 1497 continue de faire écho avec la résistance à l’oppression des peuples contre les États étrangers qui les asservissent. Comme les Bretons de l’autre côté de la Manche, les Cornouaillais de 1497, eux-mêmes brittoniques, se sont levés pour protéger leurs droits face à un pouvoir étranger qui les opprimait. La révolte met également en lumière le rôle des leaders issus du peuple, comme An Gof, dont la mémoire incarne la résilience des classes laborieuses. En Bretagne, où l’histoire est marquée par des soulèvements similaires (comme la révolte des Bonnets rouges en 1675), des figures semblables ont régulièrement émergé pour brandir le drapeau de la liberté nationale. Pour les Bretons et les Cornouaillais d’aujourd’hui, leur héritage appelle au courage et à l’audace.
Olier Kerdrel
Sources :
- The Cornish Rebellion of 1497, Philip Payton, in Cornish Studies, 1997.
- The History of the Kings of Britain, Geoffrey of Monmouth (édition moderne, 2007, pour le contexte cornique).
- The Tudor Dynasty and the Cornish Rebellion, Mark Stoyle, Historical Journal, 1999.
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