En décembre 1720, Roazhon, capitale administrative de la Bretagne, se présentait comme une ville typiquement médiévale, dense et animée. Encerclée par ses remparts, la cité était traversée par un lacis de ruelles étroites et sinueuses, souvent à peine larges de trois mètres. Les maisons, construites en pans de bois et torchis, s’élevaient sur cinq ou six étages, avec des encorbellements successifs qui avançaient sur la rue pour gagner de la place au prix de l’ensoleillement.
La ville haute concentrait le pouvoir et la richesse : le majestueux Palais du Parlement, siège de la haute justice bretonne, dominait l’espace. Autour, s’alignaient la grande cohue (marché couvert), le beffroi municipal, l’église Saint-Sauveur, ainsi que de nombreux hôtels particuliers appartenant aux parlementaires et à la noblesse. Ces bâtiments regorgeaient aussi de bois : charpentes, lambris, meubles, réserves de chauffage accumulées pour l’hiver. Les rues étaient encombrées de boutiques au rez-de-chaussée, de greniers remplis de marchandises et de provisions. Les contemporains étaient conscients du risque : plusieurs petits incendies avaient déjà ravagé des quartiers isolés au cours des siècles précédents. Pourtant, rien n’avait été fait pour moderniser l’urbanisme ou imposer des règles de construction plus sécuritaires. La cité vivait dans une fragilité ignorée, prête à basculer en catastrophe.
Le déclenchement et la propagation de l’incendie
Actuellement rue de l’Horloge
Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1720, alors que l’hiver battait son plein et que les habitants de Roazhon avaient stocké du bois en abondance pour se chauffer, le drame se déclencha dans un modeste atelier de menuisier. Henri Boutrouel, dit La Cavée, un artisan connu pour son tempérament, habitait rue Tristin – l’actuelle rue de l’Horloge. Lors d’une querelle conjugale animée, et sous l’effet de l’alcool, il renversa malencontreusement une chandelle allumée sur un tas de copeaux de bois secs accumulés dans son atelier. Les flammes prirent immédiatement, se propageant à une vitesse terrifiante dans cette maison entièrement construite en bois. Les vents variables de cette nuit d’hiver attisèrent le feu, qui sauta rapidement aux bâtiments voisins, eux aussi saturés de matériaux inflammables : charpentes, lambris, réserves de chauffage et marchandises stockées. En quelques heures, toute la rue fut embrasée, et le feu menaça la Porte Saint-Michel. Les contemporains décrivirent la ville comme un « merveilleux bûcher tout apprêté ».

En rouge, étendue des destructions de l’incendie
Le brasier dura six jours entiers, jusqu’au 29 décembre, dévorant sans relâche la ville haute. Au total, près de 1 000 maisons sur 34 rues furent réduites en cendres, couvrant environ 10 hectares – soit 40 % de la partie la plus dense et prestigieuse de Roazhon. Parmi les édifices perdus : le beffroi, la grande cohue, l’église Saint-Sauveur et de nombreux hôtels particuliers, avec des pertes estimées à plus de 8,8 millions de livres.
La lutte contre le feu et les conséquences immédiates
Les premières heures de l’incendie furent marquées par un chaos total. Les habitants, réveillés en pleine nuit, se précipitèrent pour sauver leurs biens plutôt que pour éteindre les flammes. Les pompes manuelles étaient rares et inefficaces, les seaux passaient de main en main dans un désordre général. Les soldats français du régiment d’Auvergne, qui avaient appelés en renfort, se livrèrent au pillage au lieu d’aider. Le représentant du roi de France en Bretagne hésita longtemps à ordonner la démolition de maisons entières pour créer des coupe-feu. Ce n’est que lorsque le feu atteignit les boutiques sur les ponts de la Vilaine, menaçant de s’étendre à la ville basse, que des mesures radicales furent prises. Pierre de Brilhac, représentant du gouvernement du roi de France auprès du Parlement de Bretagne, organisa la défense du Palais en faisant remplir d’eau les toits couverts de plomb. Le sixième jour, une pluie torrentielle, perçue comme un miracle divin, finit par venir à bout des derniers foyers. Dans les ruines fumantes de l’église Saint-Sauveur, seule la statue de Notre-Dame des Miracles et des Vertus resta intacte. Elle fut immédiatement portée en procession solennelle vers les Augustins, renforçant durablement le culte marial à Roazhon. Le bilan humain fut lourd : une douzaine de morts confirmés, des milliers de sans-abri en plein hiver glacial. Pour les héberger, 248 baraques en bois furent hâtivement construites sur les places, les remparts et les terrains vacants. L’afflux de population venue des campagnes pour travailler sur les futurs chantiers accentua la pauvreté, la criminalité et les inégalités sociales dans les quartiers épargnés.
La reconstruction et l’impact à long terme

Jacques V Gabriel
La reconstruction de Roazhon débuta réellement en 1726 et s’acheva en 1754, marquant une rupture complète avec l’ancienne ville médiévale. L’ingénieur militaire Isaac Robelin proposa un plan ambitieux : canaliser la Vilaine et rebâtir selon un tracé orthogonal régulier, inspiré des idées modernes d’urbanisme. Trop coûteux, ce projet fut adapté par l’architecte Jacques V Gabriel, qui se concentra sur la zone sinistrée. Les nouvelles règles furent strictes : obligation de construire en pierre de granit local, interdiction définitive des pans de bois et encorbellements, élargissement des rues, alignements rigoureux des façades. La place du Palais devint une vaste esplanade ouverte ; sur l’actuelle place de la Mairie, Gabriel conçut l’hôtel de ville et le présidial, séparés par un élégant beffroi. Un port temporaire fut aménagé pour acheminer les matériaux en grande quantité. Cette reconstruction donna à Roazhon le visage que l’on connaît encore aujourd’hui : façades sévères en granit, places symétriques, perspectives aérées contrastant avec l’ancien lacis étroit. Économiquement, les chantiers stimulèrent l’activité pendant des décennies, mais la perte d’archives privées compliqua de nombreux litiges. Socialement, la ville haute reconstruite devint un quartier élitiste, accentuant les disparités avec les zones populaires épargnées. Dans la mémoire collective bretonne, l’incendie reste un tournant tragique mais fondateur : Roazhon renaquit plus sûre, plus ordonnée et majestueuse des cendres, portant pour toujours les marques de cette catastrophe qui la fit entrer dans la modernité.
Olier Kerdrel
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