Emsav : 1er janvier 1771, naissance de Jord Kadoudal, chef de l’insurrection bretonne contre la tyrannie jacobine

Jord Kadoudal naquit le 1er janvier 1771 à Kerléano, un modeste hameau dépendant de la paroisse de Brec’h, près d’An Alre (Auray) dans le Morbihan. Issu d’une famille de paysans aisés, il grandit au cœur d’une Bretagne rurale où la langue bretonne et la foi catholique formaient l’essence même de l’identité populaire. Fils aîné de Louis Kadoudal, cultivateur et meunier réputé pour sa force physique légendaire – il était champion invaincu de la soule, ce jeu ancestral violent et symbolique de la virilité bretonne –, et de Marie-Jeanne Le Bayon, femme d’une grande beauté selon les témoignages locaux, Jord hérita très tôt d’un tempérament robuste et d’un attachement viscéral à sa terre natale.

Le nom même de Kadoudal, dérivé du breton « kad » (combat) et « dal » (aveugle ou valeureux), semblait annoncer un destin de guerrier. Envoyé au collège Saint-Yves de Gwened (Vannes), il y reçut une éducation solide en latin, rhétorique, mathématiques et droit. Dans un premier temps, Cadoudal et les collégiens vannetais se montrent favorables à la Révolution. Les 26 et 27 janvier 1789 voient se dérouler à Roazhon (Rennes) une révolte des étudiants de Rennes contre la noblesse connue sous le nom de « journées des bricoles ». Jean-Victor Moreau, le meneur des étudiants rennais, appelle alors à l’aide les jeunes gens des villes de Bretagne. Les collégiens de Gwened (Vannes) répondent favorablement, envoient une lettre de soutien à Moreau, et forment une compagnie commandée par Kadoudal devant se rendre à Roazhon (Rennes). Cependant, cette compagnie ne quitte pas la ville, Henri de Thiard de Bissy parvenant à négocier la fin des affrontements entre les deux ordres.

Jord se détourna radicalement de la Révolution lorsque la Constitution civile du clergé de 1791 porta atteinte à la foi catholique, perçue comme le cœur battant de l’identité bretonne. Dès lors, il organisa la protection clandestine des prêtres insermentés et des offices traditionnels, voyant dans ces persécutions une agression contre l’essence même de la Bretagne.

L’éveil révolutionnaire et le début de la chouannerie
En 1793, la levée en masse décrétée par la Convention nationale provoqua une insurrection massive dans l’Ouest de l’Hexagone, particulièrement en Bretagne, où elle fut vécue comme une violation intolérable de la liberté des Bretons à disposer d’eux-mêmes. Jord Kadoudal, alors âgé de 22 ans et clerc de notaire à An Alre (Auray), s’engagea sans hésiter. Il participa aux premiers combats locaux, notamment autour d’An Alre (Auray), avant de rejoindre les forces vendéennes. Intégré à l’Armée catholique et royale, il combattit sous les ordres de Bonchamps lors des grandes batailles de la Virée de Galerne : Naoned (Nantes), Cholet, Le Mans, Savenneg (Savenay). Échappant miraculeusement au massacre de Savenneg (Savenay), il regagna le Morbihan pour y organiser la chouannerie, cette guérilla typiquement bretonne qui exploitait le relief des haies, des forêts et des landes pour harceler les colonnes françaises. Il rejeta ainsi avec véhémence le traité de La Mabilais en 1795 conclu entre certains chefs insurgés et le gouvernement français, le considérant comme une trahison des idéaux bretons.
Le chef incontesté du Morbihan
Débarquement de Kiberen (Quiberon)
Lors de l’expédition de Quiberon en 1795, Jord commanda la légendaire « Armée rouge » bretonne, composée de chouans aguerris. Malgré la débâcle finale, il réussit l’exploit de ramener plusieurs milliers d’hommes sains et saufs dans l’intérieur du Morbihan, sauvant ainsi la chouannerie d’une destruction totale. Acclamé général par ses troupes, il structura la chouannerie du Morbihan en divisions disciplinées, imposant une rigueur exemplaire : interdiction du mariage pour les officiers, protection absolue des prêtres réfractaires, refus du pillage. Ses proclamations condamnaient les impôts républicains comme une spoliation du peuple breton et appelaient à la défense des églises et des croix de chemin. Son patriotisme breton se manifesta aussi dans son mépris pour les émigrés aristocrates qui, selon lui, méconnaissaient la réalité de la lutte populaire. Pour Jord, la cause était avant tout bretonne, enracinée dans la paysannerie catholique et attachée à ses libertés ancestrales. Des historiens comme Patrick Huchet ou Roger Dupuy soulignent que Kadoudal incarna parfaitement cette chouannerie morbihannaise, plus autonome et plus populaire que la Vendée voisine.
La reprise des armes et l’exil
Après une paix forcée en 1796, Jord reprit le combat en 1799 lors de la troisième chouannerie. Il remporta de nombreuses victoires, capturant Sarzeau, Grandchamp, et infligeant de lourdes pertes aux républicains au pont du Loc’h. En 1800, Bonaparte, devenu Premier Consul, tenta de le rallier lors d’une entrevue aux Tuileries. Jord refusa catégoriquement toute compromission, préférant l’exil en Angleterre pour préserver l’honneur breton. De Londres, nommé lieutenant-général de l’Armée catholique et royale de Bretagne par les princes, il organisa débarquements et conspirations.
La conspiration finale et le martyre
Attentat de la rue Saint Nicaise
En 1803-1804, Jord dirigea la grande conspiration royaliste avec Pichegru et Moreau, visant à renverser Bonaparte pour restaurer Louis XVIII. Pour lui, l’Empire naissant représentait la négation définitive de la Bretagne traditionnelle : centralisation absolue, conscription permanente, laïcisation forcée. Il joua un rôle central dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise qui manqua de peu de tuer Bonaparte. Arrêté le 9 mars 1804 après une lutte héroïque dans les rues de Paris – il tua un policier qui tentait de l’appréhender –, il affronta son procès avec un courage exemplaire. Refusant toute grâce qui aurait impliqué la trahison de ses compagnons, il déclara : « Je les ai engagés à venir ; je serais un lâche si je vivais quand ils doivent mourir. » Guillotiné le 25 juin 1804 place de Grève, il monta à l’échafaud sans trembler. Même Napoléon, impressionné, confia plus tard : « Georges est bien trempé ; entre mes mains, un pareil homme aurait fait de grandes choses. »
Héritage d’un patriote breton
Le legs de Jord Kadoudal est immense dans l’histoire bretonne. Symbole de la résistance populaire et régionale, il incarna un patriotisme breton farouche, refusant tout compromis avec la centralisation républicaine puis impériale. Anobli post-mortem par Louis XVIII, élevé au rang de maréchal de France à titre honoraire, il reste une figure tutélaire pour tous ceux qui défendent l’identité bretonne. Son mausolée à Kerléano, les rues et monuments à son nom, les travaux d’historiens comme Anne Bernet ou Yves Gras perpétuent la mémoire de cet homme qui, par son sacrifice, défendit jusqu’au bout l’âme celtique et catholique de la Bretagne.
Olier Kerdrel

 

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By La rédaction

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